‹ Louis XV et Elisabeth de RussieChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quelles seront les conséquences du renvoi de M. de La Chétardie? — Le désordre et l'indécision régnent dans les conseils du Roi. — Lne séance du comité. — Le marquis d'Argenson. — Mission de AL d'.Allion à Pétersbourg. — Reconnaissance du titre impérial. — Indolence d'Elisabeth, son dégoiît des affaires. — Marie-Thérèse fait amende honorable. — Elle s'efforce de regagner la Russie, et elle y parvient. — Traité de 1746. — La rupture avec Klisabeth impose à la France des résolutions nouvelles : nécessité d'opposer à la Russie une résistance efficace et de soulever contre elle les Suédois, les Polonais et les Ottomans. — Projets de M. d'Argenson sur la Saxe. — Prestige et force apparente de la Turquie. — Xotre crédit à Constantinople. — Le comte-pachj'.. — Un mémoire prophétique. — Conseils de Bonneval au Divan. — La France refuse l'alliance turque. — Richelieu et d'Argenson. — Le Sultan médiateur entre les princes chrétiens. — Déclin rapide de notre influence en Orient. — Bestouchef s'enhardit. — Projet de paix perpétuelle entre les deux cours impériales et la Porte. — La France s'émeut. — Eloge du Pape par un renégat. — Bonneval à son lit de mort. — Dépèche mystérieuse. — Le kiosque du grand vizir. — Conclusion de la paix perpétuelle. — Les Russes traversent la Pologne. — Efforts de .AL des Alleurs pour soulever les Turcs. — Les Russes en Allemagne. — Paix d'Aix-la-Chapelle.

La mésaventure du marquis de La Chétardie allait-elle consommer la rupture entre Louis XV et Elisabeth? L'impératrice de Russie rendrait-elle tous les Français responsables de la faute d'un seul et les confondrait-elle désormais dans le même ressentiment? Etait-il permis de continuer à fonder quelques espérances sur sa sympathie, ou au

moins sur sa neutralité? Fallait-il, au contraire, se résigner à la voir grossir le nombre de nos adversaires? Tels étaient les points sur lesquels il importait que la cour de France obtînt de prompts éclaircissements, afin de régler en conséquence ses déterminations.

Pendant la dernière campagne du marquis, le désordre et l'indécision n'avaient cessé de régner dans les conseils du Roi. Les affaires étrangères se discutaient dans une sorte de commission où siégeaient, à côté des chefs du déparlement, le vieux maréchal de Xoailies, le ministre de la marine Maurepas et le cardinal de Tencin. Le marquis d'Argenson nous a laissé dans ses Mémoires ' une piquante peinture des séances de ce comité, « où, dit-il, on n'aurait « pas entendu Dieu tonner ;> . \oailIes « se prenait aux crins « avec tout le monde » , Maurepas « glapissait » et ne comprenait rien. Tencin étalait son ignorance, et le malheureux secrétaire d'Elat « servait de greffier aux sottises des « autres 5> . Au mois de juin 1744, après la retraite de M. Amelot, Louis XV ne lui nomma point de successeur ; il s'essaya à diriger en personne la politique extérieure de la France et voulut être son propre ministre des affaires étrangères^. Les premiers commis préparaient le travail, mais toutes les affaires d'importance continuaient à passer sous les yeux du comité, qui en arrêtait indéfiniment la solution. Un tel système organisait la confusion et devait

' D'Arge.\'so\, Mémoires, t. IV, p. lit.

- Voir l'ouvrage de M. Armand Baschkt, Histoire du dépôt des Archives des Affaires étrangères, Paris, Pion, 1875, i vol. in-S", p. 25V et suivantes.

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aboutir à l'impuissance. Au bout de cinq mois, il révolta le bon sens de Louis XV; les fonctions de secrétaire d'Etat furent rétablies et confiées au marquis d'Argenson luimême. Cet homme d'Etat philosophe, qui se vantait de l'amitié de Voltaire, apportait au pouvoir des principes absolus et des plans raisonnes, contestables sur plus d'un point, mais mûris par l'étude et la réflexion ; la diplomatie française eut désormais un chef.

Peu sympathique à la Russie, d'Argenson comprenait néanmoins le rôle que l'avenir réservait à cette puissance, et la nécessité de tenir compte de ses forces dans nos combinaisons politiques. Dès son entrée au ministère, il s'occupa de sonder la cour impériale. M. d'Allion eut ordre de retourner à Pétersbourg sans délai, avec le titre de ministre plénipotentiaire. 11 reçut la mission d'observer les dispositions de la Russie, et même, s'il se pouvait, d'entamer la négociation d'alliance que son fougueux prédécesseur n'avait point abordée '.

Eu arrivant à son poste, d'Allion frouva, suivant sa propre expression, «la cour et la ville déchaînées contre la ic France ^ 55 . Elisabeth seule sentait revivre par instants ses anciennes sympathies : c'est à elle, à sa vanité et en même temps à son cœur, que le ministre résolut de faire appel. Ses instructions l'autorisaient à employer auprès de la Tsarine le moyen de séduction dont La Chétardie avait dédaigné de faire usage, la reconnaissance du titre d'impératrice ; d'Allion

' Affaires étrangères. iDstructions données à M. d'Allion retournant eu Russie. Correspondance de 174i.

