CHAPITRE V
GUERRE ET RECOXCILIATIOM.
L'influence personnelle de Louis XV' commence à se faire sentir dans la politique européenne. — La question d'Orient en 1748. — Senlinients du Roi à l'égard de la Russie. — Son goût pour le mystère et la dissimulation. — ['71 vizir de poche. — L'hôtel du Temple. — Elforls du prince deConti pour épouser Elisabeth. — Son entrevue avec les envoyés polonais. — Le Roi fait de son cousin l'instrument de ses desseins sur la Pologne et sur l'Orient. — Projet de coalition contre la Russie. — Etablissement de la correspondance secrète ; son but. — Travaux et succès de M. des .^lleurs à Constantinople, — Les Russes occupent la Finlande. — Menace d'intervention armée. — Un souvenir de Bonneval.
— Ambassade de AI. de Broglie en Pologne; ses résultats. — Rupture avec l'Angleterre. — Le chevalier Williams se rend à Pétersbourg. — Instructions belliqueuses adressées à AL de Vergeunes. — Un envoyé français à la cour du khan des Tartares. — Imminence d'une lutte ouverte avec la Russie. — Brusque revirement. — Etendue et caractère véritable de la révolution diplomatique de 1756. — Traité de Pétersbourg; traite de Westminster; premier traité de Versailles. — Dispositious d'Elisabeth. — Le moyen de la faire sourire. — Un voyageur intrépide. — Arrestation de M. de V alcroissant. — Nouvelles ouvertures.
— Les habitués des réceptions du prince de Gonti. — Une tabatière k double fond ; ce qu'elle contient. — Les deux voyages du chevalier Douglas. — Une légende. — La vérité. — Première apparitiou du chevalier d'Eon. — Services de AI. Michel. — Les deux bonnes dames.
— Ehsabeth veut conclure une alUance directe. — La France hésite ; elle s'ciface derrière l'Autriche. — Etonnement d'Elisabeth. — Les Prussiens en Saxe. — Guerre générale. — Accession de la Russie a.i traité de Versailles. — Le bel acte secret. — Conditions indispensables de l'alliance franco-russe. — .Vécessité de refréner l'ambition de Frédéric II. — Opinion d'un Danois sur le développement de la Prusse.
C'est pendant les années qui suivirent la paix d'Aix-la- Chapelle que se révéla pour la première fois l'intervenlion
directe et personnelle de Louis XV dans les affaires de l'Europe. Tant qu'avait vécu Fleury, le jeune monarque s'élait docilement effacé derrière la volonté toute-puissanle de son ancien précepteur j après la mort du cardinal, l'action du Roi ne se distingua pas immédiatement de celle de son conseil : Louis XV semblait encore accorder à ses ministres une confiance sans réserve, jusqu'au jour où il la leur reprenait brusquement en les disgraciant. Cependant, nous avons vu qu'il s'habitua de bonne heure à s'éclairer et à se former une opinion en dehors de ses conseillers en titre, et que durant plusieurs années il eut dans le vieux maréchal de Xoailles un ministre consultant, placé à côté des ministres ctiargés d'agir. C'est à l'aide des avis du maréchal qu'il formait ses plans politiques, mais il en remettait l'exécution aux secrétaires d'Etat, et se piquait de loyauté à leur égard. Une seule fois, Xoailles lui proposa une démarche mystérieuse : ce fut à l'occasion des affaires de Russie. En 1744, La Chétardie retournait auprès d'Elisabeth avec mission de regagner cette princesse, et en même temps de préparer son rapprochement avec la Suède. Le maréchal insinua qu'un billet delà main du Roi, adressé directement à nos ambassadeurs à Pétersbourg et à Stockholm, échaufferait singulièrement le zèle de ces agents et pourrait au besoin servir de ratification à leurs paroles. Louis XV refusa d'employer ce procédé. «Toutes réflexions u faites, répondit-il" au maréchal, je ne puis écrire à mes « ministres en Russie et en Suède le billet que vous m'avez « proposé. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, « et cette défiance de quelqu'un en qui il doit paraîlre
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K que j'ai de la confiance ne me convient point, non plus a qu'à mes affaires '. w Peu d'années après, le Roi changeait d'avis, et sans paraître se douter qu'il avait écrit sa propre condamnation, érigeait en système le parti que Noailles lui avait proposé à titre d'essai.
Comme tous les princes de sa race, Louis XV portait un intérêt réel et une application soutenue aux questions de politique extérieure. Il les considérait comme les affaires du Roi, par opposition aux affaires du royaume, c'est-àdire à celles de l'intérieur. Tandis qu'il avouait avec une franchise dédaigneuse son incompétence en matière d'administration et surtout de finances, il mil toujours une certaine coquetterie à faire montre de ses connaissances diplomatiques, et estimait que nos relations avec l'étranger méritaient toute la sollicitude du prince. Jusqu'en 1748, ce penchant ne dépassa guère les bornes d'une inclination platonique et se manifesta tout au plus par la tendance générale imprimée à nos efforts. Après la paix d'Aix-la- Chapelle, une question attira très vivement l'attention du Roi, par sa nouveauté autant que par son importance : c'est celle que nous appelons aujourd'hui la question d'Orient. \ée au commencement du dix-huitième siècle des progrès de la puissance russe, correspondant à l'effacement de la Turquie, de la Pologne et de la Suède, elle apparaît vers 1 748 dans tout son développement ; à la fois plus simple et plus étendue que de nos jours, moins fertile en éléments
' Correspondance de Louis XV et du maréchal de Xoailles, publiée par M. RoussKT, d'après les manuscrits du Dépôt de la guerre. Paris, 1863, 2 vol. in-8, t. II, p. 130.
divers, mais embrassant de plus vastes territoires et intéressant le sort d'un plus grand nombre d'Etals, elle s'agile des bords de la mer Baltique à ceux du Danube et du Bosphore ; les affaires suédoise, polonaise et turque forment ses principales divisions ; c'est moins la question d'Orient proprement dite que celle de l'Europe orientale. Si depuis lors le problème s'est resserré en se compliquant, sa nature n'a point varié; dès 1748, les éléments s'en trouvent posés. La violation impunie de la neutralité polonaise par les troupes moscovites vient de démontrer l'impuissance croissante des anciens Etats du Nord et de l'Orient ; d'autre part, la Russie se prépare, sous l'impulsion de Bcstouchef, à poursuivre sans désemparer ses projets envahissants. Le chancelier professe ouvertement cette maxime qu'une action au dehors énergique et suivie peut seule assurer la tranquillité intérieure de l'empire; tandis que les autres puissances licencient leurs armées, la cour de Pétersbourg augmente les siennes ; elle resserre ses liens avec Vienne et avec Londres ', menace la Suède, opprime la Pologne, et affecte à l'égard de tous ses voisins un ton de hautaine protection. Dès cette époque, comme de nos jours, il s'agit de savoir s'il sera permis à la Russie de poursuivre la deslruciion violente ou la lente absorption dos faibles nationalités qui l'entourent, si les puissances germaniques s'opposeront à ses progrès ou chercheront à en profiter, enfin quelle sera à son égard l'attitude des Etals occidentaux et de la France en particulier. Louis XV prit paili
' Le 30 octobre 1750, l'Angleterre accédait au traité coaciii eu 17i0 eufre Elisabeth et Alaric-Thérèse. ^Iartkxs, I, 179.
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dans ce grave débat avec une chaleur qui ne lui était pas habituelle, et ne voulut laisser à personne qu'à hii-même le soin de diriger jusque dans ses détails la politique orientale de la France.
Par principe et par goût, l'arrière-petit-fîls de Louis XIV s'attachait aux vieilles traditions. Au dehors comme au dedans, il haïssait les nouveautés, et croyait ne pouvoir mieux faire que de persévérer dans le système suivi par ses prédécesseurs avec gloire et profit. Il considérait donc comme une nécessité permanente pour la France de tenir à sa discrétion la Turquie et la Suède, et de se créer des intelligences en Pologne. Au contraire, il n'aimait point la Russie, puissance jeune et sans scrupules, et s'inquiétait de son intrusion violente dans les affaires générales. A ce sentiment s'ajoutait chez lui un ressentiment personnel contre Elisabeth, dont l'ingratitude l'avait révolté. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, la Tsarine lui ayant fait faire des ouvertures détournées et ayant sollicité en quelque sorte la reprise des relations diplomatiques ', il ne répondit point à ces avances. Loin de songer à regagner la Russie, il n'aspirait qu'à la combattre, et pensa que notre diplomatie ne saurait faire un usage plus utile de son activité que d'entreprendre le relèvero.ent de la Turquie, de la Polo^jne et de la Suède. Saisissant à merveille les rapports qui unissaient
' La Russie avait demandé à être admise au congrès d'Aix-la-Chapelle ; le comte de Saint-Séverin, représentant de la l'^rauce, s'y opposa formellement, et faisant allusion au rôle d'auxiliaires qu'avaient joué les armées d'Elisabeth durant la guerre : t Si l'on admet ici, dit-il avec hauteur, les « puissances mercenaires, nous n'en finirons pas. i Fussav, V, V05.
ces Élats, il sentit que le sort de chacun d'eux était iudissolublement lié à celui des autres, et que le chemin de Moscou à Constanlinople passait par Stockholm et par Varsovie. C'est ainsi que le Roi Très-Chrétien fut amené à reprendre le projet qu'avait conçu le renégat Bonneval, celui de former une confédération défensive contre la Russie entre le Sultan, la république de Pologne et les Étais de Suède, par l'entremise et sous la direction de la France.
L'exécution de ce dessein présentait alors des difficultés bien autrement sérieuses qu'en 1745 : le crédit de la France avait considérablement diminué à Constanlinople, à Varsovie et à Stockholm ; il importait avant tout de reprendre auprès de ces trois cours l'influence que nous avions perdue, et de les disposer à écouter favorablement nos conseils. Il fallait ensuite les tirer de leur torpeur, dessiller leurs yeux, leur montrer l'imminence du péril suspendu sur leurs têtes, s'appliquer peut-être à réformer les vices de leur constitution intérieure, et les préparer à subir dans un délai plus ou moins rapproché une lutte pour l'existence. L'œuvre était bardie ; c'était presque tenter une résurrection : Louis XV ne la jugea pas au-dessus de nos forces.
Après avoir conçu ce plan, il lui eût été facile de faire de ses ministres les instruments dociles de sa volonté. Mais le Roi était à la fois timide et dissimulé ; il pensait que les sentiers détournés et couverts conduisent plus sûrement au but; d'ailleurs, redoutant une lutte inmiédiate contre la Russie et peut-être la reprise des hostilités, il craignait d'ébruiter ses projets s'il en poursuivait ouvertement
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rexcculion; au lieu d'agir par ses ministres, il agit sans eux et à leur insu.
Dès qu'un prince se complaît à de mystérieuses menées, il ne saurait se passer d'un confident; il faut au secret du maître un dépositaire fidèle, qui se charge d'organiser les procédés d'exécution et de choisir les agents. Après la mort du cardinal de Fleury, Louis XV avait annoncé solennellement l'intention de ne jamais désigner de premier minisire. Il ne viola pas cet engagement, mais il l'éluda, et eut des premiers ministres occultes ou, suivant le mot même de l'un d'eux, « des vizirs de poche ' 55 . Il en chercha un dès qu'il songea à faire prévaloirdans nos relations avec l'Orient et la Russie ses volontés intimes, et il trouva cet auxiliaire indispensable parmi sa propre famille, au pied même de son trône.
Dans le Paris du dix-huitième siècle, on voyait s'élever à l'ombre des vieilles tours du Temple un hôtel dont la façade imposante et l'architecture majestueuse annonçaient une demeure princière. Là se réunissait chaque soir une société brillante et diverse, oîi des poètes et des philosophes se rencontraient avec des ministres en place, des maréchaux de France et des duchesses à tabouret, et oii l'on discutait avec une vivacité sans pédanterie les mérites de la pièce nouvelle aussi bien que les questions les plus graves de la politique. Un petit-neveu du grand Condé, le prince Louis-François de Conti, tenait cette cour parisienne, plus ouverte et plus libre que celle de Versailles.
' Alot (In prince de Conti, cité par AI. le duc de Broglie, dans le Secret du Roi, \, 301.
De boune heure, Louis de Conti s'était fait parmi les princes du sang une place unique et supérieure. La victoire de Coni, qu'il avait remportée à vingt-sept ans, avait amené sur toutes les lèvres une comparaison flatteuse avec le vainqueur de Rocroy. Depuis, si la fortune ne lui avait fait rencontrer sur son chemin ni Lens ni Fribourg, les travaux de la paix lui avaient ménagé plus d'une compensalion. La part qu'il prenait aux discussions du Parlement, où il faisait admirer la faciUté et l'élégance de sa parole, avait à plusieurs reprises ramené l'attention sur lui. D'heureuses facultés cultivées par l'étude, des aptitudes multiples, une activité d'esprit infatigable semblaient le promettre à de hautes destinées : en attendant, l'affabilité de son accueil, son humeur bienveillante et serviable, la sûreté de ses relations, le tour enjoué de son esprit lui gagnaient tous les cœurs, et lui attiraient une clientèle nombreuse et dévouée qui se recrutait dans tous les mondes.
