CHAPITRE PRELIMINAIRE
Les premières anoées du dix-huitième siècle virent s'accomplir une profonde révolution dans le nord et dans Torient de l'Europe. Une guerre prolongée mit aux prises le tsar de Moscovie, le roi de Suède, la république de Pologne et le sultan des Ottomans, modifia leur situation respective, et amena un déplacement de puissance qui imposait à notre politique des résolutions nouvelles. En 1715, au moment où mourut Louis Xll/, cette grande lutte touchait à son terme : si la paix n'était point rétablie, la guerre avait produit tous ses résultats. Pour les apprécier, nous visiterons à cette époque de leur histoire les vaincus et les vainqueurs, parcourant du sud au nord la zone d'Etals qui s'étendait des rives de la mer Xoire et du Bosphore à celles de la Baltique et de la mer Blanche, et qui formait la bor-
dure orientale f^i continent. Au printemps de 1716, deux des vaisseaux du Roi mcdent à la voile dans le port de Alarseille, pour conduire à son poste le marquis de Bonac, ambassadeur de France près la Sublime Porte'. Nous parlirons avec eux, le cap sur Constantinople.
Après avoir dépassé Malte, sentinelle avancée de la chrétienté, nous pénétrons dans les mers barbaresques, domaine exclusif de l'islam. Les escadres de l'Europe osent rarement s'y aventurer, et la seule flotte de guerre que nous soyons exposés à rencontrer est celle du capilan-pacha, avec ses lourdes galères où rament des esclaves chrétiens. Pourtant le commerce anime ces parages ; de nombreux navires sillonnent les flots, et la plupart d'entre eux, qu'ils soient montés par des marins provençaux, catalans, napolitains ou dalmates, naviguent sous pavillon français. Pendant des siècles, en vertu des traités conclus avec nous, le Sultan a interdit à tout bâtiment de parcourir les échelles du Levant, s'il n'arborait la bannière de France. L'Angleterre, puis Venise, la Hollande et Gênes ont obtenu successivement le privilège de montrer leurs couleurs, mais les autres nations continuent à subir les nôtres^. Aux yeux des musulmans, la France reste le véritable représentant du monde chrétien.
A quelque port que nous abordions, à Rhodes, oii les commanderies des chevaliers sont encore debout, aux
' Mémoires sur l'ambassade de France en Tttrfjuic, |)iir le coiiilc dk Saint-Prikst. Paris, 1877, Leroux, 1 lol. in-8", p. 25V.
'^ Capilulations ùc 1569, 1581, 1597, IGOV, l()7o. Voir le texte dans Sainl-Priest. V était formeilemeut interdit aux Anglais, Hoilaudais, Véui- 4iens et Génois de prêter leur pavillon à d'autres nations.
quais animés de Smyrne ou à l'une des îles de l'Archipel, le même spectacle s'offre h nous. \ ieille de deux siècles et demi, la conquête ottomane semble dater d'hier. Nul mélange entre la race victorieuse et la race opprimée : les Turcs ont bàli des mosquées, installé des pachas, réparé à leur u.-age la vieille forteresse romaine ou byzantine qui s'élève au-dessus de chaque ville, et de là, ils dominent une population courbée sous le joug. Pourtant, au sein de la ville esclave nous trouvons une petite cité libre ; c'est la communauté des marchands français. Les capitulations signées avec la Porte dès 1535, et depuis périodiquement renouvelées, nous assurent vis-à-vis des autres nations une situation privilégiée. Dans chacune des échelles du Levant, les Français habitent un quartier qui leur appartient exclusivement ; là, exempts d'impôts, soumis aux lois de leur pays, ils se livrent à leur négoce eu toute sécurité et forment une république dont le consul est le chef, et l'ambassadeur du roi à Constantinople le haut protecteur.
Les Turcs tolèrent notre commerce sans y prendre part : la population grecque se charge pour eux d'acheter et de vendre. Souple et vivace, elle conserve ses mœurs, sou culte et ses traditions. Dans la plus grande partie de l'empire, elle semble accoutumée à l'esclavage, sert ses maîtres, les flatte, et, comme la Grèce antique, se venge d'eux en leur donuant ses vices. L'heure du réveil n'a point encore sonné pour elle. Pourtant, dans les montagnes de Murée que nous avons vues tout à l'heure se profiler à l'horizon, comme dans celles de l'Epire et de la Thessalie, une lace belliqueuse, récemment soumise, frémit sous le joug ; elle
croit à une antique tradilion d'après laquelle une nation blonde doit venir du Xord pour la délivrer, la croix grecque à la main ' .
Voici les Dardanelles, avec des canons turcs braqués sur les deux rives ; voici la mer de Marmara, parvis splendiile placé par la nature à l'entrée du Bosphore, et voici Conslantinople, aussi belle sous la domination des Infidèles qu'elle pouvait l'être lorsque l'empire romain tout onlier s'était réfugié dans ses murs. Sur ces bords enchanlés, séjour de prédilection des civilisations en décadence, la vaillance musulmane s'est amollie. La race des sultans auerriers et conquérants a disparu, laissant après elle à la Turquie le pire des régimes, le despotisme sans despote. Le Commandeur des croyants, prisonnier volontaire dans l'enceinte du sérail, ne se montre que rarement au peuple et ne paraît plus à l'armée. Ahmed 111, le sultan actuel, borne son ambition à embellir ses jardins : il cultive des tulipes, institue un grand maître des fleurs, élève des rossignols, brode avec ses femmes, et met en progrès l'art des illuminations ; ses ministres et ses favoris exercent le pouvoir en son nom. Les Turcs sont demeurés esclaves ; mais au lieu d'un maître, ils en ont cent, des femmes, des eunuques, le grand \fizir, le mufti, le kislar-aga, le kiayabey", tous les officiers du sérail, tyrans subalternes, sans courage et sans habileté.
• ToLUXEFORT, Rclfilioti d'un voyage du Lcivait. Paris, 1717, t. I, p. 98.
* Le kislar-aga était le chef des eiiuiKjiies et le gouverneur du sérail; le kiaj'a-bcy était le secrétaire du Jjrauil ihir; il avait la haute main sur l'atlniiuistratiou intérieure des proiiuces.
Mal gouverné, l'empire ottoman n'en demeure pas moins l'uGe des grandes puissances militaires du continent. Il lui reste sa force défensive, ses armées de trois cent mille hommes, les ressources de l'Asie s'ajoulant à celles de l'Europe, la ténacité patiente de ses sujets et celte administration compliquéequi,s'étendantsurtouteslesprovincesen trame serrée, sait, malgré la violence et les concussions de ses agents, retenir les peuples dans l'obéissance. La Turquie, retranchée sur son territoire d'Europe où elle a construit une citadelle au sommet de chaque montagne, où elle s'est accrochée au sol par toutes ses aspérités, ne reculera que pied à pied ; Tennemi est loin, et le Sultan peut encore nommer sa capitale « Stamboul la bien gardée ' » . Mais la décadence de l'empire a commencé; se poursuivant avec lenteur, elle ne suhira plus que de rares temps d'arrêt.
Pour le moment, si les Turcs ont conclu avec la Russie une paix qui n'est qu'une trêve, ils soutiennent la guerre contre l'Autriche et contre Venise. Le prince Eugène écrase leurs armées à Péterwaradin (1716), les chasse de la Hongrie et passe le Danube à leur suite; il est sous Belgrade, dont il va s'emparer. En même temps, les Vénitiens battent sous Corfou le capitan-pacha, ravagent les côtes de l'Albanie, assiègent Dulcigno. Le gouvernement du Sultan n'aspire qu'à la paix; il l'obtiendra à Passarowitz (1718), mais au prix des plus dures conditions qu'ait encore rubies l'orgueil musulman. L'Autriche gardera toutes ses cjuquêtes, le banat de Temeswar, la Valachie occidentale,
' Formule officielle employée par la diplomatie turque. Archives du miristère des affaires étranyôres.
même Belgrade et la Serbie ; celte dernière province, sidiée au sud du Danube, entre la Bulgarie et la Bosnie, va désormais, sous la main des Allemands, s'enfoncer comme un coin au milieu de la masse compacte des possessions turques '.