- Ibid. Correspondance de d'Allion, 19 mars 1746.

présenla cette coucessioii comme une attention spéciale du roi son maître, s'adressant à la femme plus encore qu'à la souveraine. Il demande une audience solennelle, se rend au palais en pompeux équipage, et remet à Elisabeth en présence de toute sa cour la lettre contenant la magique formule ' . Elisabeth ne dissimula point sa satisfaction, reçut notre envoyé avec sa grâce ordinaire, le combla de présents et lui remit le cordon de Saint-André ; d'Allion crut un instant avoir cause gagnée, mais il avait compté sans l'indolence chaque jour croissante de l'Impératrice. Plus que jamais, le travail et les affaires lui causaient une insurmontable répugnance, et bientôt un chambellan vint en son nom avertir les ministres étrangers de ne plus l'entretenir d'affaires. D'Allion demeura en présence du chancelier Bestouchef et de ses collègues, et ne tarda pas à découvrir sous la politesse froide de leur accueil d'incurables défiances. De son côté, l'Autriche n'épargnait aucun moyen pour ressaisir son crédit à Pétersbourg. L'alliance moscovite lui paraissait plus nécessaire que jamais, depuis que la fortune favorisait de nouveau les armes du Roi Très-Chrétien. Si nos soldats se tenaient sur la défensive en Allemagne et en Italie, Maurice de Saxe donnait les Pays-Bas à Louis XV, et la France tressaillait de joie et d'orgueil en apprenant la journée de Fontenoy. Pour gagner Elisabeth, Marie-Thérèse se résigna à sacrifier Botta. Dès le 10 août 1744, elle informait la Tsarine que l'ambassadeur coupable subissait au château de Gratz une étroite captivité. Celte réparation

* Flassa.v, V, 217.

ne suffisant point, la reine de Hongrie descendit jusqu'à des excuses : un ambassadeur extraordinaire, le comte de Rosenberg, alla faire amende honorable à Saint-Pétersbourg, et déclara que sa maîtresse « considérait le délit « de Botta comme scandaleux et digne de malédiction ' v . Marie-Thérèse espérait sans doute que l'excès de sa condescendance ferait ressortir plus vivement la réserve de la France après les écarts du marquis de La Chélardie ; à Versailles aussi, il avait été question d'envoyer à Elisabelli une ambassade extraordinaire, conduite par le comte de Saint-Séverin; mais ce projet fut abandonné, il aurait trop coûté à l'orgueil de Louis XI' ^.

Ainsi, si l'Autriche et la France recherchaient l'appui d'Elisabeth, la première y niellait plus d'insistance et moins de scruj)ules. La Russie ne se montra pas disposée tout d'abord à prendre parti entre les deux puissances dont la rivalité troublait l'Europe ; elle se laissait courtiser, mais ne prenait aucun engagement, et témoignait peu d'empressement à quitter un rôle passif qui la flattait sans la comprometire. Le vice-chancelier Woronzof prodiguait de bonnes paroles à M. d'Allion, sans poursuivre avec lui de sérieuses négociations ; le chancelier Bestouchef faisait à Marie Thérèse des promesses positives, mais en éludait l'exécution. « C'est foncièrement, écrivait d'Allion, « un malhonnête homme. Il vend son crédit à beaux deniers « comptants aux Anglais et aux Autrichiens, sans s'ôter la

* Martexs, Traité de la Russie avec l Autriche, t. I, p. 146. ® Affaires étrangères. Les instructions pour M. de Saint-Séverin avaient été préparées et sont conservées aux Archives.

« liberté de glaner ailleurs'. » Cependant l'influence de nos ennemis ne devait pas tarder à l'emporter. Au commencement de 1745, Bestouchef ne dissimulait plus ses préférences pour une intervention en faveur de la reine de Hongrie : « Quand la maison de mon voisin brûle, disait-il, je « me crois obligé de lui porter secours, surtout si ce voisin « est mon ami ^. » Il persuada à sa faible souveraine d'entrer en négociation avec l'Autriche pour le renouvellement de l'alliance formée en 172G. Elisabeth avait hésité d'abord et paru reculer devant cette suprême ingratitude; à la fin, elle céda devant la volonté du ministre auquel elle s'était aveuglément livrée. Le traité fut conclu le 22 mai 1745 et ratifié bientôt après par les deux impératrices. A ce sujet, une anecdote circula dans les cercles diplomatiques. Elisabeth, disait-on, avait commencée apposer sa signature au bas de l'instrument de la convention et tracé les deux premières syllabes de son nom, lorsque soudain elle s'arrêta, retenue par un scrupule ou troublée par un souvenir; elle laissa la plume s'échapper de ses mains, demeura quelque temps immobile et pensive, et il lui fallut de longues réflexions ainsi que de pressants conseils pour la déterminer à achever sa signature ^.

' Affaires étrangères. D'Allion, 4 janvier 1T46. Grâce à l'habileté singulière de la police russe à mettre au clair les correspondances chiffrées, la dépêche où Bestouchef était si malmené fut lue par Bestouchef lui-même, qui se contenta d'écrire en marge : « Mon humble avis est de lui laisser ( encore quelque temps toute facilité d'épancher son venin. » Cité par Solovicf, histoire de Russie. Une grande partie de la correspondance de d'Allion hit perlustrée, suivant l'expression usitée à cette époque, comme lavait été celle de LaChétardie.