En dépit ou peut-être à cause de la différence de leur caractère, le roi Louis XV et le prince de Conti s'étaient pris d'inclination. L'ombrageux monarque, qui parlait peu et ne se livrait guère, s'entretenait à cœur ouvert avec son cousin des affaires de l'Etat, et appréciait particulièrement ses avis sur la politique extérieure. Cette confiance servait à merveille les désirs de Conti. Le trait distinctif de l'esprit du prince était une ambition sans cesse en éveil ; prompt à se payer de chimères, entraîné et souvent égaré par son imagination, il poursuivit et abandonna successivement les buts les plus risqués et les plus divers : il rêva
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tour à tour de devenir roi électif, mari d'une souveraine, généralissime des troupes d'un grand empire, prince de Neufchàtel et cardinal. C'est par une vue intéressée qu'il portait une attention spéciale aux affaires du dehors et surtout à celles du Nord. Dans cette partie du continent, les dynasties étaient moins assises que partout ailleurs, et les révolutions plus fréquentes ; des coups de théâtre inattendus bouleversaient la scène à tout instant, et il n'était point rare de voir un capitaine valeureux et séduisant gagner une couronne à la pointe de son épée ou par une intrigue savamment ourdie.
C'est à la Russie que le prince de Conti avait demandé d'abord la réalisation de ses vœux. A l'automne de 1741, tandis qu'Elisabeth n'était pas encore montée sur le trône, mais qu'un parti puissant lui en frayait le chemin, il avait fait partir pour Pétersbourg un émissaire particulier, le sieur d'Avesnes, chargé de sonder les dispositions de la grande-duchesse en vue d'un mariage et de préparer les voies à une demande officielle. D'Avesnes s'adressa à Elisabeth par l'intermédiaire d'une Française d'origine, la dame Caravaque, admise dans l'intimité ou plutôt dans la domesticité de la princesse. Cette confidente subalterne ne réussit pas à faire agréer son message ; Elisabeth s'exprima en termes flatteurs sur le compte du prince français, mais témoigna l'intention de ne jamais renoncer à un célibat qui garantissait son indépendance '. La Chétardie avait connu celte négociation, et avait cherché à la traverser plutôt
' Affaires étraajîères. Correspomlaace do Russie, 1741, derniers moi'..
qu'à la favoriser; il n'entendait point travailler au profit d'un rival. Après le coup de main qui porta Elisabeth sur le trône de son père, le prince de Conti renouvela ses tentatives. Nous avons lu plusieurs billets qu'il écrivit de sa main au cardinal de Fleury pour l'intéresser à ses projets; dans cette correspondance, il témoigne à la fois d'une ambition impatiente et d'une timidité juvénile, développe avec emphase son grand projet, mais prie le cardinal de n'en rien dire à sa mère '. Fleury ne prit point l'affaire au sérieux et ne lui donna pas de suite.
Malgré cet échec, le prince n'avait pas immédiatement perdu de vue la Russie; en 1745, il écrivait encore à M. d'Allion pour lui demander des renseignements précis sur l'étal de cette cour. D'Allion répondit par un mémoire détaillé où il faisait suivre ses appréciations politiques de détails piquants sur les mœurs d'Elisabeth, ses aventures galantes, le nombre et le caractère de ses favoris^. Contraint de renoncer à ses espérances, le prince s'en aifligeait sans doule, lorsqu'on lui annonça la visite de plusieurs seigneurs polonais, venus tout exprès de \ arsovic à Paris pour l'entretenir. Hostiles à la Russie et à la Saxe, ils cherchaient les moyens de restaurer en Pologne le parti français; résolus à préparer de longue main l'élection qui devait suivre la mort du roi Auguste, ils estimaient que le succès d'un candidat pris dans la maison de Bourbon assurerait à la fois le relèvement de leur patrie et leur pro-
' Affaires étrangères. I.,cttres du prince de Conti au cardinal de Fleury, 15 et 27 janvier 1742.
- Ibid. D'Allion, 4 janvier 1746.
pre fortune : leur choix s'était porté sur Louis de Conti, dont la réputation était parvenue jusqu'à eux. Admis à rhôtel du Temple, ils y exposèrent leurs vues avec une chaleur commuuicative et l'enthousiasme propre à leur nation, insistant surtout sur la nécessité pour la France de ne plus délaisser la Pologne : le rôle qu'ils réservaient au prince était trop séduisant pour que ce dernier ne se sentît point gagné d'avance à leurs projets '.
Dès lors, avec la mobilité d'humeur qui lui est habituelle, il reporte brusquement ses espérances de la Russie sur la Pologne. Il va trouver le Roi, lui rapporte les ouvertures qu'il a reçues, et sollicite de lui la permission de donner aux envoyés une réponse favorable. Louis X\/ comprit immcdiatoraent le parti qu'il pourrait tirer des visées ambitieuses de son cousin pour l'exécution de ses desseins personnels; il tenait enfin le ministre secret qui lui était nécessaire. Tant que dura la guerre de la Succession d'Autriche, il se borna à prodiguer au prince les encouragements, l'autorisant à se mettre en communication directe avec Varsovie, à recevoir et à expédier des émissaires. Après la conclusion de la paix, il le chargea d'organiser dans le plus grand mystère le travail politique destiné à assurer le rétablissement de notre crédit auprès delà Turquie, de la Pologne et de la Suède, et à soustraire ses Etals à l'influence des cours de Pétersbourg et de Vienne ; l'élection du prince de Conti au trône de Varsovie devait servir de récompense à ses efforts, former le couronnement de l'œuvre entreprise, et
' D'Argevso.v, Mémoires, t. V, p. V8.
donner un chefnalurelà la coalition projetée contre le despotisme de la Russie'.
Les instruments de la lutte diplomatique qui allait s'ouvrir devaient être nos envoyés dans toutes les cours du Nord et de l'Orient. Leur choix devenait particulièrement délicat, et le prince de Couti y eut la plus grande part. Depuis quelque temps, il s'attachait à peupler nos ambassades d'amis et de protégés. C'est lui qui avait j)roposé pour Constantinople le comte des Alleurs, un familier de l'hôtel du Temple : il ne fut pas étranger à l'envoi de M. des Issarts en Pologne, du chevalier de la Touche à Berlin et du marquis d'Havrincourt en Suède ^. Entre ces agents et le puissant protecteur auquel ils devaient leur fortune, les relations devaient naturellement continuer ; aussi ne fut-il pas difficile au prince de Conti d'établir avec eux une correspondance intime dont la connaissance fut dérobée au secrétaire d'Etat des affaires étrangères, mais dont toutes les pièces passaient sous les yeux du Roi. Telle fut l'origine de la fameuse correspondance secrète qui a longtemps intrigué la postérité, jusqu'à ce que de piquantes révélations soient venues satisfaire, au moins en parlie, sa curiosité. Il importe seulement de remarquer qu'au moment où prit naissance ce commerce mystérieux, le marquis de Puysieulx, ministre des Affaires étrangères et représentant attitré de la politique française, partageait
^Correspondance secrètede Louis XU, publiée par AI. ^wi Ame, d'après les originaux consei'vés aux Archives nationales. Paris, Plou, 1866, 2 vii/(. In-8». II. 40'+-405.
'Ubid., 11,405.
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les vues du Roi et de son confident, sans qu'elles lui eussent été communiquées. La correspondance secrète n'eut donc point tout d'abord pour objet de contrecarrer, comme on l'a souvent répété, mais bien de fortifier l'action de la diplomalie officielle, dont elle devint en quelque sorte une annexe invisible, a L'utilité que le Roi se proposait de « recueillir de cette correspondance « , a dit le comte de Broglie qui fut appelé plus tard à la diriger, « c'était surtout « qu'elle servît de supplément à celle du ministre des « Affaires étrangères, en développant et en interprétant « quelquefois les véritables intentions de Sa Majesté '. »
Louis XI comprit, mieux que ne l'avait fait son gouvernement en 1745, la nécessité de porter à Constantinople noire premier et principal effort; la Turquie reconquise, il serait facile d'agir par le moyen de celle puissance sur la Pologne et sur la Suède. Au comte des Alleurs revenait donc l'honneur d'ouvrir le feu= L'activité dont il avait fait
' Mémoire justificatif présenté par le comte de Broglie après la mori de Louis XI', publié par M. Doutaric avec la correspondance secrète, II, 460. .Vous rappelons que le recueil de M. Boutaric ne contient presque exclusivement que les lettres écrites par le Roi au premier commis Tercier, et plus lard au comte de Broglie, sur la manière de diriger la correspondance secrète avec les agents qui avaient été affiliés à cette mystérieuse intrigue. Les instructions envoyées par les confidents de la pensée royale à ces divers agents, les réponses de ces derniers, les lettres que Louis XV leur adressait en personne dans les grandes occasions, en un mot les pièces de la correspondance elle-même sont conservées au Dépôt des affaires étrangères, et n'ont point passé sous les yeux de M. Boutaric. AI. le duc de Broglie s'est servi de ces documents pour composer le Secret du lioi. Toutefois la correspondance secrète établie plus tard en Russie, et dont nous publions de nombreux extraits dans les chapitres vi et vu, est demeurée jusqu'à présent inédite, sauf de rares exceptions que nous aurons soin de signaler.
preuve avant la paix d'Aix-la-Chapelle faisait bien augurer de son zèle et de ses talents. Une correspondance du temps nous le dépeint ainsi : « Un homme de grand sens, pensif, « parlant peu, allant au fait, un air simple et naturel, mais « fin et déhé ' . » Stimulé à la fois par ses instructions officielles et ses ordres secrets, il entama une lutte d'influence des plus vives avec le résident russe, l'internonce autrichien et l'ambassadeur d'Angleterre. Tandis qu'il adressait ail grand vizir mémoires sur mémoires et faisait passer aux Turcs des avis sur la manière de réformer leur armée et de renforcer leur artillerie, il s'assurait des intelligences jusque dans l'intérieur du sérail, négociait secrètement avec le kislar-aga ou chef des eunuques noirs, exploitait la vénalité du ministère ottoman, et opposait avec succès les écus de France aux roubles moscovites. Peu à peu il nous fit regagner auprès de la Porte le terrain que nous avions perdu. Comme il ne s'agissait point d'engager immédiatement une action militaire, la question 'du traité d'alliance ne fut pas remise sur le tapis, mais la Turquie se monlra disposée à accepter le rôle que nous lui destinions et qu'elle n'aurait jamais dû abdiquer, celui de gardienne des droits de la Suède et de la Pologne. Les événements n'allaient pas tarder à mettre à l'épreuve sa bonne volonté.
La Russie venait d'envahir la Finlande en prétextant l'éfat de trouble et de division où languissait la Suède. Dans ce malheureux pays, le désordre était partout ; on cher-
' Cité par Lavallée, Essai sur nos relations avec t Orient, Revue indépendante, livraison du 10 février 1845, p. 351.
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cbait vainement un gouvernement pour ne trouver que des factions. Les quatre chambres de la Diète, un roi dépouillé d'aulorilé et réduit à l'inlrigue, le parti des Bonnets et celui des Chapeaux^ soudoyé l'un par la Russie et l'autre par la France, s'arrachaient le pouvoir et le mettaient en lambeaux. Cependant quelques membres du parti français et plusieurs ministres, secrètement encouragés par le roi de Suède, cherchaient les moyens de modifier l'absurde constitution que le pays avait reçue à la mort de Charles XII et qui légalisait l'anarchie; ils se proposaient surtout de rendre à la couronne une partie de ses prérogatives. Le cabinet de Pétersbourg ne trouva point son compte à ces projets, qui pouvaient sauver la Suède et lui rendre une partie de sa puissance; il se souvint qu'en 1721 il avait garanti par le traité de Xystadt la nouvelle constitution, et, s'armant de ce texte diplomatique, prétendit s'opposer par la force à toute réforme. Vers la fin de 1748, tandis que les troupes envoyées au secours de Marie-Thérèse rentraient dans leurs foyers, d'autres se préparaient ù marcher sur Stockholm; en attendant, la Russie étendait et fortifiait son occupation en Finlande.