Si de Constantinople nous nous élevons dans le nord en suivant la route de terre, il nous faudra traverser la triste Bulgarie, où végète une population asservie qui semble n'avoir plus conscience d'elle-même. La cbaîne des Balkans élève devant Constantinople une première barrière ; le Danube en forme une seconde : la Turquie tient le cours inférieur du fleuve et son embouchure, qu'elle serre entre laDobrulscha et la Bessarabie; mais la domination autrichienne descend rapidement, hier à Peslh, aujourd'hui à Belgrade. Sur la rive septentrionale du Danube, nous trouvons un mélange de races, les unes barbares, les autres à demi policées, des peuples en formation et comme des germes d'Elats. A notre droite, sur les bords de la mer Noire, les Tartares, vassaux du Grand Seigneur, font face aux Cosaques, sujets du Tsar. Devant nous, lal'alachie et la Moldavie, roumaines parle sang, mais soumises à deshospodars grecs, rappellent ces principautés quel'empire byzantin forma de ses débris lorsqu'au quatorzième siècle il éclata eu morceaux. Elles jjayent tribut à la Porte; les hospodars sont désignés par le Sultan, qui ne les choisit que parmi 1er. Grecs du Phanar. Après les pays roumains, nous retrouvons
' Sur la paix de Passarouitz et l'état de la Turquie à cette époque, voir IIa.mmer, His/oire de l'empire ottoman, traduction française de Doclicz. Paris, 18V2, t. II, eh. LXiii et lxiv.
la Turquie, les provinces belliqueuses de Choczini et de Bender, appuyées au Dniester, hérissées de forteresses, sorte de coufins militaires de l'empire ottoman. Saluons les murs de Bender, qui viennent d'abriter l'infortune de Charles XII, et pénétrons en Pologne.
L'aspect du pays s'est modifié : à la nature escarpée et verdoyante des Balkans et des Carpathes succèdent des plaines sans fin, des steppes monotones ou des champs sans culture, d'une inutile fertilité. Nous coupons dans sa largeur la grande route des invasions qui, courant de l'est à l'ouest, se prolongeant en vastes espaces dénudés depuis l'Asie jusqu'au centre de l'Europe, a mené tant de barbares au cœur du vieux continent. Les Polonais, venus de l'est comme les autres, ont suivi celte route, mais ils se sont arrêtés en plein milieu du chemin et y font halte depuis neuf siècles. Le pays qu'ils occupent ne semble pas destiné à devenir le siège définitif d'un Elat. Sans frontières, sans^ montagnes, il s'ouvre à tout venant, balayé par les vents qui soufflent des quaire coins de l'horizon : beaucoup plus que les Turcs, les Polonais paraissent campés sur leur propre territoire.
Chez eux, peu d'agriculture, nu'le industrie, rien de ce qui annonce une population fortement attachée au sol qu'elle féconde par ses efforts. Dans les campagnes, nous ne trouvons que des serfs, plus misérables que partout ailleurs, attachés à la glèbe, et peinant sur un sol qui ne leur appartient pas. Jusqu'à Varsovie, à peine traversonsnous quelques villes sordides, peuplées en partie de Juifs qui tiennent entre leurs mains tout le commerce du pays.
De loin en loin, au milieu de sombres masses de verdure, apparaît un ensemble de constructions de tout ordre et de tout style, masse imposante et disparate. C'est la résidence de quelque baut palatin : Pulawi, demeure des Czartoryski ; Bialyslock, cbAleau patrimonial des Braniçki. Les vieux manoirs féodaux, refaits et complétés an goût du jour, monirent parfois, derrière leurs remparts crénelés et leurs donjons, des terrasses à l'italienne ou des coupoles dorées comme à Constantinople. Dans ces cbàleaux s'est réfugiée toute la vie de la Pologne : là, nous entendons le cliquetis des armes, le bennissement des cbevaux, les gais propos éclalant sous les voûtes antiques et le bruit des coupes d'argent ciselé lourdement entre-cboquées. Cbaque seigneur influent règne sur un peuple de vassaux et de serviteurs; il attire autour de lui tous ses amis, s'en fait un parti; leur offre une hospilalité fastueuse, et entretient leur dévouement par de longues chasses et d'interminables festins, jusqu'à ce qu'il leur demande de monter à cbeval derrière lui pour aller élire un roi ou le détrôner.
Ainsi, le peuple est esclave, la classe moyenne n'existe pas, la noblesse seule possède le sol et prend part aux affaires publiques. La constitution du gouvernement emprunte à la monarchie, à l'oligarchie et au régime populaire quelques-uns de leurs défauts et pas un seul de leurs avantages; elle compose un ensemble détestable et prétentieux, où l'on trouve partout les formes de la liberté et nulle part la liberté '.
' Voir l'ouvrage intitulé : Idée sur la république de Pologne, publié en 4840 par Kurzweil, d'après un manuscrit anouymc déposé à la Bibliothèque
LF, TSAIl A PARIS. 9
La Pologne a un roi électif, mais ce roi ne peut ni instituer une loi, ni former une alliance, ni faire la paix ou la guerre, ni lever un bataillon, ni percevoir une taxe. Il lui reste des grâces à accorder et quelques emplois à distribuer. Le pouvoir réel, tant au point de vue de l'exécution que de la décision, réside dans la République.
Ce mot prend, en Pologne, un sens particulier ; il ne s'applique pas à une forme de gouvernement, mais à une collection d'hommes. La République, c'est la noblesse polonaise tout entière, sans aucune exception ; elle fait acte de souveraineté tantôt directement, tantôt par ses délégués. S'agit-il de nommer un roi, la République se lève en masse €t forme une assemblée délibérante de soixante ou de cent mille membres. D'ordinaire elle se fait représenter par des nonces qu'élisent les gentilshommes de chaque palatinal, et qui forment la diète. Par l'intermédiaire de cette assemblée, et sans la participation du Roi, la République établit des lois ou constiluiions, se fait rendre compte directement par les ministres et par les hauts fonctionnaires, surveille la levée des impôts, administre les finances, conclut des Irailés, reçoit des ambassadeurs et en accrédite'. Malheureusement une double pratique pernicieuse, le liberuni veto joint à l'usage des confédérations, entretient Tagilation en permanence et renouvelle périodiquement la guerre «ivile.
nationale. Ce mémoire, qui renferme im tableau très complet de la constitntiou polonaise au dix-luiitiùme siècle, avait été publié antérieurement à Varsovie sous le nom du chevalier d'Kou.
' Idée sur la république de Pologne, p. 58 à 85.
Les Polonais se font de la liberté politique un singulier idéal : à leurs yeux, celte liberté consiste dans le droit garanti à tout gentilhomme de n'avoir jamais à subir une loi qu'il blâme, alors même que tous ses pairs l'auraient approuvée. De là le droit, pour tout membre de la République, de faire échec par sa seule opposition à la volonté générale. La Pologne assemblée va proclamer un roi ; si le noble le plus obscur prononce le « veto » , l'élection demeure en suspens, et la République avorte. Que dans la diète un nonce se retire en protestant contre une proposition, nonseulement la mesure présentée n'est pas adoptée, mais la diète ne saurait passer à un autre objet ; elle doit se séparer : suivant l'expression polonaise, « elle est rompue' » . C'est Timpuissance politique érigée en système. Contre les dangers du Uberum veto, les Polonais ont imaginé un remède pire que le mal : ils ont organisé constitutionnellement l'insurrection. Après la rupture d'une diète ou sous tout autre prétexte, chaque parti a le droit de se confédérer, c'est-àdire de se soulever légalement : formant un Etat dans l'Etat, levant des troupes, percevant des taxes, contractant des alliances, il déclare la guerre au reste de la nation et la lui fait, jusqu'à ce qu'il ait triomphé par la force de toute opposition et que ses projets aient obtenu le muet assentiment de la noblesse entière, dans une diète dite àe pacification^ .
Après ce tableau, nous étonnerons-nous, lorsque nous parcourons la Pologne en 171G, de rencontrer partout les traces de la guerre civile, des ruines fumantes, des clià-
' Idée sur la rcjmblique de Pologne, p. 79. ^ Ibid., p. 98 à 103.
LE TSAR A PAIJIS. Il
teaux en cendres, des villages détruits où erre une population sans abri? Pendant dix ans, le prince Auguste de Saxe et Stanislas Leczinski se sont disputé le trône à main armée. A la guerre civile s'est jointe l'intervention étrangère. De toutes les vertus que commande le patriotisme, les Polonais n'en connaissent plus qu'une seule, le courage sur le champ de bataille ; pour eux, l'appel à l'étranger est une tradition. Leur patrie olFre à l'envahisseur une proie facile : elle n'a point d'armée permanente, dix-huit mille hommes de troupes régulières tout au plus'. De 1704 à 1714, à la voix des différents partis, les armées suédoises, russes et saxonnes ont inondé le territoire de la République, l'ont traité en pays conquis, et y ont vidé leurs querelles comme en champ clos. Puis, les Moscovites vainqueurs ont assuré le succès définitif d'Auguste II, leur protégé; ils tiennent encore le pays en son nom^.
Auguste est plus électeur de Saxe que roi de Pologne. A Varsovie nous ne trouvons point de cour ; le roi allemand dédaigne la vieille cité slave et lui préfère sa gracieuse résidence de Dresde, où il a les montagnes de Dohêmc en perspective, et où il est maître chez lui. Il ne se reud à Varsovie que pendant la tenue des diètes et s'enfuit au plus tôt, mal à l'aise au milieu de la noblesse turbulente qui s'assemble alors à ses côtés et remplit la capitale de ses clameurs, de ses colères et de ses intrigues. Insensible aux leçons du malheur, celte noblesse accentue
' Idée sin- la i-ê publique de Pologne', p. 224.