- AI.^RTEXS, p. 145.

* Le fait fut rapporté à AI. de Breteuil, ministre de France en Russie,

Parle traité de 174G, Elisabeth ne s'obligeait pas à déclarer la guerre à la France, mais s'engageait à la lui faire. Elle promettait de fournir à Marie-Thérèse un corps de 37,000 hommes au moins, sans s'inquiéter de la destination qui serait donnée à cette portion de son armée \ L'Autriche étant en lutte avec la France, c'est contre nous que les Russes allaient combattre. Bien que dans le droit public du dix-huitième siècle cette hostilité de fait n'impliquât pas nécessairement l'existence de l'état de guerre entre les deux Etats, et qu'elle autorisât à la rigueur le maintien des rapports diplomatiques, la cour de Versailles n'hésita pas à prononcer le rappel de M. d'Allion.

La France et la Russie se retrouvaient l'une vis-à-vis de l'autre dans la même situation que quinze ans auparavant, aprèsl'échec des négociations entamées sous Pierre le Grand et à l'ouverture de la guerre pour la succession de Pologne. Portées d'abord par une sympathie instinctive à se rapprocher et à s'unir, elles n'étaient point parvenues à s'entendre sur les conditions de Paceord; la Russie s'était écartée de nous pour se jeter dans les bras de nos ennemis. Si elle exécutait ses traités avec l'Angleterre et l'Autriche et leur accordait les secours stipulés, ses armées jetteraient dans la balance un poids qui la ferait pencher en faveur de nos adversaires. Tous nos efforts devaient donc tendre à mettre la Tsarine dans l'impossibilité de satisfaire à ses engagements, et à arrêter ses troupes sur le chemin de l'Allemagne

quinze ans plus tard, et se trouve consigné dans sa dépêche du 21 août 1760 , Archives des affaires étrangères.

' Voir le texte du traité dans AIartexs, I, p. 147 et suivantes.

et des Pays-Bas. 11 fallait désormais, sans accuser le passé, sans s'épuiser en vaines récriminations, accepter la situation telle que les événements ou nos fautes l'avaient faite, et, ne pouvant avoir la Russie pour alliée, l'accepter franchement comme ennemie. Il fallait lui susciter des adversaires aux portes mêmes de son empire, lui opposer des obstacles, l'occuper chez elle, et prévenir son intervention à notre délriment dans les affaires générales. Qu'on ne dise point que la France, engagée sur le Rhin, sur les Alpes et en Belgique dans une lutte formidable contre les armées de Marie-Thérèse et celles du roi d'Angleterre, n'eût pu sans imprudence détourner son attention de ses frontières et la reporter vers les lointaines régions que les Russes devaient parcourir dans leur marche vers l'Europe centrale. Pour les retenir ou les refouler sur leur territoire, il n'était point nécessaire que la France augmentât ses forces, levât un bataillon où équipât un vaisseau; il lui suffisait d'ouvrir une action diplomatique vigoureuse et suivie.

Avant de pénétrer en Allemagne, les Russes devaient traverser le territoire de la Pologne et violer sa neutralité, c'est-à-dire attenter à l'indépendance de la République, s'exposer à une rupture avec les Turcs qui s'en étaient déclarés garants, et offrir à la Suède un prétexte et une occasion pour tenter sa revanche. Xi la Suède, ni la Pologne, ni la Turquie n'auraient eu la force ou l'audace d'accepter isolément une lutte avec la Russie; en s'alliant étroitement et en adoptant une attitude commune et résolue, ces trois Etats pouvaient opposer à l'envahisseur une digue efficace, l'amener du moins à réfléchir et peut-être à suspendre ses

projets. Le rôle de la France devait donc consister, d'une part à relever le courage de « ces puissances timides « , comme disait d'Argenson, et de l'autre à servir de lien entre elles et à doubler leurs forces en les unissant.

D'Argenson parut d'abord comprendre et embrasser cette politique. Sous son impulsion, notre diplomatie reprit quelque activité dans les cours secondaires du \ord et de l'Orient : le parti qui nous était favorable ressaisit la supériorité dans la diète de Stockholm, et notre influence recommença à se faire sentir en Pologne. La France songea même à former avec la Prusse et la Saxe une seconde ligne de défense contre la Russie ; l'importance du rôle réservé à la maison de Saxe devint le trait caractéristique de la politique orientale du marquis d'Argenson. En 1733, la France avait combattu Auguste III à Varsovie et à Dantzick : d'Argenson pensa qu'il lallait aujourd'hui, acceptant le fait accompli, nous réconcilier avec ce prince, l'aider à transformer sa couronne élective en royauté héréditaire, et faire de la dynastie saxonne l'instrument du salut de la Pologne. 11 détachait peu à peu l'EIecteur-Roi de l'alliance autrichienne, lui faisait adopter la nôtre, l'amenait à se rapprocher du roi de Prusse, et négociait le mariage de la fille d'Auguste III avec le Dauphin de France '.

