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infortuné pays, ébranla de ses propres mains l'union qu'il avait contractée avec la cour de Pétersbourg, et la vit se rompre sans regrets.
Après la mort d'Elisabeth, après celle même de Louis XV et jusqu'à la chute de la monarchie, la politique française continue ses oscillations ; en 1783, le comte de Vergennes médite une intervention de la France et de l'Angleterre pour soutenir la Turquie contre Catherine II et pour soustraire la Crimée à la domination moscovite ' ; peu de temps après, à la veille de la convocation des états généraux, Louis XVI entamait avec la Tsarine d'activés négociations pour la conclusion d'une alliance franco-russe. Là révolution de 1789 vint interrompre brusquement ces projets, comme quarante ans plus tard celle de 1830 devait prévenir l'entente prêle à s'établir entre Charles X et le tsar Xicolas ^.
C'est l'étude de nos relations avec la Russie au dixhuitième siècle, et spécialement des rapports entre Louis XV et l'impératrice Elisabeth, que nous avons entreprise. Nous avons puisé les éléments de notre travail aux archives du ministère des affaires étrangères, dans les correspondances échangées entre la cour de France et ses représentants en Europe. Ledé-
' Archives du ministère des affaires étrangères : dépêches publiées par ordre du gouverncmcutà l'occasion de la guerre de Ciimée, sous le titre : Question cVOrient. Correspondance diplomatique (1783, 6 janvier-30 octobre). Paris, 1855, Impr. impériale.
- \ iel-Castel, Histoire de la Rednuration, t. XIX et XX, passim, et notamment t. XX, p. 10 et suivantes.
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pot de nos archives diplomatiques, longtemps inaccessible, ouvre aujourd'hui ses portes toutes grandes devant quiconque y vient poussé seulement par le goût de l'histoire et par l'attrait d'une curiosité permise. Là, dans de vénérables volumes à couverture fleurdelisée, sont réunis les dépêches déchiffrées de nos agents, les instructions qui leur étaient adressées, les lettres des souverains et de leurs ministres, les mémoires officiels et les missives confidentielles, jusqu'aux rapports du lieutenant de police sur les faits et gestes des ambassadeurs étrangers à Paris, enfin tous les documents qui permettent de prendre sur le vif et de saisir au jour le jour l'action diplomatique.
Je ne connais pas de lecture plus attachante que celle de ces pages jaunies par le temps et où la pensée des siècles écoulés revit tout entière. Il s'en dégage comme une atmosphère particulière qui vous enveloppe et vous isole; par une subite évocation, le passé redevient le présent, et des passions refroidies depuis longtemps se raniment pour vous pénétrer. Parfois un détail de style, une surcharge, une rature révèle les tendances d'une cour, accuse la pensée secrète d'un souverain, l'influence d'une favorite. Chaque ministre admet tour à tour le lecteur dans sa familiarité et lui laisse surprendre non-seulement son système et ses principes, mais ses procédés de travail et de langage. L'abbé Dubois lui apparaît avec sa verve railleuse et cynique, le cardinal de Fleury avec son bon sens timide ; d'Argenson lui redit ses axiomes philosophiques, et
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Clioiseul le charme par les deux qualités qui ne sont pas les moins utiles à un homme d'Etat, l'entrain et la gaieté. En général, les correspondances du dix-huitième siècle n'offrent rien de consolant pour notre patriotisme; cependant, si la politique du ministère s'y l'ait voir trop souvent sous un jour défavorable, nous retrouvons chez plusieurs de nos agents, ambassadeurs titrés ou humbles commis, brillants gentilshommes ou modestes travailleurs, un zèle éclairé pour le bien public, l'esprit joint au courage, l'oubli de soimême, et par-dessus tout un dévouement passionné à la personne et aux intérêts du Roi, en un mot toutes les qualités qui firent l'honneur de la vieille France.
L'histoire des derniers temps de la monarchie est trop connue pour que les documents conseriés aux archives nous réservent à chaque page d'amples surprises; toutefois leur lecture révèle plus d'un détail curieux, met en lumière certains épisodes restés dans l'ombre, et amène à rectifier des erreurs ; elle nous permet surtout de reconnaître avec précision et de suivre dans tous ses développements la pensée dirigeante des cabinets. Grâce aux pièces diplomatiques, les ressorts intimes de la politique se découvrent, et parfois on est assez heureux pour «surprendre, comme dit Leibnitz, le pourquoi du pourquoi » . Parmi les correspondances que nous avons consultées avec le plus de fruit, figurent non-seulement celles de Russie, mais aussi celles de Constantinople et de Vienne, dont
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la plus grande partie est demeurée entièrement iné- ('ite'.
Nos recherches ont été singulièrement facilitées par l'esprit éclairé et libéral qui préside à la garde et à l'administration des archives : je dois un témoignage de gratitude à M. le sous-directeur Girard de Rialle et à ses collaborateurs, dont la bienveillante sagacité m'a prêté le plus utile concours.
Dans notre travail, nous n'avons jamais recherché des allusions trop faciles aux faits de la politique contemporaine. Le soin de la vérité historique s'accommode mal, suivant nous, de ces rapprochements parfois puérils et presque toujours artificiels. Ce serait également se méprendre que de voir dans nos appréciations sur le passé l'expression d'un jugement ou même d'une opinion personnelle sur des événements plus récents. Nous avons voulu seulement, par un exposé critique de nos premières relations avec la Russie, montrer qu'à aucune époque de son histoire la France n'eut le droit de se désintéresser des problèmes qui agitent le nord et l'orient de l'Europe, et que de la politique adoptée par elle dans ces questions dépendent souvent le maintien, la ruine ou le rétablissement de son influence en Europe.
' Dans nos citations des dépèches et des textes du dix-lKutième siècle, nous avons appliqué l'orthographe moderne. Pour les noms russes, nous nous sommes conformé autant que possible à l'orthographe russe, sauf lorsqu'il s'agissait de noms consacrés par l'usage. En ce qui concerne les dates, nous avons toujours suivi le calendrier grégorien, et jamais le calendrier grec.