La France prit courageusement en main la cause de la liberté suédoise. Elle s'adressa aux Turcs, leur monlrant l'occasion de mettre à profit nos conseils et de tenir à l'envahisseur un langage énergique : « Le véritable motif de la « Russie, leur disait-elle par la bouche de M. des Alleurs, « n'est autre que d'humilier et d'anéantir les voisins dont « la gloire et la puissance excitent sa jalousie, de les « réduire à un état de dégradalion et de faiblesse qui les
« rende pour toujours inutiles à leurs alliés, de se pro- « curer la cruelle satisfaction de changer le ministère de « Stockholm au prix du repos et du sang des Suédois et " de tous ceux qui seront obligés de prendre part à la a guerre, enfin d'étendre sur les Suédois le desp'otisme « tyrannique qu'elle exerce déjà sur les Polonais. L'Eu- « rope peut-elle voir de sang-froid sa tranquillité et des « armées entières immolées à l'ambition injuste des « Russes? Mais la Porte a un intérêt personnel et immé- « diat à empêcher les succès de leurs vues. Que les Turcs « réfléchissent sur Paccroissement de possessions, de cré- « dit et de puissance que les Moscovites ont acquis depuis « le commencement de ce siècle, et sur la considération cf « l'influence que la Porte a perdues dans les affaires géncu raies de l'Europe. Est-il rien de plus à craindre, pour la « liberté du Nord et pourPempire ollonian en parliculier, « que de tolérer les entreprises d'une nation qui, à peine « sortie des ténèbres de la barbarie et de l'ignorance, prête tend imposer successivement le joug à tous les peuples « qui l'environnent, et ne connaît d'aulre loi que la supé- « riorité de ses forces? Les Turcs ont-ils d'intérêt plus « réel et plus pressant que d'opposer une digue à ce toru rent impétueux qui a déjà fait tant de ravages, et contre « lequel on ne saurait établir des barrières trop promptes « et trop efficaces ' ? ;>
Les Turcs se rendirent à des observations ijrésenlces sous une forme aussi pressante. Le 25 mai 1750, ils
' Affaires étrangères. Piiysieiilx à des Allcurs, 20 avril, 5 juin 1750.
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remirent au résident russe une note comminatoire par laquelle ils informaient la cour impériale que, si l'occupation de la Finlande ne prenait fin à bref délai, ils ne pourraient se dispenser d'exécuter le traité d'alliance qui les liait à la Suède depuis 1740, et de fournir les secours promis. La France ne se contenta pas de faire parvenir à Pétersbourg des représentalions indirectes; elle menaça la Russie d'une intervention militaire ; on prépara l'envoi de douze vaisseaux de guerre dans la Baltique et d'un corps d'armée en Suède '. La fermeté de cette attitude fit réfléchir Bestouchef. Sa cour répondit à la note turque en protestant de ses dispositions pacifiques, et en invitant la Porte à se joindre à elle pour maintenir la constitution suédoise ; puis elle chercha, par des négociations dilatoires, à traîner l'affaire en longueur. A la fin de 1750, le roi de Suède mourut. Son successeur, Adolphe-Frédéric, annonça publiquement l'intention, en montant sur le trône, de ne tenter pour le moment aucune réforme constitutionnelle. La Russie prit prétexte de cette déclaration pour évacuer la Finlande, laissant la France et la Turquie s'applaudir d'un demisuccès -.
Le cabinet de Versailles fut moins heureux dans une négociation qu'il entama à Constantinople après la solution ou plutôt l'ajournement de la question suédoise. Cette fois encore, il ne fit que s'approprier l'une des pensées favorites de Bonneval, qui avait cherché, sans y réussir, à lier par un traité d'alliance la Turquie et la Prusse. La cour de
' D'Argenson, t. V, p. 422.
' Saint-Priest, Mémoires sur l'ambassade de Turquie, p. 147-148.
Versailles fit revivre ce projet et représenta aux deux puissances que, malgré leur éloignement, elles avaient dans l'Autriche un ennemi commun qu'il leur importait de contenir et de placer entre deux feux. Frédéric entra dans nos vues; il envoya ses pleins pouvoirs au comte des Alleurs pour traiter et signer en son nom. Les Turcs parurent d'abord disposés à conclure, puis leur timidité naturelle reprit le dessus. « Le ministère ottomane , écrivait M. des Alleurs, « est persuadé que le roi de Prusse a un génie « guerrier : ses ennemis et les nôtres n'ont pas cessé « d'inspirer cette opinion à la Porte. Le roi de Prusse n'a « pas voulu d'alliance dans des temps paisibles. Ce prince «paraît la rechercher dans des circonstances plus délice cates. Le ministère turc, défiant et ombrageux à l'excès, « suppose que c'est apparemment pour commencer une « guerre où la Porte craint de se trouver engagée, aussitôt u après la conclusion de son traité '. >5 Rien ne put vaincre ces appréhensions ; ébauchée dès 1749, la négociation dura plus de deux années et n'aboutit point.
A partir de 1752, le champ d'action de notre diplomatie s'élend : sans cesser de se poursuivre à Constantinople, la lutte avec la Russie s'engage à Varsovie. Jusqu'alors, nos agents auprès du roi et de la république de Pologne s'étaient bornés à une sourde opposition aux menées des cours de Vienne et de Pétersbourg; celles-ci avaient pour auxiliaire principal et pour représentant véritable dans les délibérations de la Diète comme dans les conseils de l'Élec-
> Affaires étrangères. Des Al'«iirr, 20 janvier 1751.
GLERUE ET RÉCOXCILI ATIOX. 211
teur-Roi le ministre d'Angleterre, le chevalier Hanbury Williams, grand faiseur d'intrigues, diplomate adroit et sans scrupules, qui ne reculait devant aucun moyen lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa haine infatigable contre la France. Le belliqueux Anglais allait enfin rencontrer un aduersaire digne de lui. Au mois de mars 1752, le comte de Broglie fut nommé ambassadeur du Roi en Pologne. Jusqu'à présent, ses services à l'armée l'avaient seuls fait connaître, mais il était de ces hommes qui ne se trouvent déplacés sur aucun terrain, et il devait prouver que les diplomates s'improvisent quelquefois. Avant de partir, il reçut un billet écrit de la main du Roi et ainsi conçu : « AI. le « comte de Broglie ajoutera foi à tout ce que lui dira M. le « prince de Conti et n'en parlera à âme qui vive '. » Ce que le prince avait à lui dire se trouva fort long; il ne s'agissait de rien moins que de reconstituer en Pologne le parti français et de le faire entrer résolument en lice. D'ailleurs, les instructions officielles du nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Saint-Contest, tendaient au même but ; le comte s'appliqua à satisfaire à la fois son chef hiérarchique et son inspirateur officieux. Une plume éloquente ■ a retracé le tableau fidèle des travaux de AI. de Broglie en Pologne, de ses brillantes passes d'armes avec le chevalier Williams, de ses ruses de guerre et de ses victoires ; nous avons vu, dans un récit dont le charme séduit et dont linlérêt ne se ralentit jamais, comment le jeune ambassadeur,
' Correspondance secrète de Louis XV, 12 mars 1752. Toltaric, I, 195. Secret du liai, I, 50 à 111.
' M. le duc DB Broglie, dans le Secret du Roi, I, 371.
2i2 LOUIS XV ET ELISABETH DE RUSSIE,
transporté dans un milieu inconnu et défiant, s'y fit proniptement des amis et un parti, par quel coup d'audace, au moment où la diète de 1752 allait se transformer en confédération pour imposer à la République des lois dictées par la Russie, il rompit la diète et prévint foute confédération ; par quel miracle d'habileté il enleva aux princes Czartoryski, chefs du parti ennemi, l'administration de l'immense domaine d'Osrog, qui commandait une partie de l'I'kraine. Moins de deux années après l'arrivée du comte, la portion la plus influente de la noblesse polonaise était reconquise à notre cause, et le prince de Conti jugeait l'instant venu de travailler avec efficacité au succès de ses vues personnelles. Le roi Auguste était sujet à l'apoplexie ; il importait que sa mort ne nous prît pas au dépourvu. Le prince écrivit à M. de Broglie de poser sa candidature et de préparer son élection. Cette fois la diplomatie occulte ne se trouvait plus d'accord avec le ministère; M. de Saint-Contest ne soupçonnait pas les vues de Conti et ne les eût point approuvées. Son système, renouvelé de celui de M. d'Argenson, consistait à unir par des liens indissolubles l'électorat de Saxe au royaume de Pologne et à faire de ces deux États fondus en un seul le point d'appui de notre influence dans le Nord. Placé entre des instructions contradictoires, Broglie n'avait que le choix de la désobéissance. Le plan du prince de Conti lui parut dénué de toute chance de succès ; dès lors, il abandonne son protecteur avec une désinvolture sans égale, et se met à travailler résolument au profit de la maison de Saxe. A y regarder de près, son projet et celui du prince de Conti se touchaient
en un point, c'était d'être également impraticables. La France ne pouvait espérer donner à la Pologne un roi de son choix, malgré l'Autriche et la Russie, qu'en s'assurant du concours de la Prusse; or Frédéric II, tout en continuant à se dire notre allié, s'était prononcé avec la même vivacité contre l'une et l'autre des combinaisons françaises '. Ainsi, l'ingénieux échafaudage qu'élevait le comte de Broglie se fût écroulé au premier choc ; chez cet homme, qui, suivant le mot de d'Argenson, « subissait le « despotisme de ses idées ?) , il faut admirer l'habileté de la mise en œuvre plus que la sûreté des vues, les moyens plus que le but.
Au commencement de 1755, le comte de Broglie crut toucher au terme de ses efforts ; il obtint de sa cour un blanc-seing pour signer avec Auguste III un traité d'alliance : comme électeur, ce prince s'engagerait à nous fournir des secours armés; comme roi, il promettrait d' interdire à jamais aux armées russes le territoire polonais, et autoriserait par avance ses sujets à se confédérer, c'està-dire à se lever en masse pour combattre le Moscovite. Au même moment, AI. des Alleurs proposait à la Turquie
' Le 24 décembre 175t, l'Yédéric, écriiant à son ministre à Paris, s'effrayait des menées du comte de Broglie en faveur du prince de Conti : a Le prince, disait-il, aurait la plus grande raison du monde de désavouer « entièrement son ministre, n Le 18 octobre 1755, Frédéric, envisageant l'hypothèse d'un accord entre la France et la maison de Saxe, déclarait qu'en ce cas, « il ne pourrait faire autre chose que de se retirer du jeu, et 11 qu'il ne mettrait pas la plume à la main pour le renouvellement de son a traité avec la I<"rance j . Dépèches citées par M. le duc de Broglie, dans le Secret du Roi, I, 13V, d'après les archives des alfaires étrangères et les documents publiés à Berlin.
d'arrêter les bases d'un accord éventuel avec nous, en vue des complications qui pourraient surgir en Pologne '.
La première partie du plan royal était accomplie. La France avait ressaisi son ancienne influence à Constantinoplc, à Varsovie et à Stockholm; nos agents dans ces différentes cours menaient la campagne contre la Russie avec un ensemble et un entrain remarquables. A cet instant, l'Europe semblait partagée en deux ligues prèles à en venir aux mains ; à la coalition de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie, la France, appuyée dans le Midi sur l'Espagne et les Etats italiens de la maison de Bourbon, opposait en outre la Prusse, la Suède, la Turquie, et la plus grande partie de la Pologne. Dans ces conditions, tout conflit entre deux puissances appartenant à un parti différent devait devenir l'occasion d'une guerre générale. Depuis plusieurs années, d'aigres discussions s'étaient ouvertes entre les cabinets de Londres et de Versailles au sujet des limites de leurs possessions respectives en Amérique. En 1754, les colonies anglaises et françaises entamèrent spontanément les hostilités. L'incendie allumé dans le Nouveau Monde allait se propager rapidement et embraser l'Europe. Les escadres anglaises se mirent sur toutes les mers à la poursuite de nos vaisseaux; la guerre s'engageait avant d'avoir été officiellement déclarée.
L'Angleterre se croyait invulnérable dans sou île, son roi ne l'était pas : il possédait sur le continent l'éleclorat de Hanovre, patrimoine héréditaire de sa famille, exposé à
' Mémoire historique de M. de Vergennes sur la politique secrète de la France euTur(^uie. Boitaric, I, 371,
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nos coups et plus directement à ceux du roi de Prusse notre allié. Pour protéger le Hanovre, Georges II eut la pensée de prendre à sa solde une armée russe. Il envoya de Dresde à Pétersbourg le chevalier Williams, chargé de négocier au prix d'un fort subside l'entrée des Russes en Allemagne. Les dispositions connues du cabinet de Pétersbourg ne permettaient point de douter du succès de ce voyage.