Malgré nos encouragements, les Saxons, les Polonais et les Suédois ne semblaient décidés à prendre les armes qu'autant qu'ils se sentiraient soutenus et comme étayés par la puissance ottomane. Seule de tous les adversaires

» Voir sur celte négociation Flassa.v, t. V, p. 288 et suivantes.

naturels de la Russie, la Turquie présentait encore une force imposante : la terreur qu'elle inspirait dépassait même l'étendue réelle de ses ressources. Le traité glorieux de Belgrade, dû à l'habileté française, avait relevé son prestige et forcé l'Europe à croire à sa vitalité ; peut-être lui eùt-il suffl d'une simple démonstration militaire pour contenir les armées d'Elisabeth prêtes à s'ébranler. Il importait donc que la France s'appliquât avec une persévérante énergie à provoquer une intervention des Turcs et à se servir de leur empire comme d'un levier pour ébranler l'Orient. C'est à Constantinople que devait porter pour quelques instants notre effort principal, et c'est sur ce théâtre nouveau qu'il faut rechercher ce que le gouvernement de Louis XI' eût pu faire, ce qu'il a fait pour empêcher la Russie de déborder sur la Pologne et ensuite sur l'Allemagne.

A Constantinople, les circonstances semblaient particulièrement propres à assurer le succès de nos conseils. Si le sultan Mahmoud, invisible au fond du sérail, montrait «ncore moins d'ardeur belliqueuse que ses prédécesseurs, ses ministres se souvenaient avec reconnaissance de notre médiation à Belgrade et de la paix avantageuse que nos soins avaient procurée à l'empire : ils ne manquaient aucune occasion de témoigner leur considération envers « l'empereur de France, le plus ancien et le plus puissant « allié de la Sublime Porte ' » . L'ambassadeur du Roi auprès du Sultan, M. de Castellane, avait hérité en partie

' Les Turcs donnèrent toujours à nos rois le titre d'empereur.

du crédit de sou prédécesseur lilleueuve : ses avis étaient écoutés, ses conseils reclierchés. Il est vrai que les intérêts de la France trouvaient alors dans les conseils de la Porte un auxiliaire qui pouvait devenir précieux, si la cour de Versailles se décidait à une politique d'action ; un Français d'origine, le comte de Bonneval, jouissait auprès des ministres du Sultan d'une faveur sans partage. Le caractère de ce personnage singulier ne mérite pas l'estime, mais ses talents commandent l'attention, et c'est en étudiant ses vues et ses projets qu'il nous sera permis de saisir la pensée intime qui dirigeait à cette époque la politique des Ottomans.

Bonneval fut l'un de ces aventuriers de haute renommée, dont l'iniluence en Europe pendant la première moitié du dix-huitième siècle est l'un des traits les plus piquants de celte période. Le temps des grands ministres, des politiques profonds et patriotes est passé; les gouvernements se laissent séduire par des étrangers à idées neuves, qui les éblouissent par l'originalité de leurs vues et la variété féconde de leur esprit. Tous ces personnages présentent certains caractères communs, une imagination ardente, une hardiesse de pensée qui étonne leurs contemporains, un esprit perspicace et en même temps cliimcrique, tout à la fois le goût des hautes conceptions ot l'amour de l'intrigue, parfois l'intuition de l'avenir jointe à la passion des projets romanesques. Alberoni fut le plus illustre ; les autres ne furent eu quelque sorte que la monnaie d'Alberoni. Nous avons rencontré déjà Gœrtz et Ripperda; Bonneval ne se montra pas moins remarquable. Également propre à la guerre et aux négociations, il avait

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servi successivement dans les armées de la France et dans celles de l'Aulriche, allant où l'on se battait et marchant sans cesse au canon, lorsqu'une brouille avec le prince Eugène lui fit d'un protecteur puissant un irréconciliable ennemi'. Bannid'Allemagne,ilseréfugiechezIesTurcs qu'il conibaKait hier, prend le turban, et sous le nom d'Achmet- Pacha devient le conseiller préféré de tous les grands vizirs qui se succédèrent au sérail pendant l'espace de quinze ans. Les Turcs employèrent surtout ses talents politiques et lui abandonnèrent peu à peu la direction de leur diplomatie. Embrassant avec ardeur les intérêts de sa nouvelle patrie, et frappé des progrès de la puissance moscovite, Bonneval ne voyait de salut pour la Turquie que dans une union étroite avec nous ; il avait conçu le plan d'une confédération perpétuelle entre la France, le Sultan, la république de Pologne et la Suède, c'est-à-dire d'une coalition permanente contre la Russie, coalition dont la France aurait réglé l'effort et exercé le gouvernement. 11 développait cette vue dans des mémoires rédigés en français qu'il transmettait à la Porte et dont notre ambassadeur recevait copie. Dès 1734, douze ans avant l'époque qui nous occupe, dans un travail d'ensemble, Bonneval avait prédit avec une étonnante siireté de coup d'œil le développement continu de la puissance russe, et indiqué les moyens les plus propres à y mettre un terme :

' In seul document authentique a été publié jusqu'à présent sur Bonneval, c'est le Mémoire sur le comte de Bonneval, suivi des lettres de la comtesse de Bonneval à son mari, par le prince de Ligne. Paris, Barbier, 1 vol. in-8^ Gel ouvra^jc Iraile surtout de la vie privée du comte-pacha, saus paraître soupçonner l'importance de son rôle politique.

