CHAPITRE PREMIER
Arrivée de M. de Campredon; accueil familier. — La fête de la paix. — La Tsariue et ses lilles. — Le temple de Jamis. — Mœurs de la cour de Russie. — Premières ouvertures de Pierre le Graud. — Ses vues sur la Pologne. — La France est dans l'impossibilité de sauver la Pologne, mais elle aurait pu prévenir le démembrement eu s'associant aux projets de la Russie. — Hésitations du Régent et instructions du cardinal Dubois. — Entrevue intime. — Les négociateurs russes : Dolgorouki et Ostermann. — In diplomate d'autrefois. — Le Tsar offre formellement la main de sa fdle Elisabeth pour le duc de Chartres. — Silence inexplicable de la France. — Un ministre en détresse. — Visite à Péterhof. — Quinze courriers sans réponse. — Mort de Dubois et du duc d'Orléans. — Ministère du duc de Bourbon ; gouvernement de madame de Prie. — Complications eu Orient. — L'ange de paix. — La négociation se renoue. — Condition sine qua non. — Tristesse du Tsar. — Ses derniers plaisirs. — Sa mort. — Catherine P' en son conseil. — Renvoi de l'Infante. — Voyages d'exploration. — Les dix-sept princesses. — La Tsarine offre la main d'Elisabeth pour le Roi ; ce qu'eût été le contrat de mariage. — Intrigues à la cour de France. — La lettre particulière de M. de Campredon. — Mesdemoiselles de Vermaudois et de Sens. — Les paris ouverts. — Ligue entre le Roi Catholique et l'Empereur. — L'émissaire du baron de Ripperda. — Echec définitif des projets de mariage. — Marie Leczinska. — Excuses du duc de Bourbon. — Question du Schleswick. — Traité de la Russie avec l'Autriche ; ses conséquences.
Le 19 octobre 1721, M. de Campredon entrait dans le port de Cronstadt, à bord d'une frégate suédoise. Le lendemain, il dînait chez le commandant de la forteresse, lorsqu'on lui annonça l'arrivée du Tsar venu en personne
à sa rencontre, au mépris de toutes les lois de rétiquelîe. Pierre s'était rendu directement à la frégate ; M, de Campredon y revint aussitôt et le trouva sur le pont. Le Tsar l'embrassa, puis, avec une rondeur et une brusquerie militaires, lui fit force compliments sur ses succès diplomatiques et témoigna une vive gratitude des bons offices de la France. Il fit ensuite monter Campredon dans son canot et passa avec lui la revue de ses dix-neuf vaisseaux de ligne, détaillant, en bon ingénieur, les mérites de chacun d'eux au point de vue de la construction et de l'armement. Ces marques éclatantes de faveur jetèrent l'émoi parmi les diplomates accrédités à Pétersbourgj elles désolèrent le ministre d'Autriche, chargé, à ce moment même, de proposer à la Russie l'alliance de la cour de Vienne, et elles semblaient promettre à la mission du diplomate français une importance exceptionnelle '.
Revenu à Pétersbourg, Pierre accorde à M. de Campredon une audience solennelle, mais dans sa nouvelle capitale il a oublié de se bâtir un palais ; c'est dans la chancellerie qu'il reçoit notre envoyé. Aux côtés du souvevain se tiennent ceux de ses ministres qu'il consulte de préférence sur les affaires extérieures, le chancelier Golovkine et le vice-chancelier Chafirof, Tolstoï, l'àme damnée du maître qui lui confie les missions où il faut plus d'adresse que de scru^ pules, enfin Ostermann, l'heureux signataire du traité avec la Suède. Pierre répond aux compliments de Campredon en renouvelant ses remercîments : c'est avec un sensible
* Affaires étrangères. Correspondance de Russie : dépêches de M. de Campredon du 27 octobre et du 29 octobre 1721.