Celte menace à notre adresse ne demeura pas sans réponse. Tandis que l'Anglais s'acheminait vers Pétersbourg, un nouveau ministre de France débarquait à Constantinople, avec le titre d'envoyé extraordinaire, et avec une mission spéciale : c'était le chevalier de Vergennes ; il venait remplacer le comte des Alleurs, enlevé par une mort prématurée (fin 1754). Des Alleurs avait préparé l'action des Turcs contre la Russie : Vergennes eut ordre de la déterminer :
« Sa Majesté Britannique, lui ccrivail-on de Versailles « peu après son arrivée, vient de faire partir précipitam- « ment de Dresde pour Pétersbourg le chevalier Williams, « un des principaux instruments de toutes les intrigues de « l'Angleterre dans l'Empire et des troubles de Pologne. « On prétend qu'il va négocier un corps de soixante ou « soixante-dix mille hommes de troupes russes à la solde " et à la disposition de l'Angleterre. Vous savez qu'il y a a longtemps que les cours de Vienne et de Londres en sont « occupées. Est-ce pour les employer contre nous? Est-ce « pour enlever de vive force l'élection d'un roi des Ro- « mains et, chemin faisant, achever d'asservir la Pologne, « ou bien pour mettre la cour de Vienne en état d'entrc- « prendre la conquête delà Sllésie? Onpeut, sans faire un
« jugement téméraire, attribuer aux cours de Londres, de
« Vienne et de Pétersbourg quelqu'une de ces vues et
« même toutes, si on en juge par leur conduite depuis la
« paix d'Aix-la-Chapelle. Quelque puisse être l'objet de la
« mission du chevalier Williams, il ne saurait être indiffé-
« rent à la tranquillité de l'Europe et surtout à la sûreté
« des voisins de la Russie. 11 ne faut donc rien négliger
" pour faire échouer cette négociation. Nous prenons et
« nous prendrons toutes les mesures qui dépendront de
« nous pour cela. Le parti patriolique en Pologne prend
« de la consistance, et le grand général ' montre de la
'' fermeté. La conduite du ministère de Suède est sage
« et nerveuse en même temps. Le roi de Prusse fait une
et augmenlalion considérable dans ses (roupes, et le Roi ne
« laissera pas manquer à ses trois alliés les secours dont
c ils pourront avoir besoin. Sa Majesié se prépare à tout
« événement ; ainsi, de ce côté-ci, tout est en mouvement
« pour mettre obstacle aux projets des cours de Vienne,
« de Londres et de Pétersbourg. 11 ne s'agit plus que d'en-
" gager la Porte à tenir une conduite qui donne à penser à
« la Russie ; une déclaration de sa part qui annonce qu'elle
« ne souffrira pasqu'on viole le territoire de la Pologne ou
« que l'on attente à la liberté de cette république, etquel-
« ques mouvements de troupes de la part des Turcs vers
« les frontières de Russie et de Pologne, pourraient en iin-
« poser à la Tsarine, et l'empêcher de troubler le repos de
« ses voisins, etde se livreraux vues des cours de Vienne et
' La charge de grand général était l'une des plus importantes de la république de Polojjne; elle était remplie alors par le comte IJranicki.
GUERRE ET RÉCOXCILIATIOX. 247
« de Londres pour troubler celui de l'Allemagne et du
« reste de l'Europe
a Si on ne traverse pas les liaisons trop intimes et « trop étendues de ces trois cours, il est bien difficile que « la Suède, la Pologne et la Prusse à la longue ne succom- « bent. Dès que les deux impératrices auront opprimé ces a trois voisins qui les gênent et qui les retiennent, elles « profiteront d'une circonstance où les Turcs seront « occupés d'un autre côté pour attaquer l'empire ottoman, a comme elles le firent en 1737. Que le système turc soit « pacifique ou guerrier, il est également de son intérêt de K ne pas laisser dépendre du caprice des cours de Vienne « et de Pétersbourg la tranquillité et le sort de l'empire a ottoman. Tant que la Porte fera connaître qu'elle s'inté- « resse à ce qui regarde la Suède, la Pologne et la Prusse, « les Russes et les Autrichiens les laisseront tranquilles, et a tant que ces trois puissances resteront dans leur état ac- « tuel, les cours de Vienne et de Pétersbourg ne songeront « point à troubler le repos de l'empire ottoman, ni à l'attaa quer s'il était en guerre contre la Perse ou agité dans « son intérieur. Un des plus sûrs moyens d'empêcher « la Russie d'opprimer ses voisins et de se livrer aux vues « des cours de Vienne et de Londres est de ne pas périt mettre à ses troupes, sous quelque motif que ce puisse « être, de traverser la Pologne aussi librement qu'elles tra- « verseraient les provinces de Russie, comme elles l'ont fait tt en 1738 pour attaquer l'empire ottoman, et en 1748 pour « venir en Allemagne. Si le système des Turcs est de conu tenir la Russie dans ses justes bornes, Sa Majesté sera
248 LOUIS XV KT ÉLISADETII DE RI SSIIi.
« toujours disposée à se concerter avec la Porte afin que « ce syslènie ait sou entière exécution. Le Roi croit eu « général ce concert juste et équitable autant qu'il peut être u dans tous les cas utile à l'empire ottoman, et Sa Majesté « ne trouvera jamais de difficultés à s'ouvrir sur cet article « avec le Grand Seigneur.
« S'il faut faire quelques présents aux ministres turcs « ou aux personnes qui ont un principal crédit à la Porte « pour assurer le succès de cette opération, et surtout des « démonstrations que Sa Majesté désire que les Turcs « fassent pour en imposer à la Russie et l'empêcher de con- « dure ou du moins d'exécuter le traité qui, selon nous, a fait Pobjet principal de la mission de M. Williams à Pé- « tersbourg, le Roi vous autorise à y employer jusqu'à la « somme d'un million, et plus, s'il le faut absolument'. »
Vergennes employa tous ses efforts à jeter la Turquie sur le flauc gauche de la Russie, au moment où cette puissance se préparait à reprendre sa marche vers l'Europe. Avant que les Ottomans aient songé à rassembler leurs forces, il a su, dans leurs propres Etats, découvrir une armée pour l'opposer aux Russes.
Les steppes qui s'étendent sur la rive scptentrion;ilo de la mer Noire faisaient encore partie de l'empire du Sullan ; elles étaient parcourues plutôt qu'habitées par de belli(jueuses peuplades tartarcs, débris des grandes migralions du douzième siècle. Le chef suprême de ces tribus, le khan de Crimée, n'avait pas renoncé aux goûts guerriers
' Aifaircs étrangères. Instructions à M. de Vergeancs, 11 mai 1755.
GUERRE ET RÉCOXCILIATIOX. 249
de ses aucètres, toujours prêt à quilter les ombrages de Balclii-Séraï pour les excursions en IMoscovie, les exploits contre l'ennemi traditionnel, les courses à bride abattue à travers l'Ckraine. Depuis quelque temps, il se sentait directement menacé par la Russie. Eu face des Tarlares, sur les deux rives du Bug, dans des déserts que le Iraité de Belgrade avait déclarés neutres, celte ambitieuse puissance établissait sous le nom de Xouvelle-Servie une série de points forlifiés et de colonies militaires destinées à jeter à l'improviste en Crimée ou en Bessarabie une armée formée d'avance. Sur les plaintes de la Porte, la Russie avait promis en 1754 d'arrêter les travaux, et elle les continuait. Raviver les craintes desTartares, aigrir leur ressentiment contre un voisin envahissant, et les amener à prendre l'initiative des hostilités, tel fut le but de la France, Louis XV leur dépêcha un agent secret, le baron de Toit ' ; j)ar nos conseils, le khan eut bientôt réuni sa nombreuse et vaillante cavalerie et n'attendait qu'une occasion pour lui lâcher la bride. Enfin notre diplomatie suscita des ennemis à la Tsarine jusque dans l'intérieur de son empire ; MM. de Broglie et de Vergennes envoyèrent aux Cosaques Zapcrogues, frémissant sous le joug, des émissaires chargés de sonder leurs projets et de préparer un soulèvement. li'entrée des troupes moscovites en Pologne devait servir de prétexte à une explosion générale j arrêtées par la confédé-
' AI. (le Toit, officier hongrois au service de l'Vance, avait déjà rempli plusieurs missions analogues pendant l'ambassade du marquis de Villeneuve. Son (ils joua un rùle important dans la première guerre de Catherine II contre les Turcs. Il a laissé des mémoires intéressants sur les Turcs el ha Tarlares, Paris, 178V, 4 vol. in-8\
ration des nobles polonais, elles eussent été rappelées sur leur propre territoire par l'irruption des Tartares, avantgarde des lourdes armées ottomanes. La Russie se trouvait environnée d'un cercle d'ennemis prêts à l'attaquer sur un signal parti de Versailles.
Ce signal ne vint pas. La politique française allait subir un nouveau et brusque revirement ; d'un trait de plume, Louis XV allait effacer l'œuvre patiemment élaborée depuis sept ans. Les instructions envoyées à Vergennes au début de sa mission semblaient une déclaration de guerre aux cours de Vienne et de Pétersbourg; elles portent la date du 15 mai 1755. Le 1'' mai 1756, la France et l'Autriche signaient un traité d'alliance ; quelques mois plus lard, les troupes de la Tsarine envahissaient la Pologne, mais avec notre assentiment et notre connivence. La France et la Russie se réconcilièrent sur le champ de bataille, et ce rapprochement inattendu, dû à l'influence personnelle d'Elisabeth, ne devait pas être l'une des moindres surprises que réservait à l'Europe une année oii le système général des alliances allait s'écrouler d'un seul coup, pour se reconstruire sur de nouvelles bases.
La révolution diplomatique de 1756 est la plus profonde et la plus grave par ses conséquences que le dix-huitième siècle ait vue s'accomplir. Elle rompit la chaîne des traditions, désorienta les vieux politiques, et modifia les rapports respectifs de la plupart des Etats. Ce serait en réduire les
proportions que d'y voir seulement le rapprochement de deux ennemies séculaires, la France et l'Autriche, s'unissant pour infliger en commun une leçon au roi de Prusse, que ses exigences et sa déloyauté avaient rendu également insupportable à Louis XV son allié et à Marie-Thérèse son ennemie. Si la postérité s'est méprise pendant plus d'un siècle sur le véritable caractère du traité signé à Versailles entre le Roi Très-Chrétien et l'Impératrice-Reine, c'est surtout pour l'avoir envisagé isolément, et sans le rattacher à l'ensemble des négociations qui se poursuivirent alors dans la plupart des capitales de l'Europe, et dont le pacte conclu entre hi France et l'Autriche ne marque ni le début ni le dénoùment. Pour faire justice de légendes longtemps accréditées, il a fallu que les archives publiques ou privées des différenls États nous livrent successivement leurs secrets; la vérité s'est découverte peu à peu, par fragments. Nous avons eu successivement la version autrichienne, la version saxonne et la version française; toutes deux ont laissé dans l'ombre le rôle joué par la Russie dans les événements de 1756. En complétant par cet élément nouveau les renseignements que nous ont fournis diverses publications d'une haute valeur historique, les points demeurés obscurs s'éclaircissent, et le travail de reconstitution s'achève '. Quelque séduisante que soit la théorie des grands effets
' Voir surtout les Mémoires et lettres du cardinalde Bernis, publii'-s par M. F. Massox, Paris, Pion, 1878, 2 vol. in-8". C'est un document d'une imporlance exceptionnelle pour l'histoire diplomati([ue du dix-lniitième siècle. Voir d'autre part l'ouvrage du chevalier d'Auxeth, Geschichte Marii Thercsia's, d'après les Arcliivcs de \ ienne, t. IV, et l'intéressant volume pidjliô par AI. le comte Vhztiilai, d'après les Archives de Dresde.
ex])liqués par de petites causes, il n'est plus permis d'attribuer le raj)j)rochement entre la France et l'Autriche aux blessures qu'auraient infligées à l'amour-propre de madame de Pompadour les sarcasmes de Frédéric il, et que la fille des Césars germaniques n'aurait point dédaigné de panser par de flatleuses complaisances. A la lumière des nouveaux documents, le trailé signé à Versailles apparaît de la part de la France comme un acte mûrement réfléchi et accompli sous la pression des circonstances. Depuis longtemps sans doute des tentatives de rapjnochement avaient eu lieu entre les deux grandes puissances conlincnlales ; nous avons vu que Flcury désirait une réconciliation définitive avec l'Autriche; il ne manqua au cardinal qu'un peu de fermeté pour accom- ])]ir le projet dont la marquise de Pompadour a longtemps porté la responsabilité'. Après la paix d'Aix-la-Chapelle, Marie-Thérèse fit quelques ouvertures ; son ambassadeur Kaunilz prépara le terrain, puis, en 1755, elle proposa brusquement une alliance très-étendue. Louis XV, quoique favorablement disposé envers la personne delTmpératrico, hésita ; il écouta ses offres, les fit examiner par l'abbé de Bernis et discuter en son conseil ; finalement il les éluda en ne consentant qu'a un traité vague de garantie où les alliés des deux parties, c'est-à-dire la Prusse d'un côté et In Iliissie de l'antre, eussent été appelés à accéder (7 septembre 1755). Si, neuf mois après celle réponse évasiv;>, Louis XV reprit en le Iransforniant le projet de Alarie-Thé-
' \ oir cliapitrc il, p 130-131. M. Baschet, dans son Histoire du Dépôt (les affaires ctrangères, in(li;jHC également celte négociation, ([ui (!':a (le 1738 à iVa, p. 358-339.
rèse et revint à l'Autriche qu'il avait dédaignée, il ne faut chercher la cause de ce revirement ni dans les conseils de la favorite ni dans un sentiment spontané d'hostilité conire le roi de Prusse; il est nécessaire de franchir nos frontières, de dépasser TAllemague et de parvenir jusqu'à Pétersbourg, pour saisir le point de départ de l'action diplomatique qui amena le renversement général des alliances, et dont l'effet, après s'être d'abord fait sentir à Berlin, se répercuta ensuite jusqu'cà Versailles.