« 11 est certain, avait-il dit, que les Moscovites, par leur « agrandissement subit, changent tout le système de TEu- « rope. Leur situation et leurs intérêts les rendent alliés in- « dispensables de l'Empereur, et par conséquent ennemis « de la Porte et de la France. Cette union entre la Russie et « l'Empereur est si bien fondée sur les secours mutuels « qu'ils peuvent se donner qu'elle ne changera point, à « moins de quelque événement extraordinaire et jusqu'ici « imprévu. 11 me paraît fort nécessaire, d'un côté pour « l'intérêt de la Turquie et de l'autre pour le maintien de « l'équilibre de l'Europe, auquel la France est intéressée, « qu'il se forme entre ces deux puissances une alliance « perpétuelle pour réduire, s'il est possible, les Moscovites « à leurs anciennes bornes, et pour les empêcher de « prendre aucune part à ce qui regarde les intérêts des « autres princes de l'Europe. Si l'on n'y pense pas sérieu- « sèment et à bonne heure, les Moscovites pourront faci- « lement secourir l'Empereur de deux cent mille hommes « de bonnes troupes bien réglées et bien disciplinées : les « hommes ne manquent pas dans ce pays-là. La puissance « de ces gens-là, qu'on a toujours méprisée, recevra un « nouvel éclat parmi les princes chrétiens, et elle aura « dans la suite de l'influence sur tout ce qui se passera « en Europe et en Asie ; c'élait là le grand but du « feu tsar. Le ministère de Russie d'aujourd'hui, qui me « paraît très-sage et très-prudent, suit la même route, Il et il en viendra à la fin à bout, si les autres s'endor- « inent...

« Les troupes moscovites sont très-bonnes, obéissantes,

u. faites au travail et aux fatigues, se contentant de peu, et « capables de résisler à la faim, au froid et au ciiaud, « suivant les occasions ; véritables qualités de bons « soldats et qu'on trouve rarement dans d'autres na- « tions...

« Je pense donc que ce qu'il y aurait de mieux à faire, « dans les conjonctures présentes, serait de conclure « entre la Porte et la France une bonne alliance ou confé- « dérution contre les seuls Moscovites... Je ne dois pas « dissimuler que quelque bonne amitié qu'il y ait entre la « Porte et la France, la façon de penser des puissances « chrétiennes en matière de religion sera d'un grand « obstacle à l'exécution de ce projet. Mais si la France « entend ses véritables intérêts, elle ne s'arrêtera pas à « celte délicatesse, et elle ne fera pas difficulté de conclure « une alliance même perpétuelle pour le maintien du « royaume et de la république de Pologne à perpétuité « contre les Moscovites, sans nommer aucune autre puisse sance. Dans le même traité doit être comprise la Suède, « avec les mêmes conditions; sans quoi les efforts de ^ l'empereur de France pour la Pologne pourront devenir « très-difficiles, et, s'il ne réussit pas, la France perd son « crédit en Europe et aura bien de la peine à s'y remettre « dans la suite, quelque long que soit le règne du Roi, " car toute l'Europe jugera qu'elle n'est plus la même que « du lemps de Louis XIU...

« La France a beau faire des conquêtes en Italie, elle " "'y gagnera rien, et par là elle ne parviendra jamais à « ses vues, qui doivent être la cousereatiou de la liberté

K des Polonais et l'abaissement de l'orgueil et de la puis-

« sance des Moscovites '. »

Depuis l'instant où il avait rédigé ce mémoire, Bonneval n'avait cessé de poursuivre l'exécution des mêmes desseins, qu'il entremêlait parfois des projets les plus romanesques, comme celui de négocier une union offensive et défensive entre le Sultan et le Grand Mogol par l'entremise du Roi Très-Clirélien ^. A l'instigation du comte, le Divan nous avait fait plusieurs fois des ouvertures tendant à transformer en alliance effective avec la France les relations d'amitié et de bonne intelligence qui subsistaient entre les deux cours. Le cabinet de Versailles avait toujours refusé de répondre; il préférait persister dans la politique commode et point compromettante que la France suivait depuis des siècles à l'égard des Turcs. Elle les considérait comme des auxiliaires subordonnés dont elle pouvait exiger les plus grands services, sans se croire obligée à les payer de retour. Dès que le besoin d'une diversion se faisait sentir, elle les lançait en avant, mais ne prenait vis-à-vis d'eux aucun engagement, et elle les précipitait sur les derrières de l'Autriche, quitte à les désavouer lorsqu'elle y trouvait son compte. Bonneval ouvrit les yeux au grand vizir sur ce calcul ; il lui répélait sans cesse qu'un siècle auparavant les Turcs avaient pris les armes contre l'Autriche à la sollicitation de la France, puis que Louis XIV les avait abandonnés au congrès de Ryswyck, avait signe

' Affaires étrangèics. Mémoire envoyé avec la lettre de M. de Villeneuve en date du 15 février 173V.

s Sai\t-Priest, Mémoires sur l'ambassade de Turquie, p. 145.

la paix sans eux, et les avail laissés supporter seuls le poids de toutes les forces de l'Allemagne. Dès le commencement de la guerre pour la succession d'Autriche, les Turcs prouvèrent qu'ils avaient profité des leçons de l'expérience et des conseils de Bonneval. La France les pressait de prendre part à la lutte qu'elle soutenait contre l'Autriche ; ils réclamèrent avant tout la signature d'un traité qui les garantît contre toute défection diplomatique de notre part. Enfin, en 1745, lorsqu'il devint évident que la Russie nous échappait définitivement pour se rapprocher de l'Autriche, et que ses armées iraient bientôt rejoindre à travers la Pologne celles de Alarie-Thérèse, la Porte répondit aux remontrances de notre ambassadeur sur l'opportunité d'une démonstration par la proposition d'une alliance formelle avec le Roi. Le pacte qu'elle nous demandait de signerne nous eût pas obligés à lui fournir des secours matériels : il contenait seulement la promesse de ne point signer la paix isolément. A ce prix, les Turcs s'engageaient à masser leurs armées sur les frontières de l'Lkraine et à répondre à toute irruption des troupes russes sur le territoire de la République par une déclaration de guerre immédiate, qui eût soulevé la Pologne et levé les hésitations de la Suède '.