intérêt, ajoute-t-il, qu'il a appris les fiançailles du Roi son frère avec l'infante d'Espagne; il ne souhaite rien tant que d'affermir et d'augmenter la bonne intelligence entre les deux couronnes, et fera connaître à ses ministres ses volontés à cet égard. Puis, toujours pressé, il invite le ministre de France à l'accompagner tout de suite à la fête qu'il a ordonnée pour célébrer le rétablissement de lapais, et sort en toute hâte de la chancellerie. Campredon le voit avec étonnement s'arrêter en pleine rue devant un café, où il a donné rendez-vous aux principaux dignitaires de la cour et de l'empire pour se mettre à leur tète et se rendre en grande pompe à l'église métropolitaine ^
Là, il met le Français à une place d'honneur, écarte brutalement les chambellans qui l'empêchent de voir, veut qu'il suive la cérémonie dans ses différentes phases. Luimême dirige l'office rehgieux, chante avec les popes, leur marque le ton et la mesure. Si ces détails parurent quelque peu puérils à notre ambassadeur, voici qui est plus sérieux : après le service et le sermon, Pierre reçoit des mains de son chancelier une adresse dans laquelle il est prié au nom du sénat et du saint-synode de prendre le titre romain d'empereur, et de le substituer au vieux titre slave de tsar; c'est la couronne des Césars byzantins que la Russie relève pour la poser sur le front de sou prince victorieux. Pierre l'entend ainsi, car dans la harangue qu'il prononce eu acceptant le nouveau titre, il recommande à ses sujets d'éviter la mollesse et la corruplion, causes de la décadence
* Affaires étrangères. Campredon, 5 novembre 1721.
de cet empire d'Orient qu'il prétend ressusciter '. Au sortir de l'église, le cortège se reforme et se rend au palais du sénat, où dans une vaste salle dominant les quais et le cours de la Neva, des tables dressées attendent mille convives. Après le festin, le bal. A ce moment l'Impératrice et ses deux filles font leur entrée, et Campredon les voit pour la première fois.
L'aspect de la souveraine ne prévient pas en sa faveur. Cbez elle, tout rappelle sa basse extraction; rien n'indique les hautes qualités qui lui ont permis, par ses services autant que par ses attraits, de captiver le cœur d'un grand monarque et de fixer son attachement. Elle a l'apparence vulgaire, le teint basané, la taille épaisse; parée avec une recherche de mauvais goût, elle est surchargée de colliers, de bijoux et d'images de piété qui s'entre-clioquent pendant sa marche avec un bruit désagréable ^. Ses filles lui ressemblent peu : toutes deux sont belles; l'aînée, Anna, paraît avoir plus de noblesse et de réserve; la cadette, Elisabeth, plus de grâce et d'enjouement. Elles témoignent d'une vive intelligence, parlent couramment le français et l'allemand, et montrent un goût particulier pour notre nation. Ayant lu depuis peu dans les gazettes que le bruit courait d'un mariage entre le duc de Chartres, fils du régent de France, et une princesse de Russie, elles ont manifesté à cette nouvelle un plaisir mêlé chez chacune d'elles d'émotion et de curiosité ^.
' Affaires étrangères, 5 novembre 1721.
^ Mémoires de la marqvace de Baireutli, cité'S par R^:\ib4UD, p. 416.
'Affaires étraugères. Correspoudauce de Russie, 1722, passiin.