Nous avons laissé au printemps de 1755 le chevalier Williams partir pour la Russie avec la mission de négocier un traité qui appellerait les armées russes à la défense du Hanovre. Eu arrivant à son nouveau poste, l'envoyé britannique trouva cause gagnée ; le chancelier Bestouchef, plus Anglais que Russe, lui accorda tout ce qu'il voulut. Parle traité de Saint-Pétersbourg (30 septembre 1755), la Russie mettait à la disposition de l'Angleterre une armée de soixante-dix mille hommes contre payement de cent mille livres sterling par an '. Cet accord était dirigé indirectement contre nous, et directement contre la Prusse, dont la France comptait se servir pour attaquer les possessions continentales de nos ennemis; il causa à Berlin une véritable panique. Audacieux jusqu'à la témérité, Frédéric II n'eut toute sa vie qu'une seule crainte, celle des armées russes. Seul en Europe il pressentait le poids qu'apporteraient dans la balance ces troupes nombreuses et aguerries, mal conduites et peu mobiles, mais redoutables par leur courage
* Voir le texte du traité dans Koch, Table des Traités, t. II, p. 1.
passif et leur indomptable lénacité : « 11 est plus facile de a tuer des Russes, disait-il, que de les vaincre." Dès 1744, son ambassadeur à Pétersbourg entretenait La Chétardie des appréhensions de son maître : plus tard, Frédéric écrivait lui-même, en parlant de la Russie : « C'est une « terrible puissance, qui dans un demi-siècle fera trem- « bler toute l'Europe '. » En apprenaut le traité signé par le chevalier Williams, il se vit aux prises avec toutes les forces de la Moscovie, s'il observait ses engagements avec la France. Dès lors, il n'eut plus qu'une pensée, détourner le péril en s'entendant avec l'Angleterre, qui disposait de la foudre. Il entama à Londres d'activés négociations, et à la convention anglo-russe succéda le traité signé à Westminster le 16 janvier 1750 entre le roi de la Grande- Bretagne et Frédéric. Ce dernier s'engageait à faire cause commune avec l'Angleterre contre toute puissance qui violerait le territoire germanique, c'est-à-dire à défendre le Hanovre contre nos armées*.
Cette stipulation élait incompat 1 le avec le traité d'al- Lance qui liait la Prusse à la France depuis quinze années et q M n'expirait qu'en juillet 1757; elle constituait donc une véritable trahison diplomatique. On a cherché à expliquer la conduite de Frédéric par la connaissance qu'il aurait eue
' Cité par AI. Sorkl, la Question dOrient au dix-huitième siècle. Paris Pion, 1878, 1 vol. in-8», p. 42. Un des prédécesseurs de Frédéric, l'électeur Frédéric-Guillaume, disait : « Je vois bien le moyen de détacher Il l'ours du Xord, mais ensuite qui se chargera de le remettre à la chaîne?» Mémoire remis au gouvernement français par M. de Valory, ambassadeur en Prusse. Affaires étrangères. Volume intitulé u Mémoires et documents, n^SO».
s Frédéric II, Mémoires. Édition d'Amsterdam, 1789, ch. m, p. 47.
GUERRE ET RÉCOXGILIATIOXf. 255
de nos relations avec Vienne ; en outre, a-t-on di t, la France aurait usé à son égard de procédés offensants, et prétendu exercer sur tous ses actes une autorité despotique; dans la défection du roi de Prusse, il ne faudrait voir que la révolte d'un pupille devenu majeur contre un tuteur qui ne se résignait pas à abdiquer ses droits. Nous pensons que Frédéric obéit avant (oui à des considérations d'ordre pratique; son accord avec l'Angleterre fut une prime d'assurance contre l'invasion russe.
Le traité de Westminster venait d'être signé et n'avait pas encore été ratifié, lorsque arriva à Berlin le duc de Nivernois, venu en droite ligne de Versailles, et chargé de proposer officiellement à Frédéric le renouvellement de son alliance avec nous. Le roi de Prusse avoua son infidélité et en donna franchement le motif, en exprimant la frayeur que lui causaient les armées d'Elisabeth'. La France chercha vainement à le regagner; il ratifia le traité sous les yeux du duc de Nivernois. La France ne pouvait demeurer sans alliés en Allemagne; entre Tlmpératrice- Reine qui persistait à nous offrir son alliance, et la Prusse qui répudiait la nôtre, elle n'avait plus la liberté de choisir. C'est alors que Louis XV fit savoir à Vienne qu'il ne se refusait plus à négocier sur la base des propositions repoussées en 1755, et que le traité de Versailles vint répondreà celui de Westminster, comme ce dernier avait été la conséquence de la convention de Saint-Pétersbourg. Notre union avec l'Impératrice ne comprit encore que des stipulations
1 Mémoires de Bernis, p. 242.
défensives : elle plaçait la paix de l'Allemagne sous la sauvegarde de la France et de l'Autriche, tandis que la Querre maritime attirerait toute notre altenliou et absorberait toutes nos forces.
Vers le même temps, une autre négociation s'ébauchait, plus mystérieuse que les précédentes. L'histoire jusqu'à présent ne l'a connue que par ses résultats, sans en saisir le fil presque invisible. Depuis près de dix ans, la France et la Russie s'étaient rencontrées en ennemies sur tous les champs de bataille diplomatiques de l'Europe. Cependant la cour de Versailles n'ignorait point que la polilique emportée et violente du chancelier Bestouchef répondait mal au\ secrètes inclinations d'Elisabeth. S'il fallait en croire des indices répétés, cette princesse conservait au fond du cœur un goût particulier pour la France, et par sentiment plutôt que par calcul, souhaitait un rapprochement. Au lieu de demander à l'alliance de nos ennemis les moyens de poursuivre le développement de la grandeur russe, elle eût préféré les chercher dans un accord avec nous. Les rares Français qui parvenaient à se glisser jusqu'à la cour de Russie, en rapportaient d'étranges récits : ils disaient que l'Impératrice conservait un souvenir attendri de ses anciennes relations avec Louis XV, se reprochait son ingratitude, et que parfois, pour distraire son ennui ou consoler son cœur, il était nécessaire de lui parler de la France et du Roi. Voici ce que raconte un voyageur : « Parmi les « Français que différentes causes avaient fait passer en « Moscovie, il y avait un certain Sompsoy, fils du suisse de « M. le duc de Gesvresj ajant un talent de peindre en mi-
GUERRE ET UÉCO\CILIATIO\T. 25T
« niature, il se présenta pour faire le portrait de l'Impéra- « trice; il fut admis, et dans une des séances, elle lui dit a du bien de la France ; celui-ci, avec esprit, lui répliqua u que le nom de Sa Majesté était en grande vénération parmi « les Français, et qu'il avait ouï dire à M. le duc de Gesvres « que Louis XV pensait sur cela comme ses sujets. Ce « peintre obtint à ces mots un sourire qu'il saisit et qui fit « réussirle portrait '. » Nousne garantissons point l'authenticité de l'anecdote, mais n'est-elle point jolie dans sa grâce un peu maniérée, et ne nous apporte-t-elle point comme le lointain parfum d'une époque disparue?
Ainsi la souveraine absolue de vingt millions d'hommes, l'impératrice de toutes les Russies, n'était point maîtresse de ses propres décisions ; elle subissait l'ascendant despotique de son premier ministre, et se laissait entraîner à suivre un système qu'elle désapprouvait. Il est vrai qu'elle ne renonçait pas à faire prévaloir dans un avenir plus ou moins rapproché ses vues personnelles, et que, sans oser entrer en lutte ouverte avec le chancelier, elle conspirait mystérieusement contre lui. Par un jeu singulier delà destinée, les souverains de France et de Russie se trouvèrent au même moment suivre en cachette une politique distincte de celle de leur gouvernement. Comme Louis XV, Elisabeth avait son confident : le vice-chancelier Woronzof remplissait ce rôle. Nous avons vu en 1741 Woronzof ac-
' Voyage à Pétersbourg, ou Nouveaux Mémoires sur la Russie, par M. DE La Mksselikhk, p. 1\-1'i. AI. de La Alesseliére fut attaclié plus tard à la personne de AL de L'Hôpital, ambassadeur en Russie. Son récit a été publié ù Paris, ea 1803, par Alussct-Pathay, 1 voL iu-S".
compagner Elisabeth dans l'aventureuse expédition qui lui procura le trône; il avait mérité par ses services la reconnaissance de la Tsarine, et gagné son estime par la prudence et la loyauté de ses conseils ; sa maîtresse le traitait moins en ministre qu'en ami^ Bien que ses hautes fonctions lui eussent permis de partager avec Bestouchef la direction des affaires, sa timidité naturelle l'avait porté jusqu'à présent à s'effacer derrière l'impérieux chancelier ; il préférait répondre à la confiance que lui témoignait l'Impératrice en servant par des voies détournées sa pensée secrète. Woronzof connaissait la France, qu'il avait visitée en 1 744, et où il avait reçu un accueil flatteur; ii l'aimait, l'appréciait, et cherchait avec Elisabeth les moyens de réconciher ou même d'unir les deux Etats.
La tâche était difficile. Depuis 1747, le Roi n'entretenait à Pétersbourg ni ambassadeur, ni chargé d'affaires, ni consul, personne enfin à qui l'on pût s'ouvrir. La France n'était représentée en Russie que par quelques personnages de médiocre état, admis dans la familiarité des princes et des grands seigneurs, et par un petit nombre de négociants que ne protégeait aucun traité de commerce. Parmi ces derniers se trouvait un sieur Michel, qu'une correspondance du temps nous dépeint ainsi : « Un galant homme, ami et « confident de tout ce qu'il y a de plus distingué en Rusa sie ^. »5 Ce Michel paraît avoir été un intrépide voya-
' C'est la seule qualité que Woronzof ait jamais paru rechercher auprès de sa souveraine; il dut peut-être à cette particularité l'ascendant réel et durable qu'il exerça sur elle.
' Affaires étrangères. Lettre du chevalier Douglas, 15 janvier 1757.
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geur; les inléréts d'un négoce considérable l'appelaient souvent dePétersbourg, où il s'était établi, à Rouen, sa ville natale, 11 partait alors, quelle que fut la saison, et fournissait la course d'un seul trait, sans que rien pût l'arrêter, ni la rigueur du climat, ni la longueur du trajet, ni les dangers de toute sorte qui l'attendaient sur les chemins mal gardés de la Russie et de l'Allemagne. Dans un de ces voyages, en 1753, Michel passa par Versailles, demanda audience au ministre des affaires étrangères, et lui donna communication d'un message secret dont il était porteur. Elisabeth faisait savoir à la France qu'elle désirait renouer les relations, et sollicitait la première l'oubli du passé.
Le Roi et son conseil ne jugèrent pas que le moment fût venu de répondre à celte avance ; ils étaient au plus fort de leur lutte contre l'influence russe en Pologne et en Orient; l'envoyé officieux fut éconduit '.
Peu de temps après son départ, la cour de France fut prise d'un scrupule ; elle regretta d'avoir négligé les ouvertures de la Tsarine, voulut réparer sa faute, et s'y prit maladroitement. En 1754, la police russe signalait l'arrivée àPétersbourg d'un Français, M. de l'alcroissant, qui avait réussi à franchir la frontière sous un nom d'emprunt; Bestouchef flaira en lui un émissaire secret et le fit arrêter, l'alcroissant n'avait ou ne voulut produire aucune pièce qui expliquât le motif de son voyage. Dès lors, Bestouchef n'eut point de peine à le faire passer pour un espion venu dans les pires
' Affaires étrangères. Correspondance de Russie. — Lettre du cardinal de Bernis en date du 30 juillet 17.)7. Dans cette dépêche, Bernis fait le récit rétrospectif de la mission de .Alichel en 1753.
intentions. L'infortuné Français alla réfléchir dans la forteresse de Schlusselbourg,avec le lac Ladoga en perspective, sur le danger de voyager en Russie sans caractère régulier ' ,
Il est certain que Valcroissant avait une mission de son gouvernement, mais nous n'en connaissons ni la nature ni l'étendue.
i/ers le commencement de 1755, la cour de Versailles reçut de nouvelles insinuations de la part d'Elisabeth. Au moment même où son ministère attendait le chevalier Williams et s'apprêtait à conclure un traité de subsides avec notre ennemie jurée, laTsarine n'aspirait qu'à se rapprocher de nous. « Plusieurs avis particuliers, dit plus tard la France « dans un document officiel, confirmèrent la sincérité des « premières ouvertures ^ » Cette fois les circonstances étaient trop critiques pour qu'il fût permis à Louis XV de persister dans son indifférence. II n'avait nul désir de contracter avec Elisabeth une alliance véritable, qui, fondée sur des engagements réciproques, nous eût obligés à modifier notre politique en Orient et en Pologne; il se flotia seulement qu'eu faisant appel à l'ancienne amitié de l'Impératrice, il l'amènerait à se détacher de nos adversaires sans conditions, et à s'effacer par pure complaisance de la scène de l'Europe. Il ne voulait pas s'unir avec la Russie,, mais espérait la désarmer sans combat ^
ï BOLTARIC, I, 82.