- En 1715 et 1716. dix-huit mille Russes occupaient la Pologne. V^OL- TAiRK, Histoire de Russie, "%" partie, cii. iv.
et prolonge ses divisions; d'irréconciliables dissentiments séparent les premières familles ; les femmes prennent à ces luîtes une part ardente : « elles brouillent la Pologne 5) , avait écrit l'abbé de Polignac, ambassadeur de Louis XIV. Cependant les dangers de la patrie frappent quelques esprits clairvoyants ; le mot de réforme est souvent prononcé, toujours en vain. Les Polonais montrent pour leur constitution, pour cette liberté anarcbique qu'ils cbérissent et qui les lue, un invincible attachement. Prompts à s'assimiler les côtés aimables et frivoles de notre civilisation, à se couvrir d'un vernis de politesse brillant et suj)erficiel, ils restent Sarmates par la violence emporlée de leurs passions; ils prennent nos modes et gardent leurs mœurs. Chez eux, les coutumes, le langage, jusqu'au vêtement, tout est à demi moderne, à demi féodal. L'aspect de la Pologne étonne, séduit et attriste ; le cœur se serre, si Ion songe aux deslins futurs de cette vaillante nation, pour laquelle l'avenir est aussi sombre que le passé fut brillant. Comment quitter la Varsovie de cette époque sans se rapj)cler les prophétiques paroles que le roi Jean-Casimir y prononçait en IGOl : « Ce noble royaume deviendra la K proie des nations. Le Moscovite lui arrachera la Russie « et la Lilbuanie , le Brandebourgeois s'emparera de «Posen, et l'Autriche, plus loyale que ces deux puisai sauces, sera obligée de faire comme elles : elle prendra « Cracovie et la Pologne. »
' Lettre de l'abbé de Polignac en date du 31 août 1G96, citée par M. Marins Topin dans son ouvrage l'Europe sots les Bourbons. 1 vol., Paris, Didier, 18G8, ch. iv. p. 72.
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De \ arsovie, la listule nous conduit à Dantzick, où die se jolie dans la mer. Danlzick est une ville libre ; enclavre dans le territoire de la Pologne et soumise à sa protection, elle lui sert de débouché sur la Baltique. C'est le soûl point où les possessions de la République viennent affleurer la nier. De la listule au Niémen, elles en sont séparées par une mince bande de terre ou plutôt de sable, la Prusse, étroit et dur berceau d'une grande monarchie. Là vit une race d'hommes pauvres, âpres et sans pitié : tils de croisés et de mécréanis, ils proviennent du mélange des dernières races païennes de l'Europe avec les chevaliers de l'ordre Teutonique. Ils sont sujets de la maison de Brandebourg, qui vieiit de transformer son électorat en royaume de Prusse (1701). Au delà du Niémen, le duché de Couriande, indépendant sous la dynastie des Ketticr, subit déj;i l'influence russe, et, comme la Prusse, s'interpose entre la Pologne et la Baltique.
Nous voici au bord de celte mer dont depuis quinze ans les rivages et les flots ont vu couler tant de sang. Traversons-la ; passons en Suède. Là une population nouvelle s'offre à nous, l'aillanlc et laborieuse, elle attire toutes nos sympathies. Malheureusement, cent ans de guerre l'ont décimée. La Suède a deux ou trois millions d'habitants', dispersés sur un vaste territoire que couvrent en grande partie des forêts et des lacs : malgré de si faibles ressources, pendant un siècle, la Suède a marché
' Frédéric II, dans l'Histoire de 7non temps, ch. i, ne lui donne que deux millions d'habitants. Le chiffre actuel ue dépasse guère trois millions et demi.
de pair avec les premières puissances, et tenant tête successivement à l'empire germanique et à l'empire russe, s'est épuisée dans cette lutte inégale. Chez elle tout trahit l'affaissement, la fatigue d'un effort excessif et contre nature. Dans les vertes campagnes de Scanie ou de Dalccarlie, les bras manquent à l'agriculture ; dans les villes, l'argent est rare; partout la population diminue. Conibien de familles ont vu partir leurs fils qui ne reviendront pas ! A Stockholm, dans cette belle et déjà ancienne capitale, nous retrouvons à chaque pas les marques de la grandeur passée et de l'infortune présente. Des triomphateurs de bronze et de marbre chevauchent sur les places publiques, le front ceint de lauriers ; aux voûtes de Tantique basilique de Riddarsholm les drapeaux conquis sur l'ennemi se suspendent en faisceaux pressés. Alais la ville en deuil pleure de récents désastres. Mal défendue par des troupes découragées, elle semble à la merci d'un coup de main : le port est désert et n'abrite plus que quelques vaisseaux troués de boulets, débris de la flotte suédoise. Enfin, depuis seize ans, le palais des rois est vide ; Charles XII, revenu de Bender, n'a pas voulu rentrer vaincu dans sa capitale', et il est allé guerroyer en Norwége contre les Danois (mars 1716). Tandis qu'il médite de nouveaux projets de guerres et de conquêtes, la noblesse opprimée relève la tête, le peuple murmure, la Suède surmenée par son roi se détourne de lui : elle ne veut point reprendre la lutte contre l'ennemi formidable qui a surgi soudain à ses côtés,
' Voi TAïKE, Histoire de Charles XII, liu. VII.
et qui, après l'avoir vaincue, la tient sous son regard, impuissante et désarmée.
En face de la baie profonde où s'abrite Stockholm, la rive opposée de la Baltique forme le golfe de Finlande, (jui reçoit les eaux de la Neva, semblable elle-même à un bras de mer. Ce qui frappe surtout en pénétrant dans la Xéva, c'est le contraste avec les lieux que nous venons de quitter; ici tout respire la vie, tout annonce la force et le progrès. A l'entrée du fleuve, une citadelle née d'hier, mais dont la force s'accroît chaque jour, Cronstaclt, nous regarde passer. A ses quais de granit s'appuient de lourds vaisseaux de guerre, chargés d'honiuies et de canons, marine naissante et déjà redoutée. Plus loin, nous nous engageons dans un dédale d'îles où une capitale vient de s'élever comme par enchantement. Un peuple d'ouvriers, de soldats et de fonctionnaires, noyau du nouvel empire russe, est venu s'établir sur ces landes humides, récemment enlevées à la Finlande suédoise. Là, à la voix d'un maître tout-puissant, ce peuple s'est mis à l'œuvre ; il construit, défriche, élève des digues, réunit les îles par des ponts, et s'emparant de ce sol doublement conquis, sur l'ennemi et sur le fleuve, y bàlit une grande ville en l'espace de douze ans (1703-1715). A l'endroit où hier les pécheurs finlandais jetaient leurs filets, surgissent d'imposantes constructions, plus de palais que de maisons, plus de forteresses que de palais. Près de l'humble masure de bois où loge encore le souverain de la Russie, nous voyons les assises de marbre de la future demeure impériale : des églises déjà tapissées de drapeaux suédois
allendenl encore la flèche d'or qui doit les surmonter. La cité nouvelle a reçu de son fondateur le nom de Saint- Pétersbourg, mais déjà la Russie et l'Europe l'appellent Pétersbourg, la ville du tsar Pierre. Lui, partout présent et courbant tout sous sa volonté de fer, à la fois hautain et familier, l'air impérial malgré son justaucorps de drap grossier, dirige les travaux, met la main à l'œuvre, gourmande les ouvriers, passe en revue ses troupes, visite sur le chantier ses vaisseaux en construction, rédige des ukases, légifère, ordonne, frappe, réforme, donnant à son peuple une impulsion qui ne s'arrêtera plus. Si nous comparons l'activité féconde et disciplinée dont la Russie offre le spectacle à l'épuisement de la Suède, à l'anarchie delà Pologne et à la décrépitude de la Turquie, hésiterons-nous à dire que le Tsar est devenu l'arbitre du Nord et que Pavenir appartient à son empire ^ ?