PROJKTS DE MARIAGE. 47
Durant toute la soirée, Pierre combla de préienauces M. de Canipredou, autant du moins que le lui permettaient ses occupations. Il veillait à tous les détails de la fête, avait composé lui-même le plan du feu d'artifice et paraissait s'intéresser à sa réussite autant qu'au gain d'une bataille. A un signal donné, la flottille mouillée sur le fleuve s'illumine, l'artillerie tonne, l'image du temple de Janus se dessine en traits de flammes, tandis que deux statues de feu surgissent à ses côtés. L'une, montée sur un aigle, représente la Russie; l'autre, montée sur un lion, figure la Suède. Elles se mettent en mouvement, viennent fermer les portes du temple et se donner la main en signe de réconciliation. On brûla pour douze mille roubles de poudre; après quoi, «l'on but beaucoup » , ajoute Campredon dans sa relalion ', se contentant de cette discrète allusion aux orgies qui terminaient toute fête à la cour de Russie. A cet instant, les santés se succédaient sans interruption : une énorme cuve de vin, «véritable calice de douleur - , dit ailleurs Campredon ^, circulait entre les convives, portée sur les épaules de deux soldats. Sur l'injonction du maître, chacun y puisait largement; il fallait s'enivrer par ordre; plus d'un vieux courtisan ne résistait pas à ces excès commandés et mourait des suites de son obéissance. Pierre le Grand entendait que le peuple lui-même prît part à ses réjouissances. En l'honneur de la paix, des fontaines de vin coulèrent à tous les carrefours, la ville entière fut en liesse. Monté sur une estrade élevée devant le palais du sénat, le Tsar se fit
' Affaires étrangères. Campredon, 5 novembre 1721. */A2V/.,l3jnin 1723.
apporter un bœuf entier, le dépeça de sa main et en distribua les quartiers à la foule; lui-même en mangea un morceau et but à la santé de son peuple '.
Chez Pierre, les plaisirs faisaient rarement tort aux affaires. Les fêtes étaient à peine terminées qu'il témoignait de vive voix à Campredon l'intention d'ouvrir les négociations, à condition que la France s'engageât vis-à-vis de lui au secret le plus absolu. Il demandait à connaître nos vues sur les bases possibles d'un traité d'amitié, de commerce et d'union défensive. Quant à l'idée d'un mariage destiné à couronner l'alliance et à lui faire porter tous ses fruits, elle germait depuis quelque temps dans son esprit. Lui vint-elle spontanément? lui fut-elle inspirée par sa femme ou par quelqu'un de ses conseillers? Il est difticile de répondre à cette question. Quoi qu'il en soit, AI. de Campredon reçut à cet égard, peu après son retour en Russie, des ouvertures positives; elles lui rappelèrent certaines insinuations dont il avait été l'objet lors de sou premier voyage, et s'accordaient avec le langage tenu à Paris par le prince Dolgorouki, ambassadeur du Tsar :
« Un ami vient de médire, écrivait Campredon à la date «du 8 novembre 1721, que pour mettre entièrement l;i «Tsarine dans nos intérêts, il serait à désirer qu'on put « assurer un mariage entre la fille cadette du Tsar qui est « très-aimable et très-bien faite, et quelque prince français « dont on ferait ensuite très-facilement un roi de Pologne, « ce qui serait même sur par la puissance du Tsar. Je suis
'11a.aiball>, p. 411.
« persuadé que ces insinualious viennent de M. Chafirof. «Je les ai prises comme un discours, quoiqu'on ait «nommé M. le prince de Charolais ', et j'ai seulement « répondu en général que je n'avais aucune connaissance « de cette affaire. Votre Eminence sait qu'il y a longtemps « que je lui en ai écrit : elle sait, mieux que personne, que « Texécution de ce projet ne serait pas difficile, et que la «France pourrait en tirer beaucoup d'utilité et de consi- « déralion. C'est à elle d'examiner s'il y aurait de la « convenance de notre côté, comme il y aurait de l'em- « pressement de celui-ci, et de me donner les ordres qu'elle « jugera h. propos pour que je m'y conforme ^... )■>
« Ce qu'il y a de certain, répète Campredon quelques « jours après, c'est que le Tsar désire ardemment de voir « une de ses filles mariée dans la maison de France, et si « Son Altesse Royale y trouvait quelque convenance, je crois « qu'on pourrait certainement compter avec la fille sur la «couronne de Pologne, où le Tsar a un pouvoir absolu. « C'est à Son Altesse Royale d'examiner l'usage qu'elle « voudrait faire de cette vue, dans laquelle on donnerait « ici avec toute sorte d'empressement *. »
La vacance du trône de Pologne semblait prochaine, la santé du roi Auguste s'altérait. En nous proposant de hii donner un successeur qui fut à la fois gendre du Tsar et membre de la flimille de Bourbon, Pierre le Grand ne se
' Charles de Bourbon, comte de Cliarolais, de la maison de Bourbon- Condé. Il avait alors vingt-trois ans.