L'instant était solennel ; la France ne pouvait se dispenser de prendre un parti. Il dépendait d'elle, en adoptant une ■résolution hardie, de produire depuis les bords de la Baltique jusqu'à ceux du Bosphore un ébranlement géné-

1 Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, 1745.

rai, et peut-être de faire payer chèrement à la Russie son ingratitude. Il fallait seulement que le Roi accordât à la Porte les garanties sollicitées et consentît à une alliance déclarée avec les infidèles. Cent vingt ans plus tôt, Richelieu n'avait pas hésité à attirer du fond de la Suède l'hérétique Gustave-Adolphe pour l'opposer à la catholique Autriche. Sous le ministère du philosophe d'Argenson, la France allait-elle éprouver plus de scrupules de conscience que sous le gouvernement du grand cardinal? Le maréchal de Xoailles, dont Louis XV continuait à rechercher les avis, remit un mémoire où il combattait l'alliance ottomane par des motifs tirés de la morale et de la religion ; il représentait que l'union du fils aîné de l'Eglise avec l'ennemi du nom chrétien exciterait en Europe une indignation universelle, et détournerait de nos armes les bénédictions divines. Ces raisons prévalurent : les offres de la Turquie furent écartées ' .

Ce refus justifiait les défiances de la Porte; il porta un premier coup à notre influence en Orient. Désespérant de noire concours, les Turcs cherchèrent au moins à s'assurer celui de notre principal allié, le roi de Prusse, et lui offrirent une alliance défensive. Le Français Bonneval servit d'intermédiaire aux premières relations qui aient existé entre l'empire ottoman et la Prusse : il demanda au ministère de Versailles d'appuyer à Berlin les propositions de la Porte ^. Frédéric n'ayant répondu que par un dédai-

' Mémoires du maréchal de Xoailles, publiés par l'abbé Millot, Paris, 1777, p. 408, 413.

* Saint-Priest, p. 151.

gneux silence, les Turcs accusèrent notre diplomatie de leur avoir préparé celte déconvenue par sa mollesse et sa mauvaise volonté, et cherchèrent quelque autre moyen de prendre une part active au différend des princes chrétiens, sinon par les armes, du moins par les négociations. Le désir d'entrer avec éclat dans le concert de l'Europe, en servant entre les principales puissances de modérateur et d'arbitre, détermina le Sultan à une démarche inattendue. Il écrivit solennellement à tous les belligérants pour leur offrir sa médiation et demander la réunion d'un congrès, où deux derviches choisis par le Aluphti auraient concilié les différends, d'accord avec deux envoyés du Pape des chrétiens. L'Europe sourit à cette proposition; la France répondit avec courtoisie, mais en subordonnant son acceptation à celle des autres Etats; ceux-ci ne répondirent point '. Les Turcs conçurent un vif dépit de cette humiliation, et reprochèrent à la France de n'avoir point imposé leur médiation à tous les princes en l'acceptant elle-même avec empressement : ils s'enfermèrent dès lors à notre égard dans une réserve boudeuse. En peu de mois, de la fin de 1745 au commencement de 1747, le crédit de la France à Constantinople déclina visiblement; M. de Castellane ne rencontrait plus le même accueil, ni auprès du grand vizir, ni auprès du reh-effcndi ou ministre des affaires étrangères, et se heurtait chez eux à des préventions marquées.

C'est l'instant qu'épiait le chancelier Bestouchef pour

' Voir le détail de 1 affiiirc de la nicdiatiou dans Flassax, V, 251 et suivantes.

iiicllre à exécution ses projels contre nous. Tant que la France avait paru disposer du pouvoir d'ébranler à son gré ou de retenir les Turcs, le chancelier russe avait suspendu l'exécution des engagements pris avec l'Autriche; au commencement de 1747, il s'enhardit; des troupes se massèrent dans les provinces occidentales de l'empire moscovite et se pré|)arèrent à traverser la Pologne pour opérer leur jonction avec les Autrichiens. Cependant le gouvernement russe ne voukit point donner l'ordre de marche avant de s'être assuré définitivement de la neutralité turque. Afin de sonder les dispositions du Divan, les ambassadeurs de Russie et d'Autriche lui proposèrent simultanément de renouveler, sous le nom de paix perpétuelle, les traités passés avec leurs cours et qui n'avaient jamais été qualifiés que de trêves d'une durée indéterminée. Le grand vizir ne repoussa point celte proposition, et les pourparlers s'entamèrent '.