2 Affaires étrangères. Instructions du ministère au baron de Breteuil, 16 mars 1760.
3 Cette pensée ressort avec évidence des instructions secrètes données ultérieurement par Louis XV au baron de Breteuil, et que nous publions plus loin.
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L'envoi à Pétersbourg d'un agent secret fut résolu : le difficile était le choix de cet émissaire. Un diplomate de profession ne consentirait pas à se compromettre dans une aventure; un personnage subalterne n'inspirerait point confiance ; dans tous les cas, un Français éveillerait par sa présence seule les soupçons du ministère russe. Ce fut le prince de Couti qui fit cesser cet embarras. Il comptait parmi ses protégés bon nombre de personnages originaux, qui se distinguaient par les ressources de leur esprit et la singularité de leur destinée plutôt que par l'éclat de leur condition. Aux soirées de l'hôtel du Temple figuraient des diplomates en expectative, des hommes politiques par occasion, déjeunes écrivains désireux d'aborder la carrière des négociations, des étrangers venus en France pour chercher fortune. Parmi ces derniers se trouvait un Ecossais, le chevalier Alackensie Douglas, sujet du roi d'Angleterre, mais sujet rebelle ; attaché à la fortune des Stuarts, Douglas auait accompagné le prétendant dans ses romanesques expéditions, puis s'était réfugié en France, n'y apportant, disait-il, « que la cape et l'épée ' 5?. On lui connaissait du courage, un désir ardent de se signaler, la ténacité patiente de sa race ; il ajoutait à ces qualités un profond dévouement aux intérêts du prince de Conti. Il n'en fallait pas davantage pour que ce dernier le présentât comme particulièrement propre à remplir en Russie le rôle d'explorateur, et pour qu'il le fît agréer. Le voyage de Douglas se concerta entre M. Monin, secrétaire du prince de Conti, et M. Tercier,
* Affaires étrangères. Corrcspoudance du chevalier Douglas, 15 janvier 1757.
premier commis aux affaires étraugères, intermédiaire habituel de la correspondance secrète. Ajoutons que tout se fit de l'aveu de M. Rouillé, secrétaire d'Etat ; la diplomatie occulte et le ministère se réunirent pour préparer la mystérieuse expédition.
Avant de partir, Douglas reçut une tabatière en écaille, à double fond, qui renfermait, écrit en caractères très-fins, un mémoire destiné à lui servir d'instructions; il y trouva un itinéraire, des ordres et des conseils. Cette pièce a été publiée ' ; nous ne ferons que la résumer. Elle ne prescrivait pas au chevalier d'ouvrir une négociation, mais seulement de vérifier les dispositions de la Tsarine : il ne s'agissait pas encore de conquérir, mais seulement de découvrir à nouveau la Russie. Avant tout, Douglas aura à étudier l'état de l'empire, ses finances, son commerce, ses forces militaires; il s'appliquera en même temps à recueillir des renseignements précis sur les menées du chevalier Williams, le crédit de Bestouchef et celui de Woronzof, les favoris de l'Impératrice, ses sentiments pour la France, ses vues sur la Pologne, la Suède et la Turquie. La correspondance se fera en langage convenu et roulera tout entière sur des achats de fourrures. Williams devient « le renard noir » ; Bestouchef, « le loup cervier » . Ces mots « les martres « zibelines diminuent de prix 55 signifieront que le crédit du chancelier est en baisse : les t; peaux de petit-gris « seront les troupes à la solde de l'Angleterre. Enfin, s'il faut reve-
' Par M. Gaillardet, Mémoires de la chevalière d'Kon, 1 vol., Paris, 1866, p. 375; par M. Boutaric, Correspondance secrète de Louis XV, 203 ; par M. le duc de Broglie, Secret du Roi, I, annexe B, 4'ii-5.
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nir, on écrira à Douglas que l'on a trouvé un manchon et qu'il n'en achète point.
Convenablement stylé, Douglas se mit en route dans le courant de l'été de 1755; mais afin de détourner les soupçons, il prit le chemin le phis long. Entré en Allemagne par la Souabe, il gagna Vienne, puis parcourut la Bohême, li voyageait en curieux et en désœuvré : en Pologne et en Silésie, il visita les mines ; à Dresde, il ébaucha une intrigue amoureuse ; à Dantzick, il employa plus utilement son temps en se mettant eu rapport avec diverses personnes attachées aux intérêts de la France, et en recueillant de leur bouche quelques renseignements sur la Russie. Il annonçait l'intention de passer en Suède, afin de compléter sa visite aux. principaux centres miniers de l'Europe, lorsque tout à coup, feignant de changer d'avis, il prit sa course vers Pétersbourg; son étoile lui permit d'arriver sans encombre', vers les premiers jours d'octobre. 11 fallait maintenant s'insinuer discrètement à la cour et y prendre les informations désirées : c'est ici surtout que la prudence et la ruse devenaient indispensables.
En 1755 comme de nos jours, un touriste anglais risquait moins que tout autre d'éveiller l'attention, mais Douglas avait à éviter l'œil perspicace du représentant de sa propre nation. Le chevalier Williams venait de s'établir victorieusement en Russie, et faisait bonne garde autour des positions conduises. D'accord avec Beslouchef, il avait fait poser en principe qu'aucun Anglais ne serait admis à la cour que
' Détails extraits de la correspondance du chevalier Douglas, passim.
sur sa recommandation. Il parut de bonne guerre à Douglas de s'introduire dans la place sous le couvert de son défenseur attitré; bravement, il alla trouver Williams et lui demanda de le présenter. C'était compter sans la sagacité de l'ambassadeur; la double qualité d'Ecossais et de catholique rendit Douglas suspect à ses yeux; il refusa le service demandé et prévint le chancelier. Pour échapper au sort de lalcroissant, il ne restait plus à l'émissaire français qu'un parti à prendre, celui de la retraite : il s'y résigna, et avant la fin de l'année, il avait repassé la frontière.
Douglas revint en France, mais ne fit que toucher barre à son point de départ. Nous le voyons immédiatement reprendre sa course vers Pétersbourg, où il arrive le 26 avril 1756. Cette fois, toutes les portes s'ouvrent devant lui, tous les obstacles s'aplanissent; un mois après son retour, il est présenté solennellement h la Tsarine, et lui remet les lettres qui l'accréditent auprès d'elle en qualité de ministre de France, chargé de présider à la reprise des relations diplomatiques.
Que s'était-il passé durant son absence? Par quel miracle le chevalier Douglas, battu en personne, avait-il triomphé de loin et par procuration? Pour éclaircir ce mystère, les documents authentiques nous ont longtemps fait défaut; la correspondance de Douglas pendant son premier séjour en Russie et dans l'intervalle de ses deux voyages ne figure ni aux Archives nationales, ni au Dépôt des affaires étrangères. Fallait-il renoncer à combler cette irritante lacune ou accepter de confiance un récit romanesque, dont il nous était impossible de contrôler la véracité? Une légende pi-
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quaiile s'est accrédilée sur la réconciliation de Louis XI et d'Elisabeth, et de graves ouvrages en ont recueilli l'écho ; examinons-la tout d'abord, pour rechercher ensuite si, comme tant de ses pareilles, elle contient quelque parcelle de vérité, ou s'il convient de l'écarter sans retour.
A son premier voyage, Douglas ne serait pas arrivé seul en Russie. Il aurait amené avec lui une nièce de vingt ans, mademoiselle Lia de Beaumont. Forcé de fuir devant les intrigues de Bestouchef et de Williams, il aurait laissé derrière lui cet auxiliaire d'un nouveau genre, après l'avoir présenté au comte Woronzof. Ce dernier se serait chargé à son tour d'introduire l'aimable Française auprès de l'Impératrice, et de la faire admettre au nombre des demoiselles d'honneur, desjreu/e, comme on les appelait alors, filles de haute noblesse, jeunes et jolies pour la plupart, qui formaient à la souveraine une gracieuse escorte. Enchantée de sa nouvelle recrue, Elisabeth l'installe dans un appartement voisin du sien et qu'habite déjà la jeune princesse Dachkof, célèbre plus tard par ses voyages, ses écrits et ses aventures. Partageant la chambre et jusqu'au lit de sa compagne, mademoiselle de Beaumont pénètre dans l'intimité de la Tsarine, et ne tarde pas à se concilier ses bonnes grâces; elle se décide alors à lui révéler un secret, qui commençait à se chuchoter tout bas parmi les demoiselles d'honneur. Elle avoue à Elisabeth que, pour parvenir jusqu'à elle et lui remettre un billet du roi de France, elle a déguisé son sexe et son nom : Lia de Beaumont est en réalité le chevalier d'Eon de Beaumont, ami de Douglas et associé à sa mission ; la complexion frêle et le visage
imberbe du jeune homme lui ont permis de jouer son rôle avec succès. Loin de s'irriter de cette découverte, Elisabeth s'en amuse : le tour romanesque de l'aventure plaît à son imagination. Ses relations avec Louis XV ont commencé comme une intrigue d'amour; vont-elles se renouer de même? Elle charge d'Éon de retourner auprès de son maître et de lui dire que le message n'a point déplu. Le chevalier rapporte fidèlement cette réponse ; la France se décide alors à l'envoi d'une mission officielle; Douglas en est le chef, et d'Eon l'accompagne sous les habits de son véritable sexe, avec le titre de secrétaire d'ambassade '.
Frappé de l'invraisemblance de ce récit, un éniinent historien a déjà constaté qu'aucun de ses détails ne supporte la critique, depuis l'introduction mystérieuse du jeune homme auprès d'Elisabeth, jusqu'à la réapparition de l'ancienne demoiselle d'honneur en fringant cavalier, avec le chapeau à plumes et l'épée au côté". Un fait seul est certain, c'est que lorsqu'au printemps de 1756, Douglas reçut l'ordre d'entreprendre sa seconde expédilion en Russie, il emmena en qualité de secrétaire un jeune homme déjà connu par quelques travaux littéraires et protégé comme lui du prince deConti,M. d'Eon de Beaumont^. C'est en ce point que l'histoire se soude à la légende. Quant à un voyage antérieur
' Mémoires de la chevalière (V Kon, par F. Gaili.ardkt, cliap. i. AI. Gaillarde!, après s'être servi de dociinieuts originaux, puisés principalement aux archives du ministère des affaires étrangères, pour composer un récit romanesque de la vie du chevalier d'Eon (Paris, 1836), a publié depuis sur le même sujet un travail purement historique (Paris, 1866); c'est celui que nous citons.
^ W. le duc DE Brogme, dans le Secret du Roi, II, p. 100 et suivantes.
' Xous rappelons que le sexe de d'Eon ne fait plus de doute. Après sa
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de l'équivoque chev aller, aucune pièce authentique ne nous en fournit le plus léger indice; au contraire, des documents nombreux et variés établissent d'une façon péremptoire que d'Eon vint en Russie pour la première fois lorsque Douglas y retourna, et qu'à son arrivée il se trouva fort dépaysé dans une contrée nouvelle pour lui et dont il ignorait la langue et les mœurs : nous relèverons ces témoignages au fur et à mesure de notre récit. Ainsi, rien ne subsiste de la fable qui a longtemps séduit la postérité : les preuves de l'erreur surabondent; restait à lui substituer la vérité. Si nos archives ne possèdent pas les pièces relatives à la première mission de Douglas, elles renferment toutes les lettres qu'il écrivit et reçut pendant son deuxième voyage. Cette correspondance fourmille d'allusions au passé et contient les éléments nécessaires pour refaire le récit des événements antérieurs. En outre, nous voyons figurer dans un recueil de pièces annexées à la correspondance de Russie un mémoire présenté au ministre des affaires étrangères, et destiné à résumer les incidents qui ont amené la reprise desTclations avec la courimpériale ' . Grâceà cesdocuments, toute obscurité disparaît, et la vérité des faits se rétablit ; malheureusement l'intérêt y perd, la poésie fait place à la prose, l'intermédiaire de la réconciliation entre Louis XV et Elisabeth cesse d'être un entreprenant chevalier déguisé en demoiselle d'honneur, pour devenir un honnête négo-
mort, survenue à Londres en 1810, il fut procédé à l'autopsie de son cadavre, et il résulte du rapport officiel des médecins que Charles-Gcncviève-Timothée d'Eon de b«.aumont était homme.