- Affaires étrangères. Campredon, 8 novembre 1721. Lettre particulière à l'abbé Dubois,
^ IlikL Campredon, 2V novembre 1721.
bornait pas à nous offrir un établissement avantageux pour un prince de la maison de France; il nous conviait à modifier notre politique traditionnelle dans le Nord pour associer désormais notre action à celle de son empire. Depuis cinquante ans, la France s'efforçait de soustraire la Pologne affaiblie et divisée à l'oppression de ses voisins; le Roi Très-Chrétien aimait à se dire le protecteur-né des libertés de la République. A son début, ce système pariait d'une vue juste autant que généreuse; nul allié n'eût valu pournous une Pologne indépendante et forte. Malheureusement, trop d'exemples attestaient l'impuissance de nos efforts à régénérer un pays où le mal avait poussé d'indestructibles racines, pour qu'aucune illusion fût permise. La Pologne se mourait faute de posséder les organes indispensables à la vie d'un Etat moderne; la France ne pouvait les lui fournir. Elle ne pouvait lui donner un gouvernement régulier, une armée permanente, une administration et des finances, c'est-à-dire le moyen de résister à de puissants Etats intéressés à maintenir sa faiblesse et à précipiter sa ruine. Louis XIV, à l'apogée de sa fortune, avait fait proclamer roi par la diète de Varsovie un prince de Conti, mais n'avait pu le faire régner'; les Polonais élisaient nos protégés et les abandonnaient lorsque approchaient les armées all(?mandes ou russes. En fait, l'indépendance de la Pologne n'existait plus; sa liberté consistait à changer de maître, à être successivement suédoise ou saxonne, allemande ou moscovite, jamais elle-même.
' En 1697. Voir le détail de cette tentative mauquée dans l'ouvrage de M. Marius Topi.v : l'Europe sous les Bourbons, p. 27 à 119.
Vieille déjà d'un demi-siècle, cette situation ne pouvait prendre fin que par le partage du pays entre ses différents voisins ou son assujettissement total à l'un d'eux. Le partage ne fut pas un événement accidentel et imprévu, fruit d'un concours momentané de circonstances; soixante ans avant son accomplissement, au commencement du dix- huitième siècle , l'Europe l'envisageait comme une éventualité possible, des esprits clairvoyants l'annonçaient, et l'un de ses futurs auteurs, la Prusse, le méditait ; elle offrit à Pierre le Grand de le mettre à exécution '. Le démembrement était la solution à la fois la plus cruelle pour la Pologne et la plus funeste à nos intérêts : il supposait et eût maintenu entre les puissances copartageantes une alliance redoutable, fondée sur une complicité. La Pologne ne pouvant être sauvée, n'eût-il pas mieux valu la laisser tomber tout entière sous la suzeraineté delà Russie, qui n'aspirait pas à la supprimer, mais seulementà la dominer? Liée indissolublement au grand Etat slave, sa nationalité eût subi moins une destruction qu'un effacement, auquel pouvait succéder une pacifique renaissance. En même temps, le triomphe de l'influence moscovite à Varsovie serait devenu pour la Prusse et l'Autriche un sujet permanent de jalousie et d'effroi, et eût prévenu toute entente entre la Russie et les deux grandes puissances germaniques. Telles eussent été les conséquences du plan que Pierre soumettait au Régent. La combinaison qu'il avait imaginée eût opéré en Pologne la fusion du parti russe et du parti français , et
' La même proposition fut renouvelée par la Prusse à Catherine l'" en i"25. — Affaires étrangères. Dépêche de Caniprcdon du 12 juin 1725.
nous offrait un moyen honorable de renoncer à une politique isolée et compromettante. Sans doute le prince français appelé au trône de Varsovie fût devenu le client du Tsar; mais en laissant à la Russie les mains libres sur le Niémen et la Vistule, la France s'assurait de sa part sur toutes les autres questions un concours précieux et une assistance sans réserve.