Pierre le Grand s'était moins appliqué à transformer la Russie qu'à créer une Russie nouvelle, destinée à gouverner l'ancienne. Ce barbare, épris d'un violent amour pour la civilisation, admirait surtout en elle ses côtés positifs et pratiques; ce qu'il voulut emprunter à l'Occident, ce fut le despotisme politique et religieux, une force militaire imposante, des finances bien ordonnées, tout ce qui sert les desseins d'un gouvernement ambitieux. Il ne modifia pas sensiblement l'état social de son peuple, se bornant à lui imposer quelques réformes extérieures, à changer en
' Voir les détails de la fondation de Pétersbourg et l'analyse des réformes de Pierre le Grand dans l'excellent ouvrage de M. Rajibald^ Histoire de la Russie, 1 vol., Paris, Hachette, 1878, p. 381 à 403.
quelque sorte son aspect physique; seulement, à la Russie qu'il avait reçue de ses pères, Russie à demi asiatique, patriarcale, immobile et repliée sur elle-même, il superposa un Etat moderne, doté de tous ses organes indispensables. Il créa une diplomatie, une armée, une tlolte, une administration, une hiérarchie compliquée d'agents et de fonctionnaires, une classe gouvernante où il fit entrer de force une partie de l'ancienne noblesse et qu'il compléta soit par des étrangers, soit par des hommes sortis de rien et lui devant tout. Celte Russie officielle se trouva disposer d'un territoire grand comme la moitié de l'Europe et commander à quinze millions d'hommes ', que leur ignorance même disposait à une obéissance absolue. Dans ces conditions, elle devait se rendre formidable. Tandis que les éléments destinés à composer la sociclé russe se formaient à peine, le Tsar disposait déjà de toutes les ressources qui permettent à un prince de se mêler avec avantage aux affaires de ses voisins; Pierre s'était préoccupé de créer une puissance plutôt qu'une nation.
En se faisant réformateur, il se condamnait à devenir conquérant. La Russie ne se civiliserait qu'à la condition de se rapprocher du siège même de la civilisation; avant tout, elle devait s'ouvrir des échappées sur la mer, que les Moscovites ne connaissaient pas, qu'ils redoutaient, et
' Voltaire donne quatorze millions d'habitauts à la Russie eu 1727, en reronuaissant que ce cliiffre s'augmente tous les jours. {^Histoire de Charles \Il, 1. I.) Manstcin, dans ses Mémoires, lui en donne vingt millions en 1744, d'après les dénombrements ofliciels. l''rédéric II (Histoire de mon temps) ne parle que de douze millions, mais ce chiffre est évidemment trop faible.
qui seule pouvait les mettre en communication avec les peuples policés de l'Occident. Les Suédois et les Polonais barraient la route de la Baltique ; au Alidi, les Turcs tenaient les bords de la mer Noire ; au Nord, les glaces obstruaient la mer Blanche. La Russie risquait de périr étouflee sur un territoire sans issue : pour se donner de l'air, il lui fallait combattre. Pierre le comprit. Dès le début de son règne, il enlève aux Turcs Azof, et s'ouvre ainsi l'accès de la mer Noire. Puis il remonte au Nord, met la main sur l'embouchure de la Neva, et délaissant la sainte Moscou, établit sa capitale aux frontières de l'empire, mais à quelques milles de la mer. « Je m'ouvre une « fenêtre sur l'Occident » , disait-il en posant la première pierre de Pétersbourg (1703). 11 se jette ensuite sur les provinces balliques de la Suède, l'Ingrie, l'Eslhonie, la Livonie. Là, il se heurte à Charles XIL Le roi de Suède, ne cherchant que les occasions de combattre, accepta son défi. Si Pierre aimait la guerre comme un moyen, Charles l'aimait pour elle-même et s'était fait une armée à son image, ardente, mobile et infatigable comme lui. A la première rencontre, sous les murs de Narva (30 novembre 1700), les lourdes phalanges moscovites ne purent soutenir le choc de la valeur suédoise et se débandèrent; une partie mit bas les armes. Celte défaite servit PieiTC autant qu'une victoire. Tandis que son adversaire, enivré par le succès, s'attardait en Pologne, faisait des rois, se laissait courtiser par les princes allemands et allait à Leipzig causer avec le duc de Marlborough, le Tsar, instruit par le malheur, réorganisait ses troupes, les armait
et les flisciplinail à reiiropéenne; les aguerrissant par des combats de chaque jour contre les lieutenants de Cliaiies XII, il apprenait à ses soldats à vaincre les Suédois en détail, et attendait patiemment l'occasion d'une revanche. Charles la lui offrit, en s'engageant imprudemment dans les déserts de Russie (1708). Le Tsar le laissa s'enfoncer jusqu'au cœur même de l'empire et errer neuf mois dans les steppes ; lui reculait toujours, ne hasardant point d'action décisive et comptant sur son allié naturel, rhiver. Lorsqu'il vit les Suédois décimés par le froid, la faim, la misère et les marches forcées, il attaqua Charles XII et l'abattit d'un seul coup. La Suède n'avait qu'une armée, elle la perdit à Pullava (1709) ; Charles XII s'enfuit chez les Turcs avec trois cents hommes. Celte longue lutte avait été plus que le duel de deux hommes et de deux peuples : Charles, héros du moyen âge égaré dans un autre siècle, personnitîait brillamment le passé; Pierre, génie organisateur et pratique, représentait l'avenir; tôt ou tard la victoire devait lui rester.
Pour la Russie, le Suédois n'était qu'un adversaire politique, le Turc était Pennemi national et traditionnel. Depuis des siècles, les églises de Moscou élevaient au-dessus de leurs coupoles byzantines le même emblème cent fois répété, la croix grecque debout sur le croissant renversé. Aux yeux des Russes, le Tsar était le successeur des empereurs d Orient, dépouillé d'une partie de ses Elats par l'invasion des Infidèles, Constantinople demeurait la Ville souveraine [Tsargrad]^ et la délivrance de l'Orient chrétien apparaissait comme une mission providentielle. Pierre
20 LOLIS XV ET ELISABETH DE RISSIR.
crut le moment venu de satisfaire ces aspirations : il convia ses sujets aune croisade contre la Turquie, en même tem;)S qu'il cherchait à soulever la Grèce el la Roumanie, les appelant aux armes pour la foi et la liljcrté. Cette lenlalivc était prématurée : Pierre ne put que montrer à ses pcu|)les le chemin de Constautinople. Il avait compté sans les distances, sans les déserts qui séparaient encore la Russie méridionale du Danube. Parvenu sur les bords du Prulh avec une armée réduite de moitié par les privations et découragée avant d'avoir combattu, il se vit entouré tout à coup par 200,000 Turcs et Tartareset il allait périr, lorsque l'adresse de sa femme, laLivonienne Catherine, lui permit d'ouvrir des négociations. Par le traité du Prulh, véritable capitulation sur le champ de bataille (1711), il obtint de se retirer librement avec son armée, mais en restituant Azof et en s' engageant à ne plus intervenir dans les troubles de la Pologne, promesse illusoire que ni lui ni ses successeurs n'entendaient tenir.
Pierre se vengea de son échec du Pruth en poursuivant ses succès contre les Suédois et les Polonais. En 1716, sauf du côté de la Turquie, il avait partout réussi : par une poussée vigoureuse dans l'ouest, la Russie s'était frayé un chemin vers l'Europe les armes à la main. Dès lors, l'ambition du Tsar changea d'objet ; s'il avait par ses victoires fondé la grandeur de son empire, il lui restait à consolider son œuvre par un système d'alliances habilement combiné. Pierre voulut entrer dans le concert diplomatique des puissances, prendre part à leurs délibérations, et faire sentir sa main non-seulement dans les affaires du Nord, mais dans
celles du continent tout entier. Toutefois, nouveau venu dans le conseil de l'Europe, s'il en avait forcé l'entrée, il ne pouvait espérer y prendre place et s'y faire écouter qu'à la condition d'être présenté par un ami considérable qui lui servirait de répondant. Ni la Prusse naissante, ni les Etats secondaires de l'Allemagne n'étaient à la hauteur de ce rôle : il fallait à la Russie l'appui de l'une de ces monarchies qui, grâce à l'ancienneté autant qu'à l'éclat de leur puissance, marchaient à la tête des nations. Pierre jugea que les intérêts de l'Autriche différaient trop des siens pour qu'il put s'unir avec Vienne; il n'aimait point l'Angleterre et ne connaissait pas l'Espagne. Restait la France : il s'adressa à elle.
Jusqu'alors, les relations entre la France et la Russie avaient été intermittentes : les deux cours n'entretenaient point Tune auprès de l'autre d'agent diplomatique à demeure. En 1 G29 , un ambassadeur extraordinaire de Louis XIII, M. Duguay-Cormenin, vint à Moscou : « Votre « Majesté, dit-il au tsar Michel Romanof, est la tête des pays « orientaux et de la foi orthodoxe. Louis, roi de France, est « la têle des pays méridionaux; que le Tsar contracte avec le « Roi amitié et alliance, il affaiblira d'autant sesennemis.il « faut que le Tsar ne fasse qu'un avec le roi de France '. » Un traité d'amitié et de commerce fut signé entre les deux Etats, mais ne fut pas exécuté. Les Russes firent attendre près d'un siècle leur réponse aux propositions de Duguay- Cormenin, et ce fut Pierre le Grand qui nous la donna.
' Raiibud, p. 304.