La France apprit en même temps la marche des Russes et les négociations ouvertes à Constantinopie par nos ennemis. La faute que nous avions commise deux ans auparavant, en décourageant les bonnes dispositions de la Turquie, portait ses fruits. Le cabinet de Versailles commença à ouvrir les yeux : ses scrupules se turent un instant devant son intérêt. Entrant en communication directe avec Bonneval et l'associant en quelque sorte à l'ambassade de Constantinopie, le ministre des affaires étrangères ouvrit avec le tout-puissant renégat une correspondance particulière, au moyen d'un chiffre dont l'ambassadeur lui-même

' Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, 1746.

n'avait pas la clef : le rôle du marquis de Castellane se bornait à remettre à destination les letlres qu'il recevait pour Bonneval, Celui-ci, malgré son âge et ses iuflrmités, ne démentit point sa vieille réputation d'activité : il se disait sûr du succès et jurait d'arracher les ministres turcs à leurs fréquentations comprometlantes, si la France consentait enfin à un traité. « Au cas » , écrivait-il dans une lettre destinée à passer sous les yeux de M. d'Argenson, « oii le « Roi se délivrerait des préjugés superstitieux de nos « ancêtres au sujet de l'alliance des Turcs, on ne lui réfute serait rien, et je crois que cela serait fort nécessaire pour « contre-balancer la puissance des Moscovites. . . Notre Très- « Saint Père le Pape approuvera certainement que le Roi « se serve des Turcs pour augmenter sa puissance contre « des ennemis qui sont hérétiques et par conséquent aussi « bien damnés que les Turcs. U y a bien longtemps que « l'Eglise n'a eu un Souverain Pontife aussi éclairé ', et il « sera aisé de lui faire comprendre que tout ce qui ne va « point à l'augmentation de la secte mahométane et qui « est au contraire avantageux au parti catholique, est non- « seulement juste, mais encore nécessaire^. 5>

Le 20 mars 1747, M. de Castellane reçut une lettre adressée à Bonneval par le marquis d'Argenson à l'aide du <îhiffre mystérieux, lettre annoncée depuis plusieurs semaines et destinée à formuler les propositions définitives de la France : au même moment, l'ambassadeur apprenait

' Benoît XIV, élevé au pontiflcat en 1740, mort en 1758. - Affaires étrangères. Turquie. Lettre confidentielle de Bonneval, 20 janvier 1747.

qu'une maladie grave et subite nietlait la vie du comte dans un péril imminent. N'osant ouvrir la dépêche, que d'ailleurs il n'eût pu lire, il tint à la remettre en mains propres. Le soir venu, il se rend, sans flambeaux et accompagné d'un seul secrétaire, au palais où, sur les rives du Bosphore, le comte-pacha avait réuni les commodités de la vie européenne au faste oriental. Introduit dans la chambre du malade, il le trouve seul avec un jeune Italien qu'il nomn)ait son fils adoptif et qui avait embrassé l'islamisme sous le nom de Soliman-Bey. Bonneval avait conservé toute sa lucidité d'esprit; il prit la lettre et la mit sous son oreiller : « Je la ferai déchiffrer demain, dit-il à M. de Casteliane,^ « puis je vous enverrai l'original et la copie '. >» Dès que l'ambassadeur fut sorti, il tomba en léthargie et mourut quelques heures après.

Le lendemain, Soliman-Bey présenta à M. de Castellane un extrait évidemment altéré de la dépêche : l'ambassadeur n'y lut que de vagues considérations sur la nécessité d'émouvoir les Turcs contre la Russie, et de plus, la permission d'employer 100,000 écus à lever les hésitations du Divan. Castellane voulut en avoir le cœur net et réclama l'original de la lettre déchiffrée ; on lui répondit qu'il avait été jeté dans un puits avec les autres papiers du comte. Le secrétaire d'État français ne s'expliqua jamais sur le contenu de la mystérieuse dépêche ^.

' Affaires étrangères. Correspondance de Turquie. Castellane, 23 mars

- Ibid. Castellane, 2.3 mars 1747. D après Hammer, t. III, 1. LXVIII, p. 514, la dépêche faisait espérer à Bonneval, pour prix de ses services^ l'autorisation de rentrer eu France.

Par suite des défiances de son gouvernement, M. de Castellaue demeurait sans instructions, et ne savait, dans ses rapports avec les ministres ottomans, jusqu'où étendre la limite des concessions. Cependant le temps pressait; on assurait que l'instrument du traité de paix perpétuelle avec les deux cours impériales n'attendait plus que la signature du Sultan. Résolu à agir, Caslellane provoque une conférence avec le grand vizir. Ce ministre le reçoit dans un kiosque environné de jardins, au milieu d'un site mieux approprié à une paresseuse contemplation qu'à une discussion d'affaires. Dès que Castellane aborde la question politique, le vizir détourne l'entretien en se félicitant de jouir, on compagnie d'un ami, d'une aussi belle journée succédant à un rude hiver. Cependant l'ambassadeur insiste sur le développement que l'intervention de la Russie va donnera la guerre. — (■-. La guerre, répond le vizir, est une « inévitable fatalité; ensuite vient la paix. » Castellane fait une peinture animée des embarras croissants de la France. — « La fortune, reprend son interlocuteur, a ses vicissi- « ludes; il ne convient ni de s'étourdir dans le succès, ni « de se décourager dans les revers. >> Enfin le reis-effendi, qui assistait à l'entretien, s'exprima avec plus de franchise : '; \ous ne voulons, dit-il, ni vous tromper, ni vous « flatter. La Porte ne se prêtera à quoi que ce soil qui Ci puisse tendre à une rupture ^ » Quelques jours après, la nouvelle de la signature du traité de paix perpétuelle était rendue publique.