Le Régent avait trop de lumières pour méconnaître l'importance des propositions russes. D'ailleurs, elles flattaient son ambition et ses désirs de chef de maison; ne pourrail-il choisir parmi ses propres enfants l'époux demande pour la princesse Elisabeth, et placer ainsi une couronne royale dans cette famille d'Orléans qu'en France la fortune s'était plu à rapprocher du trône sans lui permettre d'y monter? Il jeta les yeux sur sou fils aîné le duc de Chartres, pour aller réqnerà Varsovie. Pourtant, deux considérations le faisaient hésiter. Si la royauté de Pologne le tentait, le mariage russe lui semblait une mésalliance ; Elisabeth avait pour mère une parvenue, et toute la gloire de son père ne suffisait pas à effacer cette tache originelle. Restait ensuite à savoir comment l'Angleterres'accommoderait d'un rapprochement aussi marqué entre la France et la Russie. Les discussions entre Georges l" et la cour de Pétersbourg s'étaient envenimées et venaient d'aboutir à la rupture des relations diplomatiques; c'était une raison de plus pour nos amis de Londres de surveiller avec un soin défiant nos rapports avec le Tsar. Le Régent, s'exagérant vis-à-dire d'eux ses devoirs d'allié, poussait envers le cabinet britannique la déférence, ou plutôt la dépendance, jusqu'à lui communiquer les
dépêches qu'il recevait de nos agents en Russie, et que le roi d'Angleterre lui renvoyait après les avoir annotées de sa main'. Ainsi partagé entre ses craintes, ses désirs et ses préjugés, le duc d'Orléans fit attendre six mois sa réponse. Enfin, pendantrautomne de 1722, deux officiersapportèrent à M. de Campredon une longue instruction dans laquelle le cardinal Dubois"^, secrétaire d'État des affaires étrangères, expliquait les intentions de la France. L'adroit ministre du Régent avait cherché à tout concilier; il acceptait en principe l'idée du mariage, mais prétendait en ajourner la célébration jusqu'après l'ouverture et le règlement de la succession de Pologne; il exigeait la dot, c'est-à-dire la couronne promise, avant de prendre la princesse, et faisait de l'élection du duc de Chartres la condition préalable de l'union projetée.
« Si l'on pouvait faire un fonds solide, disait le cardinal, « sur les insinuations qui vous ont été faites et sur ce qui « est revenu ici par d'autres voies, l'on pourrait se flatter « que le Tsar, dans la vue de former une alliance avec la « maison royale et d'établir l'une des princesses ses filles « sur le Irôue de Pologne, serait disposé à favoriser l'élec- « lion de M**' le duc de Chartres lors de la vacance de cette « couronne, que Ton peut regarder comme n'étant pas fort « éloignée. Mais il ne faut pas se laisser éblouir par cette « espérance jusqu'à ce que l'on voie ce qu'elle pfeut avoir « de solide. En général, Son Altesse Royale désirerait que
' Les dépêches aunolées sont conservées aux Archives des affaires étrangères.
- Dubois avait reçu le chapeau le 16 juillet 1722.
« M^' le duc de Chartres parvînt à la couronne de Pologne; « elle ferait entrer le Roi dans tous les moyens de procua rer son élection de concert avec le Tsar, et elle regar- « derait comme un établissement convenable son mariage « avec la seconde fille du Tsar, puisque cette alliance lui « assurerait un grand parti en Pologne et un puissant « appui au dehors.