' Affaires étrangères. V'olunie intitulé : Mémoires et documents, XXX.
ciant français, travaillant avec ardeur et persévérance au
bien de son pays.
Après avoir tenté vainement de s'introduire à la cour sous les auspices de Williams, Douglas se désolait de sa déconvenue et se préparait à quitter Pétersbourg, lorsqu'il eut la pensée de s'adresser au sieur Michel, dont il connaissait le zèle pour nos intérêts et la visite mystérieuse à Versailles en 1753. Michel n'hésita pas à reprendre en main les intérêts français, malgré les dangers que présentait cette entreprise. Profitant de ses accès familiers auprès du comte VV'oronzof, il met Douglas en rapport avec lui; à son tour, le vice-chancelier prévient la souveraine. L'émissaire français acquit bientôt la certitude que le Roi n'avait pas été trompé sur les intentions de l'Impératrice, dont le plus cher désir était de renouer avec la France. Elisabeth ne mettait qu'une condition à la réconciliation : c'est qu'elle fût entière et servît de prélude à une alliance déclarée ; elle se disait prête à accueillir et à faire respecter tout envoyé du Roi qui apporterait des pouvoirs suffisants pour signer un traité ; Woronzof consentit même à remettre à Douglas celte assurance par écrit.
Muni de ce précieux témoignage, l'Ecossais retourne en France. Pendant son absence, Michel se met en correspondance avec lui et continue à servir utilement notre cause, entretenant les bonnes dispositions de Woronzof et de la souveraine, encourageant la France à sortir de sa réserve. Enfin Douglas reparaît, mais sa cour n'ose encore s'engager et ne lui a concédé que l'autorisation d'ouvrir les pourparlers. En arrivant à Pétersbourg, le chevalier et son
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secrétaire d'Eon s'installent dans la maison de Michel ; les bureaux du négociant se transforment en chancellerie ; ses commis transcrivent les dépêches ; lui-même avance à Douglas dix mille livres pour ses premiers frais, et lui sert pour la seconde fois de guide et d'introducteur '.
Elisabeth ne trouva pas tout d'abord que les intentions du Roi répondissent parfaitement à ses désirs ; à son tour elle hésita, et sachant son premier ministre irrévocablement attaché aux intérêts de l'Angleterre, s'alarmait à la pensée de rompre en visière avec lui. Durant quelques jours, une lutte des plus vives s'engage entre notre influence et celle de nos ennemis. Pour nous perdre, Beslouchef n'épargne aucun moyen, pas même le crime; on retrouva plus lard dans ses papiers un projet qu'il avait formé pour faire périr Douglas, Michel et d'Eon; s'il faut en croire une relation du temps, des coups de feu furent tirés pendant la nuit dans l'appartement de Douglas ; les balles allèrent se fixer dans la muraille ^. De leur côté, Woronzof et Michel ne reculaient devant aucun effort pour assurer notre succès : le dernier avait dans le palais impérial des clients et des obligés, et il employait leurs services. Une autre influence se fit bientôt sentir en notre faveur, ce fut celle du comte Ivan Schouvalof, qui avait su prendre sur le cœur et les sens de l'Impératrice un empire presque exclusif. « Le malheur, « disait en gémissant Bestouchef à Williams, est que nous « avons à présent un jeune favori qui sait parler français, « et qui aime les Français et leurs modes. Il veut voir une
1 Affaires étrangères. Mémoires et documents , XXX. *La Messklière, p. 77.
« grande ambassade française arriver dans cette cour '. 55 Enfin Elisabeth se décide à faire acte de volonté; elle annonce officiellement l'intention de recevoir l'envoyé français ; Douglas obtient une audience et en sort pleinement satisfait, tandis qu'Elisabeth envoie à Versailles un chargé d'affaires. Se sentant vaincu, Bestouchef change de tactique, devient souple et rampant, et répand partout qu'il considère le rapprochement avec la France comme la conséquence naturelle de l'union de cette puissance avec l'Autriche, amie traditionnelle de la Russie. Pour se maintenir au pouvoir, il consent à le partager avec Woronzof ; tous deux sontdésignés poursuivre les négocialionsavec Douglas. Le rôle de Michel n'est point terminé. Nous allons le voir continuer ses voyages semi-commerciaux, semi-politiques, et, qu'on nous passe l'expression, faire la navette entre Saint-Pétersbourg et Paris pour transmettre les avis importants et prévenir les infidélités de la poste. Après l'admission de Douglas à la cour impériale, il gagne la France en dix-huit jours et y annonce la bonne nouvelle ; il en revient muni d'une déclaration par laquelle le gouvernement du Roi promet d'envoyer prochainement en Russie un ambassadeur à titre permanent, et il brûle de rapporter cet acte destiné à consommer la réconciliation. A Dantzick, l'un des correspondants de Douglas le voit traverser la ville « comme un éclair » , et signale eu même temps le passage de deux « bonnes dames 5) accompagnant AlicheP. Il cite
' Dépèche de Williams du 9 juillet 1756, publiée dans la Cour de Russie il y a cent ans.
- Affaires étrangères. Le sieur Mathy au chevalier Douglas, 3 septembre 1756.
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leurs noms; l'une d'elles est la Carravaque, mise jadis dans la confidence des desseins du prince de Conti sur la personne même d'Elisabeth. Cette indication ne jette-t-ellepas sur la négociation un jour singulier, et ne nous oblige-t-elle point à chercher dans l'entourage immédiat d'Elisabeth et parmi ses plus humbles suivantes les auxiliaires qui contribuèrent à la réunion des deux empires ' ?
Ces détails n'offrent pas seulement un intérêt de curiosité : ils prouvent que le rapprochement avec la Russie ne fut pas le contre-coup de notre alliance avec l'Autriche, mais qu'il faut y voir le résultat d'un accord spontané entre les deux gouvernements. Elisabeth donna un libre essor à ses volontés longtemps comprimées, dès que Louis XV lui en fournit l'occasion. Elle tint d'ailleurs à ce qu'aucun doute ne subsislàt sur ses intentions, et déclara avec une grande vivacité qu'elle n'entendait point laisser à la cour de Vienne le soin de régler son degré d'intimité avec nous.
' Michel vint-il en France, entre les deux voyages de Douglas, avec un message intime de l'Impératrice? Xous trouvons dans la Correspondance secrète de Louis XV, à la date du 14 janvier 1756, la lettre suivante, adressée par le Roi au premier commis Tercier : « Si le prince de Conti ï vous reparle du second voyage du sieur Michel en Russie ou vous fasse » parler, vous pouvez lui dire ce que vous en savez sous le plus grand a secret. » (Boltaric, I, 211.) Mais le sieur Michel, fixé à Pétersbourg, ne pouvait être considéré comme faisant un voyage en Russie, lorsqu'il revenait de France au lieu de sa résidence habituelle. D'autre part, une note sur les services du sieur Michel, conservée au Dépôt des affaires étrangères, ne fait aucune mention d'une apparition du négociant français à Paris dans l'hiver de 1755-1756. Enfin, nous lisons dans La Mcsselière, page 74, que lorsque Douglas se rendit en Russie avec d'Eon, au printemps de 1756, il avait pris lui-même, pour mieux dépister les soupçons, le pseudonyme de Alichel. Louis XV', en écrivant à Tercier au sujet du deuxième voyage du sieur Michel, u'a-t-il pas voulu parler du second départ du chevalier Douglas ?
« Je ne veux, disait-elle à Douglas, ni tiers ni médiateur « dans ma réunion avec le Roi. Je ne lui demande que « vérité, droiture et une parfaite réciprocité dans tout ce « qui se concertera entre nous \ 55 Son influence dans le gouvernement allait se faire sentir désormais avec plus de suite et d'effet, et le premier usage qu'elle fit de son autorité reconquise fut de nous renouveler, par l'intermédiaire de Douglas installé dans son poste officiel, la proposition de conclure une union directe avec elle.
La Russie témoignant de telles dispositions, il eût été politique d'en profiler et de signer avec cette puissance un pacte particulier, distinct de nos engagements avec Vienne. Malgré leur alliance, les intérêts de la France et de l'Autriche ne se confondaient nullement. Marie-Thérèse désirait avant tout, au risque de provoquer un embrasement général, recouvrer la belle province que Frédéric II lui avait enlevée ; nous ne devions avoir d'autre but que de maintenir la paix du continent. Dans le traité de Versailles, Louis XV avait cherché le moyen d'éviter la guerre; Marie-Thérèse, celui de la faire. En nous entendant franchement avec la Russie, nous pouvions couletenir simultanément l'Autriche et la Prusse; il eût suffi, d'accord avec la Tsarine, de faire savoir à Frédéric que, résolus à nous opposera toute agression de sa part, noiir, n'entendions nous associer à aucun projet dirigé contre ses Etats. En plusieurs circonstances, la France et la Russie, lorsqu'elles surent concerter leur action diplomatique en
' Affaires étrangères. Douglas, 25 septembre 1T56.
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Allemagne, y ont prévenu la guerre et maintenu un juste équilibre ' ; à d'autres époques de l'histoire, elles faillirent à celte mission.
En 1756, notre politique pécha par faiblesse plutôt que par inintelligence. L'abbé de Bernis en avait la direction j bien qu'il n'eût pas encore pris place dans le conseil, il inspirait les décisions du gouvernement par l'influence qu'il exerçait sur le Roi et sur madame de Pompadour. Animé des meilleures intentions, doué d'un esprit juste et perspicace, Bernis manquait de la force d'àme nécessaire pour dominer les graves événements qui se préparaient; il n'avait que des talents quand il eût fallu du génie. Dans nos rapports avec l'Autriche, il ne sut nous conserver ni la supériorité ni même l'égalité, et se laissa insensiblement entraîner où Marie-Thérèse le voulait conduire. A Pétersbourg notamment, la France s'effaçait derrière son alliée, se présentait comme son auxiliaire, et n'entendait rien obtenir ou accorder que par son entremise : après avoir ébauché quelques négociations pour la conclusion d'un traité spécial avec Elisabeth, elle les rompit pour réclamer, d'accord avec la cour de Vienne, la simple accession de la Russie au traité de Versailles. 11 sembla dès lors que le représentant véritable de la France à Pélersbouig ne fût plus le chevalier Douglas, mais
' En 1778, au congrès de Tesclicii, la l'Vance et la Russie, par une intervention commune, arrêtèrent dès ses débuts la guerre qui venait de s'allumer entre l'Autriche et la Prusse, et réprimèrent les velléités conquérantes de ces deux puissances. En 1803, l'œuvre complexe et délicate de la sécularisation des Etats ecclésiastiques d'Allemagne 6,it poursuivie avec succès sous la double médiation du Premier Consul et du tsar Paul Alexandre I".
le comle Eslerhazy, ambassadeur de l'Impératrice-Reine.
Elisabeth s'étonnait de cette timidité et s'en froissait parfois : « Vous me prescrivez uniquement, écrivait Dou- « frias au ministre des affaires étrangères Rouillé, de me « concerter avec l'ambassadeur de Vienne, et les ministres «t ici trouvent que c'est nie rendre en quelque sorte subor- « donné à lui et faire dépendre toutes nos opérations de
« la cour de Vienne Ce qui les étonne encore plus,
« c'est l'ouverture de cœur que vous avez pour elle, et que tt vous vouliez perdre tout le mérite de tout ce que vous « néqociez de plus intime avec celle-ci. Enfin, pour parler « vrai, je ne puis vous cacher que l'insinuation faite par « l'ambassadeur de \ ienne que vous étiez disposés à « accorder des subsides à cette cour-ci à la sollicitation de « la sienne, sans que vous m'ayez prévenu le moins du « monde de faire soupçonner seulement vos bonnes dispose sitions à cet égard, a extrêmement surpris les plus zélés tt de vos amis; il leur paraît que cela blesse la dignité et « sincérité d'une communication plus directe, et que cela « tendrait à mettre notre réunion avec cette cour dans « une dépendance à laquelle elle ne veut et ne peut sous- « crire '. "
L'Autriche sut exploiteravecadresse notre timidité au profit de ses velléités belliqueuses. Dès le mois de mars 1756, le comte Esterhazy avait remis à Elisabeth, dans le plus grand secret, un plan d'action commune contre la Prusse -. Elisabeth chargea Bestouchef de suivre cette négociation;
» Affaires étrangères. Douglas, 25 septembre 1756. ^ Martevs, I, 190,
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le 17 mai, le chancelier lut au conseil un mémoire où il exposait «combien le nouvel accroissement de la puissance ' prussienne était nuisible à la Russie. Frédéric, disait-il, " a porté son armée de quatre-vingt mille hommes à deux « cent mille; des revenus de la Silésie et des millions « levés sur la Saxe il s'est constitué un trésor de guerre ; il « convoite le Hanovre d'une part, la Courlandede l'autre, « et il est devenu le plus dangereux des voisins '. » Ce tableau, dont on ne saurait méconnaître la vérité, flattait la haine personnelle qu'Elisabeth avait toujoursressentie contre Frédéric. Après le rétablissement de la bonne intelligence entre les cours de Pétersbourg et de Versailles, l'Autriche fit valoir de nouveau auprès de la première la nécessité de réduire par un effort immédiat la grandeur menaçante de la Prusse. La France, qui avait tout intérêt au maintien de la paix, semblant appuyer par son silence les instances de l'Autriche, la Tsarine inclinait de plus en plus à une politique d'action.