Pendant la guerre avec la Suède, il avait sollicité la médiation deLouis XIV. Le Grand Roi fondait trop d'espérances sur Charles XII, qu'il destinait à prendre à revers nos ennemis d'Allemagne, pour prêter l'oreille aux ouvertures de son rival. Après la mort de Louis XIV et l'écrasement de la Suède, un agent russe, Zotof, parut à la cour de France. Sa mission n'avait d'autre but que de sonder nos dispositions, d'apporter de bonnes paroles, et de préparer les voies à une action plus efficace. Pour consommer l'union étroite qu'il méditiiit, Pierre ne voulait d'autre négociateur que lui-même. Depuis longtemps, il comptait visiter la France et pensait que s'il paraissait en personne à Paris, apportant dans ses mains victorieuses l'alliance de la Russie, il réussirait mieux à se faire écouter et à vaincre nos hésitations; il partit à la fin de 1716, sans annoncer oflîciellement le but de son voyage.
En passant par l'Allemagne, il vit à Havelsberg le roi de Prusse; c'était alors Frédéric-Guillaume l", le père du grand Frédéric. Cet Allemand grossier, qui battait les femmes, vivait avec des sous-officiers et prétendait transformer ses Etats en caserne, était dans le fond un fin diplomate. Il possédait l'ambition dévorante de tous les princes de sa race, mais ne se pressait point de la salisfiirc, comme s'il eût senti que son rôle devait se borner à préparer l'avenir : il formait, instruisait, exerçait l'armée prussienne sans chercher à en faire usage, se contentant de porter au plus haut point de perfection cet outil de précision que ses successeurs devaient manier avec l'audace du génie. Il portait à la France une haine d'Allemand du Nord,
jalouse, patiente et tenace; ce qu'il reprochait le plus à sou fils Frédéric, était d'aimer « la France et les dames » . Néanmoins, notre pays étant fort, il le ménageait et s'en servait au besoin ; le penchant qu'il découvrit chez le Tsar pour notre nation lui fit concevoir le projet de servir de trait d'union entre la France et la Russie; il résolut de travailler à leur alliance et de s'y associer, sentant le parti qu'il pourrait en tirer contre son ennemi présent, l'Aulriche. 11 chargea l'un de ses ministres, le comte de Kniphausen, d'accompagner le Tsar durant son voyage et de lui servir dans ses rapports avec nous de porte-parole et d'auxiliaire \ Pierre passa ensuite en Hollande, où il était déjà venu en apprenti pour étudier la marine et le commerce, et où il reparaissait dans tout l'éclat de la puissance. A cette époque, la Hollande était en quelque sorte le parloir de l'Europe. Dans ce petit pays, où la parole et la plume étaient plus libres que partout ailleurs, où les informations parvenaient et se propageaient avec plus de sûreté, où naissaient les nouvelles à sensation et où se formait l'opinion publique européenne, les hommes d'Etat de toute nation se donnaient rendez-vous pour s'entretenir et se concerter ; c'est là que se réunissaient les congrès solennels et que se ménageaient les entrevues secrètes. Quelques mois avant l'arrivée du Tsar, un voyageur français, se faisant passer pour un collectionneur en quête de tableaux et d'objets d'art, était descendu mystérieusement dans une auberge delà Haye; ce
' Sur le caractère et la politique du roi de Prusse, voir Saivt-Shiov, Mémoires, t. W, notamment p. 209. Voir aussi les Mémoires du maréchal de Tessé. Paris et Strasbourg 1806, 2 vol. in-S", p. 319 et suivantes.
personnage n'élait autre que l'abbé Dubois, conseiller intime du régent de France; il était venu guetter au passage le roi d'Angleterre et glisser quelques mots à l'oreille du ministre Stanhopc ^ Dès que Pierre le Grand eut mis le pied sur le territoire des Provinces-Unies, il fut abordé par un envoyé suédois, le baron de Gœrtz, chargé de lui porter au nom de Charles XII des paroles de réconciliation ^. Il reçut aussi la visite de ministres anglais et autrichiens, impatienls de pénétrer le secret de son voyage; à tous il fit des réponses évasives et ne s'ouvrit qu'à AI. de Chàteauneuf, ambassadeur de France.
Le 13 janvier, l'un des ministres que le Tsar avait amenés avec lui, le prince Kourakin, alla trouver M. de Chàteauneuf, « Je ne vous parle pas, lui dit-il, comme à un am- « bassadeur, mais comme à un ami à qui je révèle le secret «que m'a confié mon maître. » Il ajouta que « le Tsar, d'ac- «' cord avec le roi de Prusse, avait reconnu l'utilité de forte mer des liaisons avec la France, qu'il y était entièrement « disposé, qu'il souhaitait avec empressement la conclusion « d'un traité et tenait à ce que l'affaire se négociât immé- « dialement sous ses yeux " . Huit jours après cette démaiche destinée à préparer le terrain, Kourakin renouvela officiellement et au nom de son souverain la même communication; Chàteauneuf se hâla d'informer sa cour '.
' Archives du ministère des affaires étrangères : Correspondance de Hollande, 1716. Voir aussi Aubertin, l'Esprit public au dix~huitièine siècle, un vol. in-8°, Didier, ch. i.
- VoLTAiRK, Histoire de Charles XII, 1. VlII.
^ Allaires étrangères. Dépèches de M. de Châteauncul' en date des 14 et 21 janvier 1717.
Le nouveau gouvernement de la France, la Régence, venait à peine de s'installer, mais déjà il avait une politique à lui, nettement distincte de celle de Louis XIV. Le système adopté par le duc d'Orléans avait pour pivot une entente intime avec l'Angleterre. Longtemps critiqué et reproché à ses auteurs comme l'abandon de nos intérêts et de nos prin- ■cipes traditionnels, il a retrouvé de nos jours déplus justes appréciateurs '. A la mort de Louis \\\I, la France sortait intacte, mais épuisée, d'une guerre de douze ans : le maintien de la paix formait son vœu le plus ardent et son suprême besoin. En Europe, deux puissances aspiraient à troubler le repos public : l'Espagne, prise d'un regain d'ambition sous le gouvernement du cardinal Albéroni, brûlait de recouvrer ses possessions italiennes, et l'Autriche n'avait pas renoncé à l'espoir de reprendre aux Bourbons la couronne d'Espagne et de reconsliluer à son profit la monarchie de Charles-Quint ; il s'agissait d'empêcher ces deux puissances de fondre l'une sur l'autre. A celte époque, il se trouva que les intérêts de l'Angleterre coïncidaient avec les nôtres : comme nous, cette puissance désirait la paix, dont elle avait besoin pour consolider sa nouvelle dynastie, affermir ses inslilulions, et poursuivre le développement de sa grandeur commerciale. Le Régent s'unit à l'Angleterre afin d'imposer la paix au reste de l'Europe : c'était le parti le plus sensé qu'il pût embrasser. Il se rapprocha de nos ennemis de la veille contre l'Espagne, oii ic'gnait le petit-fils de Louis XIU, pour contenir à la fois
' Voir notamment Albkrti.v, l'Esprit public au dix-Iiuitièine siècle, ch. i.
l'ambition intempestive inspirée au cabinet de Madrid par Albéroni, et pour prévenir un retour offensif de l'Autriche contre Philippe V ; tel fut le but du traité de la Haye, signé au commencement de 1717 entre la France, la Grande- Bretagne et les Provinces-Unies.
Cette alliance n'avait rien d'incompatible en principe avec celle que nous proposait Pierre le Grand. Malheureusement le Tsar et le roi d'Angleterre s'étaient brouillés : le premier reprochait au second sa conduite ambiguë pendant la guerre du Xord et l'appui déguisé qu'il prêtait à la Suède ; à ces motifs politiques s'ajoutaient des griefs personnels : les deux souverains s'accusaient réciproquement de s'être manqué d'égards. Le Régent pouvait donc craindre, s'il témoignait à la Russie un empressement trop marqué, de froisser le roi Georges P' et d'affaiblir les liens fragiles encore qui l'unissaient à la France. Cependant, s'il était juste de tenir compte dans une cerlaine mesure de cetle situation, c'eût été s'en exagérer l'importance que d'y voir un empêchement absolu à l'alliance moscovite. Il n'existait alors entre la Grande-Bretagne et la Russie aucune opposition permanente d'intérêts, qui dût écarter tout espoir d'accommodement. En outre, si le cabinet de Londres était en droit d'exiger de notre part le respect scrupuleux de nos engagements, il ne pouvait émettre la prétention de nous associer à toutes ses inimitiés et de contrôler toutes nos relations, il n'était donc point nécessaire, et il eût été souverainement impolitique de sacrifier entièrement la Russie à l'Angleterre : l'union avec la première pouvait devenir une alliance de principe j P union avec la seconde, si
opportune qu'elle fût, n'clait qu'une alliance de circonslauce : Irop d'intérêlsen conflit et d'ambitions rivales nous séparaient encore de nos voisins d'outre-Manche, pour que le rapprochement actuel put survivre longtemps aux convenances qui l'avaient fait naître et aboutir à une reconciliation déiinitive.