' Affaires étran<j;èrcs. Castellane, 28 mars 1747,

En cédant aux sollicilations des deux cours impériales, les Turcs avaient fait acte à la fois de lâcheté et d'imprévoyance. Us détruisirent, en croyant la consolider, l'œuvre accomplie huit ans auparavant à Belgrade par notre diplomatie. La France avait garanti le traité conclu en 1739 sous sa médiation et destiné à maintenir l'intégrité de l'empire ottoman. Ce pacte ayant changé de nature sans notre parlicipalion, le Roi se trouvait déchargé d'une garantie qui formait la principale sûreté de la Turquie. Quant à la France, elle recueillait les fruits de la politique, toute de faiblesse et d'hésitalion, qu'elle avait suivie depuis 1739 laut à l'égard de la Russie qu'à celui de la Turquie : elle perdait la seconde sans avoir gagné la première.

La Pologne ouvrit elle-même son territoire aux soldats de la Tsarine, et les troupes d'Auguste III firent la haie sur le passage des bataillons russes. La Suède ne bougea points malgré les subsides que nous lui fournissions : Frédéric II, qui venait de conclure par notre entremise un traité d'alliance avec elle, ne put l'entraîner et n'osa agir seul '. Un corps russe pénétra en Allemagne, d'autres se préparaient à le rejoindre. En même temps le chancelier Bestouchef arrachait à sa souveraine une nouvelle convention par laquelle elle s'engageait à mettre une seconde armée à la disposition des puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande". 30,000 Russes s'échelonnèrent sur les côtes de la Baltique; ils attendaient les vaisseaux anglais qui devaient les transporter aux Pays-Bas, où ils auraient à se

' Voir Flassan, V, 377 et suivantes.

* 2 août 1748. Marte.vs, Traités de la Russie avec r Autriche., J, 179

RUPTIRE. 221

mesurer avec les vainqueurs de Foutenoy et de Raucoux, La France tenta alors de suprêmes efforts pour arracher les Turcs à leur quiétude. Une disgrâce imprévue venait de surprendre le marquis d'Argenson, mais son successeur, M. de Puysieulx, partageait les mêmes vues. Le succès n'ayant pas répondu aux efforts de AI. de Castellane, sa cour nomma pour le remplacer le comte des AUeurs : ce diplomate reçut des pouvoirs plus étendus que son prédécesseur ; toutefois, que de réticences encore et quelle timidité dans ses instructions ! La France se résignait à un traité avec le Sultan, mais n'entendait point que le mot d'alliance y fût prononcé et prétendait lui substituer le terme plus vague de « bonne amitié 5' ; elle ne s'engagerait pas à fournir aux Turcs des secours directs, mais promettrait de faire exécuter par les Suédois une diversion en leur faveur. « Tout autre traité » , disaient les instructions de M. des Alleurs, « serait odieux, et révolterait la plupart des « puissances chrétiennes contre la France ' . 55 Lorsque le nouvel ambassadeur arriva à Constantinople et commença ses démarches, le reis-effendi lui avoua confidentiellement qu'il tentait une œuvre aussi difficile que « de creuser un « puils avec une aiguille* 55 . Des Alleurs ne se découragea point, et fit passer successivement au grand vizir sept mémoires où il exposait les périls que la Russie faisait courir à l'empire, en reprenant vers le sud sa marche interrompue ; mais son insistance ne put déterminer les Turcs à un parti de vigueur; à toutes nos objurgations, ils répondirent

' Affaires étrangères. Instructions à AI. des Alleurs, 1" avril 1747. * Ibid. Correspondance de M. des Alleurs. 25 mars 1748.

qu'aucun traité ne les obligeait à nous porter secours. La France voyait ainsi fléchir et se dérober sous sa main les appuis qu'elle avait recherchés tardivement contre la Russie. Les troupes moscovites s'étaient avancées jusqu'en Franconie : elles n'étaient plus qu'à quelques journées de marche de l'Alsace, lorsque la nouvelle de la paix vint les arrêter. Les plénipotentiaires assemblés en congrès depuis plusieurs mois atteignaient enfin le terme de leurs efforts ; le 30 avril 1748, le traité d'Aix-la-Chapelle rétablit la paix entre la France et l'Espagne d'une part, l'Autriche, l'Angleterre et la Hollande de l'autre. La Russie, appelée à participer à la guerre au seul titre d'auxiliaire, ne parut point au congrès, et le nom d'Elisabeth ne figura pas au bas de l'acte de pacification : il fut seulement convenu entre les puissances signataires que la sortie des troupes russes de l'Allemagne s'effectuerait dans le plus bref délai possible. Les soldats de la Tsarine regagnèrent leur lointaine patrie sans avoir essuyé noire feu, ni même aperçu nos avantpostes. Il semblait qu'une destinée mystérieuse, en arrêtant pour la seconde fois la France et la Russie à l'instant où elles allaient croiser le fer, voulut réserver l'avenir, prévenir une rupture irréparable et ménager l'espoir d'une réconcilialion, malgré les fautes de notre politique, les folies du mnrcjuis de La Chélardie, la légèreté et l'ingialilude d'i'i.isabeth.

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