Alarie-Thérèse poursuivait de semblables négociations à Dresde et préparait une coalition contre Frédéric. Celui-ci vit le danger ; il préféra prévenir l'assaut de ses ennemis que d'avoir à le subir, et s'imagina trancher d'un coup d'épée les nœuds qui se resserraient autour de lui. Le 29 août 1756, les Prussiens entrent brusquement en Saxe, accablent le pays de réquisitions, pillent les archives de Dresde pour y chercher en vain les preuves de la conspiration diplomatique ourdie contre leur maître, obligent l'armée saxonne
' Cité par Rambaud, p. 443.
à capituler et l'incorporent de force dans leurs rangs, avant que les troupes d Autriche aient eu le temps de déboucher des montagnes de la Bohème.
C'était la guerre générale; l'Impératrice-Reine se trouvant allaquée dans la personne de l'électeur de Saxe son allié, Louis XV avait à lui porter secours en vertu du traité de Versailles; le casusfœc/eris cta'ilûagranl. La Russie, de son côté, ne pouvait se dispenser d'exécuter ses anciens engagements avec l'Autriche, renouvelés et étendus en 1746. Tandis que Louis XV nionlrait un empressement chevaleresque à tenir la parole donnée et qu'une armée se rassemblait dans nos provinces de l'Est, la Tsarine annonçait l'intention de diriger ses troupes sur l'Allemagne par leur route habituelle, c'est-à-dire par Varsovie : en attendant, les événements de Saxe activèrent la négociation entamée à Pétersbourg pour l'accession de la Russie au traité de Versailles.
Une difficuhé avait surgi. En nous unissant à la fille de Pierre le Grand, allions-nous lui sacrifier non-seulement la Pologne, que ses armées se préparaient à occuper, mais encore la Turquie? Comme en 1732, comme en 1742, la France avait à opter entre une amilié de fraîche date et des sympathies séculaires. L'aHiance établie par le traité de Versailles étant générale et obligeant les parties contractantes à se porter secours en cas de guerre, il s'agissait de savoir si la France ferait insérer dans l'acte d'accession une exception formelle à ce principe pour le cas d'un conflit entre la Russie et la Turquie, ou si elle s'engagerait implicitement à envoyer une de nos flottes bombarder
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Constantinople tandis que les Russes franchiraient le Danube. Le ministère du Roi recula devant cette conséquence extrême de la politique nouvelle qu'il adoptait; il écrivit à Douglas de réclamer une exception en faveur de la Turquie. Mais l'envoyé français s'était accoutumé à suivre docilement les inspirations de l'ambassadeur autrichien. Le comte Esterhazy n'aspirait qu'à rompre nos anciennes relations avec la Porte; il conseilla à Douglas de ne point retarder l'accession de la Russie par une discussion intempestive. Le chevalier se résigna à éluder ses instructions : il fit insérer dans le traité l'exception prescrite, mais signa une déclaration dite secrétlssime, par laquelle la France promettait, en cas de guerre entre la Russie et les Turcs, de fournir à sa nouvelle alliée des secours en argent.
La ratification du Roi demeurait réservée. D'ailleurs Douglas ne s'était rendu qu'à son corps défendant, et se sentait peu rassuré sur les suites de sa désobéissance; il chargea M. Michel de retourner encore une fois à Versailles pour y porter l'engagement secret en même temps que l'acte d'accession, et comptait sans doute que l'un ferait passer l'autre. A cette occasion, nous trouvons dans la correspondance de Russie la confirmation du rôle joué par Michel peu de mois auparavant, et nous rencontrons €6 témoignage, qui le croirait? dans la bouche même de d'Eon. « Je n'aurais désiré, écrivait le jeune secrétaire « au premier commis Tercier, que d'être le porteur des « monuments de vos triomphes et de ceux de M. Douglas, « mais c'est une justice qui est due à M. Alichel pour le
« zèle vraiment patriotique qu'il a moutré jusqu'ici dans « toutes les occasions '. »
A Versailles, la déclaration secrélissime excita une indignation unanime. Tout le monde se réunit contre le malheureux Douglas; le prince de Conti se chargea de l'admonester sévèrement; M. Rouillé lui écrivit en particulier une lettre de reproches, tandis qu'il développait dans une dépêche officielle les raisons d'honneur qui ne permettraient jamais au Roi de ratifier l'engagement pris en son nom. Louis XV s'élait contenté d'abord, suivant sa coutume, d'épancher sa colère dans une lettre confidentielle à Tercier : « Je désapprouve pareillement, disait-il, ce bel a acte secret que le chevalier Douglas a eu la bêtise de « signer ^. » Ses ministres jugeant que quelques lignes de sa main détermineraient sûrement la Tsarine à ne point insister, il refusa d'abord, tremblant de se compromettre, puis se ravisa et écrivit à Elisabeth pour lui demander l'annulation delà déclaration '.
Flattée de cette prévenance, la Tsarine se montra de composition facile, et l'incident n'eut pas de suites. Les comtes Bestouchef et Worouzof déchirèrent la déclaration en présence de Douglas confus et repentant. L'échange des ratifications eut lieu aussitôt, tandis qu'Elisabeth assurait personnellement le Roi de son inaltérable attachement '*.
En accédant au traité de 1756, l'impératrice de Russie
' Affaires étrangères. Lettre particulière du clicialicr d'Eon à M. Ter cier, 1" janvier (date russe) 1757.
- Correspondance secrète de Louis X V, 13 février 1757. Bowtaric, 1, 217. 8 Ihid., 24 février 1757, p. 218.
* Affaires étrangères, 19 avril 1757.
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jurait à Louis XV une « amitié sincère et constante ' » ; elle s'obligeait à la neutralité dans notre guerre avec l'Angleterre. Sauf cette restriction et sauf l'exception relative aux Turcs, les deux souverains promettaient de s'assister militairement contre quelque puissance que ce fût. D'après le texte des articles, cet engagement n'avait qu'un caractère éventuel et ne visait aucun ennemi particulier. Alais déjà l'Europe retentissait du bruit des armes, et les armées de la France et de la Russie se préparaient à passer, les unes le Rhin, les autres le Niémen, pour marcher simultanément contre la Prusse. Le I" mai 1757, un an jour pour jour après le premier traité de Versailles, la France et l'Autriche en conclurent un second dans la même ville. Dirigé expressément contre Frédéric, ce nouveau pacte réglait les conditions de la guerre et avait pour objet, dit le préambule, « de réduire la puissance du roi de Prusse dans de « telles bornes qu'il ne soit plus en son pouvoir de troua bler à l'avenir la tranquillité publique ^ » . La Russie accéda au deuxième traité de Versailles comme au premier. Enfin, quelques mois plus tard, la Suède ayant manifesté l'intention de se joindre à la coalition formée contre Frédéric, la France, l'Autriche et la Russie acceptèrent son concours par une convention qu'elles signèrent en commun et qui acheva de resserrer leurs liens (22 septembre 1757). Ainsi, la reprise des relations diplomatiques enire nob-e cour et celle de Pétersbourg, admise par
' Voir le texte du traité publié par M. Massox, à la suite de la CorreS' pondance de Beinis, t. I, Appendice IV, p. 46-3 et suivantes. - Massox, t. I, Appendice VII, p. 470.
Louis XV avec défiance et timidité, aboutissait en moins d'un an, par la marclie irrésistible des événements, à une alliance de combat.
Le projet dont Pierre le Grand avait jeté les bases quarante ans auparavant, dans ses conversations avec le Régent à l'hôtel Lesdiguières et sous les ombrages des Tuileries, semblait se réaliser. Toutefois, l'accord qui venait de s'élablirà Pélersbourg ne ressemblait guère à celui qu'avait voulu le tsar réformateur. Aux yeux de Pierre le Grand, l'union de la France et de la Russie apparaissait comme une nécessité de principe; sa fille la considérait comme un mariage d'inclination, et Louis XV ne l'envisageait que comme un rapprochement de circonstance. En 1757, elle ne présentait ni la solidité ni les avantages qu'elle eût offerts soit au début du siècle, soit en 1732, soit même en 1742. Si les dispositions d'Elisabeth à notre égard ne laissaient rien à désirer, à sa cour un parti nombreux, qui comptait dans ses rangs l'héritier du trône, persistait dans ses sympathies pour nos ennemis ; un changement de règne pouvait amener la défection de la Russie, et nous condamner à une nouvelle évolution. Enoutre, nos récents engagements nous enlevaient le fruit de nos efforts et de nos succès à Constantinople, à Varsovie et à Stockholm. Les trésors d'habileté de MM. des Alleurs, de Broglie et de Vergennes s'étaient dépensés en pure perte; c'est en vain que nous avions reconquis les cours secondaires du Nord et de l'Orient. Il fallait désormais les abandonner, renoncer à les protéger, et les laisser retomber sous l'influence russe, qu'il ne nous était plus permis de combattre. Bien plus.
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pour demeurer fidèle à ses nouvelles alliances, la France devait s'infliger à elle-même le plus formel démenti, prendre le contre-pied de tout ce qu'elle avait avancé, enseigner aux Turcs à fermer les yeux sur les empiétements de la Russie, persuader à la Pologne que ses voisins l'envahissaient pour son plus grand bien, et s'exposer de la part de nos anciens clients au reproche fondé d'inconsistance et de légèreté.
Quelque graves que fussent ses inconvénients, le nouveau système les rachetait par un avantage inappréciable; il nous permettait de réparer la faute que nous avions commise en favorisant le développement de la Prusse et en encourageant son ambition. La France avait chèrement expié son erreur; Frédéric II avait payé ses services par une éclatante trahison, et cet ami incommode devenait le plus dangereux des adversaires. Pour le réduire à l'impuissance, il fallait accepter la situalion nouvelle avec toutes ses conséquences, accomplir loyalement les conditions de notre accord avec Vienne et avec Pétersbourg, et par la vigueur <le nos opérations diplomatiques et militaires obliger nos alliés à imiter notre décision. 11 fallait écraser sous l'effort réuni des trois empires cette monarchie prussienne qui était devenue pour l'Europe une cause permanente de trouble et d'effroi par ses appétits démesurés, ses brusques agressions, et son mépris sceptique du droit et des serments. Le danger dont la triple alliance de la France, de l'Autriche et de la Russie était appelée à préserver l'avenir, fut alors défini avec une surprenante s:igacité par un diplomate danois, le comte de Bcrnstorff, qui passait à juste titre pour
l'un des esprils les plus sages et les plus clairvoyants de son temps. « La guerre est allumée, écrivait-il', non pour « un intérêt médiocre ou passager, pour quelques petites a provinces ou places de plus ou de moins, mais pour « l'existence de la nouvelle monarchie que le roi de « Prusse a élevée avec un art et une promptitude qui ont « surpris une partie de l'Europe et (rompe l'autre. — Elle « s'est formée, parce qu'il s'est agi de décider si cette nou- « velle monarchie, composée de différentes pièces qui « n'ont pas encore toute la liaison ni toute l'étendue qui « leur sont nécessaires, mais qui est toute militaire et qui « a encore toute la vigueur, toute l'agilité et toute la cupitt dite des corps jeunes et maigres, subsisterait, et si K l'Empire aurait deux chefs, et sa partie septentrionale « un prince qui, ayant fait de ses Etats un camp et de son « peuple une armée, se verrait, pour peu qu'on lui laisse « le loisir d'arrondir et d'affermir son établissement, l'ar- « bilre des grandes affaires de l'Europe et le poids de la « balance entre les puissances. »
' Correspondance du comte Bernslorff mec le duc de Choiseul, lettre de Bernstorff du 18 décembre 1759, p. 112-113. Cette correspondance a été publiée par les soins du ministère d'>s affaires étrangères de Danemark. Copenhague, Gyldendal, 1871, 1 vol.