Le principal défaut de la politique du Régent fut un manque de fermeté à l'égard de nos amis plus encore que de nos ennemis. Le duc d'Orléans avait l'intelligence vive, l'esprit ouvert, libre de préjugés et naturellement élevé, mais il était faible et subissait l'influence de son ancien précepteur l'abbé Dubois, bientôt le cardinal Dubois, qu'il avait associé en quelque sorte à l'exercice de son pouvoir. Sans essayer de ce personnage une réhabilitation en règle, ou s'est appliqué de nos jours à mettre en lumière, en même temps que ses rares talents, les services qu'il rendit au royaume en plus d'une occasion '. Nous ne méconnaissons ni les uns ni les autres. Mais Dubois n'eut que de l'habileté; vainement chercherait-on chez lui cette hauteur de vues et celte indépendance de jugement qui révèlent l'homme d'Elal vraiment supérieur, et qui se concilient mal avec l'indignité du caractère. Sachant à merveille se plier aux circonstances, il ne consultait que l'intérêt du moment, et l'on peut dire que son ministère présente le chef-d'œuvre de la politique au jour le jour. Il avait noué l'alliance anglaise à force de ruse et d'adresse, s'emparant du ministre Stanhope, ne le quittant pas, l'étourdissanl do
' Voir notamment VAbùé Dubois, par le comte de Seilhac. Paris, Amyot, 18(J2. 2 loi. iu-18.
sa verve, l'endoctrinant jour et nuit, le faisant parler après boire, et traitant en maquignon les affaires de l'Etat. Fier de son ouvrage, il redoutait tout ce qui pouvait en déranger l'harmonie ou en affaiblir la solidité. Lorsqu'il fut question des projets de Pierre le Grand, il ne se demanda pas quels pourraient être dans l'avenir les avantages d'une alliance franco-russe, craignit seulement d'éveiller les susceptibilités anglaises, et se prononça avec une grande vivacité pour le rejet pur et simple des propositions du Tsar.
Le Régent avait ordonné à M. de Châteauneuf d'ouvrir les négociations avec Pierre, lorsqu'il reçut de Dubois une lettre confidentielle : « Permettez, disait l'abbé, au zèle que « j'ai pour votre gloire et pour votre service, de supplier « instamment Votre Altesse Royale de peser bien mijrement « les avantages qu'elle se propose avec le danger presque « certain de perdre l'Angleterre et la Hollande et par con- « séquenttout le fruit de la triple alliance qu'elle vient de « faire, qui n'est pas comme les traités ordinaires et ne peut « se soutenir que par l'amitié. Je n'ai pas examiné assez « cette affaire, dont je ne suis pas instruit à fond, pour « établir un sentiment contraire à la résolution que vous « prenez. i\Iais le Tsar et le roi de Prusse passentpour deux « princes très-infidèlcs. Si, en établissant le Tsar, vous « chassez les Anglais et les Hollandais de la mer Baltique, Ci vous serez éternellement odieux à ces deux nations. Le « Tsar a des maladies habituelles, et son fils ' ne soutiendra « rien. Le roi de Prusse, allié à la couronne d'Angleterre '^
' Le tsarévitcli Alexis, destiné à périr d'une mort tratfiqiie en 1718. '' Le roi de Prusse avait épouse une fille du roi d'Angleterre, Georges I".
« et qui ne peut s'empêcher de marier une des princesses « ses filles avec le prince de Galles, s'accommodera avec « sou beau-père. Mais ce qui me touche beaucoup, si le « roi d'Angleterre et les Etals généraux se plaignent de « vous, \ olre Altesse Royale perdra sa réputation ; au lieu «qu'enconservant l'opinion qu'ils ont d'elle, qui passe d'eux « aux autres nations, elle peut tout faire et être l'arbitre de «l'Europe. Je ne puis m'empêcher de me souveuir dans « ce moment de deux proverbes ilaliens. L'un est : « Chi sla « hene nofi si miiove •>•> ; l'autre est l'épitaphe d'un homme « qui s'était tué par des remèdes de précaution : «/^er star « meglioson qui. « Appliquez ces deux vérités, Monseigneur, « à l'état où vous vous trouvez, et si la triple alliance peut « vous suffire, examinez si le reste vous est nécessaire, et « si en ne faisant que des affaires sures et qui ne se croisent « point, vous n'aurez pas finalement de plus grands avan- « lages qu'en aventurant beaucoup d'affaires hasardeuses... « J'ai toujours craint le danger auquel vous vous exposez « aujourd'hui, et le sixième sens qui est en moi uniquement « pour ce qui vous regarde souffre dans cette occasion '. » Cette lettre fit impression sur le Régent; il modifia les ordres envoyés à Ghàteauneuf, lui ordonnant de traîner la négociation en longueur et de soulever des difficultés. Pierre proposa d'abord une alliance défensive entre les deux couronnes, qui se fussent garanti réciproquement leurs Etals,
' L'abbé Dubois au duc d'Orléans, 12 jauiier 1717. Lettre publiée par M. Filon dans son étude intitulée : l'Alliance anglaise au dix-liuitiém? siècle, mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques le 18 février, 10 et 17 mars 1860, p. 20 et suivantes.
y compris les provinces nouvelles que la Russie venait de s'annexer aux dépens de la Suède. La France se refusant péremptoirement à celte garantie, le Tsar y renonça aussitôt, et se contenta de demander un subside de 25,000 écus par mois tant que durerait la guerre du Nord '.11 se résigna à celte concession le 30 mars 1717; le soir du même jour, il se mettait brusquement en route pour Paris. Ce départ fut entouré de mystère; Pierre prévint le Régent, mais en lui recommandant de tenir la nouvelle aussi secrète que possible. Préoccupé avant tout de l'effet à produire, il comptait que, s'il tombait à Parisàl'improviste, sa présence y exciterait plus de surprise et d'émotion : «Le vœu de mon « maître, disait Kourakinà Cliàleauneuf, est que l'on parle « de lui en France le moins possible avant qu'il y soit « arrivé "^. » Dans la soirée du 7 mai, il entrait à Paris au grand trot, refusait les appartements préparés pour lui au Louvre et allait s'installer à l'iiôlel Lesdiguières '.
Les détails de son séjour sont connus. Saint-Simon lésa notés en grand seigneur curieux, avec ce mélange de réflexions profondes et de remarques familières qui ajoute à ses récits une si piquante saveur. Les cbroiiiqueurs du temps, Duclos, l'avocat Barbier, Matbieu Marais, Buvat, ont écrit le journal du voyage en Parisiens friands de nouveautés, aimant à connaître les grands dans leur intérieur, à recueillir leurs faits et gestes et à surprendre leurs
' Affaires étrangères. Correspondance de Hollande, janvier, lévrier, mars 1717.
* lùid. Dépêclie de M. de Châteauneuf du 30 mars 1717, ' Lkmo.vtev, Histoire de la Régence, t. I, p. 110.
faiblesses'. Avec de tels guides, il est facile de refaire par le menu et heure par heure la vie du Tsar à Paris. Nous le suivons dans ses courses précipitées à travers la ville; nous le voyons dans son simple habit de voyageur, «jusiaucorps « de drap brun , perruque courte et mal taillée ^ » , parcourant les rues en carrosse ou en fiacre, fatiguant à le suivre les grands seigneurs attachés à sa personne, leur échappant et les dépistant, avide de mouvement et d'indépendance, fuyant la foule, délestant la pompe, cherchantà voir plutôt qu'à être vu, pressé d'un insatiable désir d'apprendre, de se rendre compte, de s'nssimiler. Ce qui l'attire, ce sont les institutions et les procédés qu'il pourra utilement introduire dans son empire; le reste lui importe peu, il fait avant tout un voyage d'affaires. Il dédaigne le luxe, les arts et les plaisirs raffinés, passe devant les palais et entre dans les boutiques, s'ennuie àl'Opéra, se plaîtdans les manufactures, manie le balancier avec les ouvriers delà Monnaie, met pied à terre pour causer avec les maçons qui travaillent sur le pont au Change, tient à rapporter avant tout des notions positives et des renseignements techniques, et cherche moins à connaître les produits de la civilisation que ses forces productives. Cent anecdotes se rattachent à son séjour; ses
' Sur le séjour du Tsar à Paris, voir Saixt-Shiox, t. XIV. — Journal de la Réyeuce, par Jean Blvat. Paris, Pion, 1865, 2 vol. in-8". — Journal et Mémoires àeMaÛneii M \RMS (1714-17;37). Paris, Didot, 1863-1868, 4 vol. in-8". — Journal de l'avocat Barbier, ou Chronique de la Régence et du i'cijne de Louis XV . Paris, Charpeutier, 1857, 8 vol. in-18. — Mémoires du duc d'Antin, Paris, Didot, 1822 (non mis dans le commerce). — Dlclos, Mémoires secrets, dans les OEuvres coi?iplètes. Paris, Delin, 1822. — Lémo.vtey, Histoire de la Régence, t. I.
8 Saixt-Siaio.v, t. XV, p. 2.
mots ont fait fortune. Ce qui est moins connu, c'est le côté politique du voyage. Pourlant, le Tsar à Paris était devenu le point de mire de l'Europe. Que venait-il faire en France? Telle était la question que se posaient toutes les cours, les unes avec inquiétude, les autres avec espoir, toutes avec curiosité. Le roi de Prusse avait songé h l'accompagner et à le surveiller en personne; au dernier moment il eut peur des Parisiens, de leur humeur railleuse, de leurs sarcasmes, et ne vint point. Le roi de Pologne n'avait qu'un minislrc à Paris; il en eut un second; l'un d'eux suivait Pierre partout où il allait. Le roi de Danemark eut un espion eu titre chargé d'observer le Tsar. Les agents de la Prusse et de l'Autriche le relançaient jusque dans ses promenades à Fontainebleau et l'y trouvaient en tè(e-à-tête avec Ragoczki, le chef de la dernière insurrection hongroise '. Pierre s'inquiétait peu de ces menées, voyait tout le monde, ne décourageait personne, mais réservait toute son attention pour la négociation spéciale qui l'avait amené à Paris.
Qu'il eiit aimé y trouver Louis XIV, et dans un entretien intime avec le Grand Roi lui exposer ses projets, le frapper et le convaincre! A la place du monarque de glorieuse mémoire il trouvait un enfant de sept ans, auquel il témoigna autant d'affectueux égards qu'il eût pu en rendre à LouisXlU lui-même. Il ne voulut point sortir avant d'avoir eu la visite du jeune prince, le reçut à la portière du carrosse, le prit dans ses bras, le souleva jusqu'à lui, et l'embrassa à plusieurs reprises. « On fut frappé, dit Saint-Simon, de
' Saivt-Simox. t. XV, p. 7 à 11.
« toutes les grâces qu'il montra devant le Roi, de l'air de « tendresse qu'il prit pour lui, de cette politesse qui coulait « de source, et toutefois mêlée de grsmdeur, d'égalité de « rang et légèrement de supériorité d'âge, car tout cela se « fit très distinctement sentir \ 55 De complexion frêle, mais d'une tigure charmante, l'enfant alliait déjà aux grâces de son âge la distinction et la majesté naturelles à sa race : à sa vue, peut-être une pensée traversa-t-elle l'esprit du Tsar. Il avait une fille du même âge que Louis XV, la princesse Elisabeth Pétrovna. Dans quelques années, pourquoi le mariage du Roi Très-Chrétien avec la fille de l'empereur de Russie ne viendrait-il pas cimenter l'union des deux couronnes? Pierre eût considéré comme le plus beau de ses triomphes d'asseoir une reine moscovite sur le trône de France.
Immédiatement après son entrevue avec le Roi, Pierre le Grand renouvela formellement les ouvertures faites à la Haye. Ainsi mis en demeure, le Régent n'osa plus se dérober ; il désigna le maréchal de Tessé pour s'aboucher avec trois des ministres russes, MM. Cliafirof, Tolstoï et Dolgorouki. Le rôle de ces derniers se borna à remettre au maréchal des mémoires rédigés sous l'inspiration directe du Tsar, en mauvais Irançais et en style saccadé, mais où la pensée du maître, dépouillant la forme diplomatique, se dévoilait avec une brusque franchise :
« Meitez-nioi, disait-il à la France, au lieu et place de « la Suède. Le système de l'Europe a changé j la Suède,
' Mémoires, t. XIV, p. 429,
u quasi anéantie, ne peut plus vous être d'aucun secours ; « la puissance de l'Empereur s'est infiniment augmentée, « et moi, Tsar, je veux vous tenir li^u de la Suède. Je vous « offre mon alliance avec celle de la Prusse et de la « Pologne, et non-seulement mon alliance, mais ma puisce sance, et non-seulement par moi. Tsar, la balance que « l'alliance de la Suède vous devait faire sera rétablie, mais « le grain que j'y mets l'emporte, et bien que vous ayez « fait un traité très à propos avec l'Angleterre et la Hol- « lande, ce que moi. Tsar, vous propose n'y est point conte traire. L'Angleterre est une puissance entre elle si « déchirée et si variable dans ses projets, que si à l'avenir « elle vous manquait, ledit Tsar vous tiendra lieu de tout ce « que vous pouvez espérer de la Suède et de l'Angleterre. « Je ne vous demande nulle garantie de mes conquêtes, « mais faites-moi le même traitement que vous faites à la « Suède ' . »
Personnellement, le Régent inclinait à accepter ; un parti se dessinait à la cour en faveur de l'alliance russe j à sa tête était Saint-Simon. Alais Dubois fit sentir de nouveau son influence. « J'ai entendu dire au cardinal Dubois, écrivait u plus tard l'oltaire ^, que le Tsar n'était qu'un extravagant, « bon tout au plus à faire un contre-maître de vaisseau boite landais... 55 Cependant, comme on craignait en décourageant Pierre de le jeter dans les bras de l'Autriche, on se résolut à user d'atermoiements, à ne dire ni oui ni non. Ou
' Cité dans les Mémoires du maréchal de Tessé, p. 314 et suivantes - Lettre de Voltaire au marquis de Ghauvelin, 3 octobre 1760, citée par M. Filon dans l'Alliance anglaise au dix-huitième siècle, p. 20.
dicta à M. deTessé des réponses embarrassées, hésitantes, entortillées. Ce qui domine à cliaque ligne dans l'instruction générale qui lui fut donnée, c'est la peur de l'Angleterre. « On croit devoir répéter surtout à M. le maréchal de « Tessé, disait celte instruction, que Son Altesse Royale ne « veut s'écarter en quoi que ce puisse être des engagements « pris par le traité de la Haye, ni donner le moindre sujet «d'ombrage au roi de la Grande-Bretagne... et comme « elle croit ne pas devoir porter les liaisons avec le Tsar «au delà des simples termes d'amitié et de correspon- « dance, fortifiés d'un (raité de commerce, il (le maré- « chai) ne peut trop peser ses expressions dans la confé- « rence, en sorte que les ministres du Tsar se portent « par eux-mêmes, s'il est possible, à ne rien exiger de « plus ' . »
Dans toute celte affaire, la France manqua de droiture. Tessé laisse échapper dans ses Mémoires un aveu comprometlaut : « Le nouveau gouvernement, dit-il, n'avait d'autre « intention que de voltiger et d'amuser le Tsar jusqu'au « temps de son départ, sans rien conclure avec lui ". « On recommanda au maréchal d'insister sur les questions commerciales, afin d'éluder les discussions politiques. Au lieu d'avouer franchement que la France, en vertu d'engagements antérieurs, était obligée de fournir des subsides à la Suède pendant dix mois encore, Tessé fut chargé de fabriquer et de montrer aux Russes un faux traité avec la Suède, qui ne contenait que les articles que l'on jugeait à propos de
' Mémoires du maréchal de Tessé, p. 321 à 348, * P. 319.
leur communiquer*, l oici eiiGu qui est pis : malgré le secret solennellement promis, la cour d'Angleterre fut informée de toute la marche de la négociation. Le nom du Tsar fut ainsi compromis, sa politique dévoilée; on sut qu'il avait fait toutes les avances. Pierre apprit dans la suite ce manque de foi et fit parvenir à Paris les plaintes les plus vives, demandant que l'on recherchât l'auteur de l'indiscrétion et assurant que, s'il le découvrait parmi ses propres ministres, il ferait un exemple. Ces plaintes furent communiquées au roi d'Angleterre, qui prit la chose en plaisantant : " Le Tsar, dit-il, a envie de faire empaler un de ses «ministres et cherche un prétexte. » Plus lard, Dubois convint lui-même que l'indiscrétion était partie de Paris ^. En résumé, rien ne se conclut pendant le voyage duTsar. Peut-être lui-même eut-il le tort de heurter la cour de France par une certaine brusquerie d'allures et de langage. En faisant éclater à tout propos sa vénération pour la mémoire de Louis XIV et sa tendre sympathie pour le roienfant, il témoignait d'une considération médiocre pour le gouvernement actuel de la France. Avec le Régent, il prenait un ton de supériorité ; il ne rendit point visite aux princes du sang ; la haute société française l'examina avec curiosité, mais goûta peu ce génie fruste qui savait mal se plier aux lois étroites de l'étiquette. Quelques attentions eussent détruit bien des préventions chez une aristocratie
' Tessk, p. 3i7.
^ AITaircsétranjjcres. Correspondance de Rnssic, années 1721-1T22. Les plaintes du Tsar furent tranmiises à Dubois le 21 décembre I72I. La dépècbe annotée par le roi d' Anjjle'crre est aux Arcbivcs. La réponse de Dubois n'est que du IV octobre 1722.
fière de son ancienneté, de sa politesse, de sa réputation d'élégance et de raffinement. De nos jours, le représentant d'une des plus vieilles cours de l'Europe disait à l'envoyé d'un nouveau venu parmi les rois : « Si vous êtes habile, « c'est à nous que vous témoignerez le plus d'égards; n'ou- « bliez pas que c'est parles douairières que se fait la répu- « lation des jeunes gens ^ . «
Le 17 juin 1717, Pierre était à la veille de son départ. Ce jour-là, les Parisiens jouirent d'un spectacle fort nouveau pour eux, celui d'un empereur de Moscovie passant aux Champs-Elysées la revue de la maison du Roi ; le maréchal de lillars escortait le souverain étranger à la tête d'un brillant état-major de quatre-vingts officiers. Pierre parcourut au galop le front des troupes, et se montra peu sensible à la magnificence des uniformes et de l'équipement. Fatigué par la chaleur et la poussière, il ne tarda pas à tourner bride et vint mettre pied à terre à l'entrée du jardin des Tuileries, oîi se tenaient le petit roi et le duc d'Orléans. Après quelques paroles à l'enfant, le Tsar prit à part le Régent, et les deux chefs d'État, se retirant dans une loge de suisse, eurent seul à seul une longue conversation ^.
Dans ce dernier entretien, Pierre réussit-il à vaincre les hésitations du Régent? Ce qui semblerait l'indiquer, c'est qu'après son départ la négociation, au lieu de se rompre, reprit avec plus d'activité. Elle se déplaça seulement cl se poursuivit en Hollande. Elle aboutit à une con-
' Ces paroles furent dites par un ministre autrichien à un envoyé français en 1852.
- OuiAT, Journal de la Régence, t. I, p. 287.
mention signée à Amsterdam le ]5 août 1717, entre la France, la Russie et la Prusse. Ces deux puissances garantissaient l'ordre de succession au trône de France établi par le traité d'Utreclit, c'est-à-dire Texclusion des Bourbons d'Espagne et les droits éventuels de la maison d'Orléans ; par contre, la France promettait sa médiation pour amener la paix du Nord et sa garantie pour les arrangements qui seraient conclus. Les trois parties contractantes convenaient en outre de s'entendre ultérieurement pour arrêter les articles de deux traités, l'un de commerce, l'autre d'alliance politique '.
Ainsi, dans la pensée même de ses auteurs, cette convention devait servir d'acheminement à une union plus étroite ; le protocole restait ouvert. Cependant quatre années allaient s'écouler sans que de part ni d'autre on songeât à tenir les promesses faites à Amsterdam. Deux obstacles principaux s'opposèrent à la reprise des négociations.
Le premier fut la perturbation causée en Europe par les projets combinés du cardinal Albéroni et du baron de Gœrtz. L'audacieux ministre espagnol avait trouvé son pendant à l'autre bout du continent dans l'Allemand Gœrtz, devenu le confident et le conseiller principal de Charles XH. Ces deux hommes préparaient de sang-froid une conflagration générale, qui devait leur fournir les moyens de restaurer la grandeur de leur patrie d'adoption : l'un se chargeait de soulever le Alidi, l'autre le Nord. Tandis qu'Albéroni
1 Affaires étrangères. Correspondance de Hollande, août 1717.
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préparait une invasion eu Ilalie, une révolution en France et une autre en Angleterre, Gœrtz s'était donné pour mission de réconcilier les deux hommes dont la rivalité durait depuis quinze ans, le vainqueur et le vaincu de Pultava, Pierre le Grand et Charles XII. Il faillit réussir; le Tsar et le roi de Suède entamèrent des négociations, parurent se rapprocher, et se distribuèrent les rôles dans le grand drame qui se préparait. Charles aurait abandonné définilivenient à la Russie la rive orientale de la Baltique et la suzeraineté de la Pologne : lui-même, déplaçant ses ambitions, devait fondre sur l'Allemagne pour y attaquer la maison d'Autriche et montrer au monde un nouveau Gustave-Adolphe. Tous deux auraient coopéré à la descente méditée en Angleterre au profit de la maison de Stuart.
Le roi de la Grande-Bretagne et le régent de France, directement menacés par les projets espagnols et suédois, resserrèrent leurs liens pour s'opposer au péril commun. Le duc d'Orléans s'étonna de trouver le nom du Tsar mêlé aux intrigues de Gœrtz et d'Albéroni; il sentit renaître ses défiances, et un certain refroidissement se manifesta entre la France et la Russie.
L'Europe était dans l'attente de grands événements, lorsqu'à la fin de 1718 Charles XII se fit tuer au siège de Frédérikshald. Le plan de Gœrtz reposait en entier sur le concert du roi de Suède et du Tsarj l'un des deux venant à manquer, tout devait s'écrouler. Après la mort de son maître, Gœrtz périt victime des jalousies qu'il avait excitées en Suède : il fut accusé de concussion et monta sur l'écliafaud. Albéroni vit se liguer contre lui une partie de l'Eu-
rope; il succomba à sou tour, et ses projets disparureut avec lui.
Cet orage dissipé, chacun se reconnut et reprit ses positions. La Suède et la Russie se retrouvèrent ennemies, la guerre continua entre elles, et ce fut le second obstacle au rétablissement de relations intimes entre la France et le Tsar. Tant que la Suède, notre alliée traditionnelle, n'aurait point posé les armes et accepté les conséquences de ses défaites, le Régenl répugnait à passer ouvertement dans le camp de ses ennemis. 11 résolut d'employer tous ses efforts à accélérer la conclusion de la paix et prit enfin au sérieux le rôle de jnédiatcur qu'il avait accepté à Amsterdam. Depuis son voyage, leTsar avait un représentant permanent à Paris ; la France n'en avait pas encore un en Russie. A la fin de 1719, AI. de Campredon fut désigné pour se rendre successivement à Pétersbourg et à Stockiiolm afin de concilier les deux parties ' . Il vil Pierre, l'engagea à modérer ses exigences et à restituer à la Suède une partie des provinces baltiques. Le vainqueur se montra inflexible : k Je neveux « pas, disait-il, voir de mes fenêtres les terres de mon « voisin^, n Enfin la Suède se résigna; par le traité conclu à Nystadt (30 aoiàt 1721), elle consentit à céder tout ce qu'elle avait possédé sur Ta rive orientale de la Baltique, sauf la Finlande. Après avoir signé au traité depaix comme médiateur, Campredon eut ordre de retourner à Péters-
' Affaires étrangères. Correspoudance de Russie, année 1721. Voir aussi Flassax, Histoire de la diplomatie française, Paris, 1811, 6 vol., t. I, p. 4SC.
- Cité par M. Filon dans ï Alliance anglaise au dix-huitiê/ne siècle, p. 36,
bourg, où il devait résider désormais en qualité de ministre de France.
Au moment où M. de Campredon revint à Pétersbourg, la France s'attendait à recevoir par son intermédiaire de nouvelles propositions, et la Russie se préparait à nous en faire. L'Europe envisageait comme une éventualité probable un rapprochement intime entre les deux puissances j il semblait que l'alliance franco-russe fût dans l'air. Les négociations vont reprendre et entrer dans une phase nouvelle. Il ne s'agira plus seulement de nouer une alliance politique entre les deux États, mais aussi d'unir par les liens du sang les familles de Bourbon et de Romauof. Les filles du Tsar ont grandi j si Pierre réserve l'aînée à un prince qu'il pourra appeler auprès de lui et peut-être désigner pour son successeur, il a formé le projet, qu'il devait caresser jusqu'à sa mort, de marier la seconde, la princesse Elisabelh, dans la maison de France. Sans doute, l'annonce officielle des fiançailles de Louis XV avec une infante d'Espagne semble ne plus laisser place aux espérances hardies que Pierre a pu concevoir pendant son voyage à Paris : mais à défaut de son chef, la maison royale ne comptet-elle pas plus d'un prince digue d'être distingué, et d'ailleurs l'engagement du Roi avec une princesse au berceau est-il irrévocable? Pendant quatre ans, la Russie mettra une sorte d'obslinafion à poursuivre le mariage d'Elisabeth soit avec Louis XV, soit avec un prince de sa race. La jeune fille elle-même se croira destinée à servir de gage à une amitié durable entre les deux pays; ce choix flattera son amour-propre, décidera de ses sympathies et exercera sur
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son cœur une influence que le temps n'affaiblira point. Lorsque Elisabeth, après de longues années d'infortune, montera elle-même sur le trône deson père, elle n'oubliera jamais qu'elle aurait pu devenir Française.