« Le Tsar, de son côté, y trouverait des avantages qui ne « peuvent lui être indifférents; il ferait l'alliance la plus « distinguée qu'il puisse avoir en vue dans l'Europe. Elle « unirait ses intérêts avec ceux de la seule grande puis- « sance qui soit hors de portée d'en avoir à discuter avec «lui; l'appui et la sûreté qu'il trouverait du côté de la « Pologne le mettraient en état de perfectionner sans trou- « ble les grands établissements dont il a jeté les fonde- «ments, et il aurait de toutes parts des voies ouvertes « pour étendre sa considération et pour se faire respecter...
«Sur ce fondement, l'on peut présumer que, lorsque «la confiance sera bien établie de part et d'autre, les « intérêts communs peuvent conduire cette vue à une heutt reuse fin. Il est seulement question de prendre de justes « mesures pour ne pas séparer des choses qui ne peuvent « avoir leur perfection qu'autant qu'elles concourent « ensemble à l'objet que l'on se propose, et pour ne pas « engager le mariage qui ferait le sceau d'un aussi grand « projet, sans avoir une espérance bien fondée d'obtenir « la couronne de Pologne, parce que sans cette assurance « l'on ne peut rien faire de solitîe ni de convenable de « part ni d'autre, et il est aisé de voir que, quelque rang
« que le Tsar tienne aujourd'hui dans le monde, tant de u circonstances peuvent faire rentrer sa monarchie dans K l'obscurité d'oii il l'a tirée, qu'il y aurait de la témérité « à rien donner au hasard dans les liens que l'on peut « former avec lui.
« L'alliance qui lui a donné les princesses n'a rien de « flatteur, et l'on prétend que la seconde de ces princesses « que l'on destinerait à AP"^ le duc de Chartres a conservé « quelques traces de la rudesse de sa nation. Si l'on veut « tirer quelque fruit de cette alliance, ce ne peut être qu'en a entrant dans les vues du Tsar, et il peut arriver que ce « prince, après avoir établi quelque ordre dans ses affaires «domestiques, se porte à faire des entreprises que la « France ne pourrait avouer ni favoriser sans s'attirer de ti puissants ennemis, et qu'elle aurait elle-même intérêt de « traverser.
« Enfin, il pourrait encore arriver qu'après avoir conclu « et accompli un mariage peut-être peu convenable pour « M^' le duc de Chartres, l'on n'en recueillerait aucun « fruit, si son élévation à la couronne de Pologne n'accom- « pagnait au moins cet engagement. Il n'est même pas « douteux que, si celte alliance était faite avant l'élection, «le dessein du Tsar étant découvert, toutes les puissances « de l'Europe et peut-être une grande partie des seigneurs « polonais ne concourussent à procurer l'élévation d'un tt autre |)rince, en sorte qu'il ne resterait à la France que « le déshonneur d'avoir vainement tenté une entreprise « qui aurait alarmé et peut-être aliéné ses voisins et ses « meilleurs alliés.
« La conséquence que l'on doit lirer de ces considcra- « lions et d'un grand nombre d'autres qui se présentent à « l'esprit est que, s'il doit être question du mariage de « AI^' le duc de Chartres avec l'une des princesses filles du « Tsar, il faut que son élévation au trône de Pologne en « assure l'accomplissement, sans quoi l'on ne peut rien « faire de solide, puisque c'est l'un de ces projets que « l'événement seul peut justifier, et dont il serait à souci liai ter que l'effet précédât l'éclat.
«Voilà, Monsieur, ce qui doit servir de règle à voire « conduite à cet égard ; mais il est de votre prudence de «ménager vos discours sur ce sujet, de manière qu'il « paraisse que Son Altesse Royale serait entièrement ilaltée « de l'honneur que le Tsar ferait à AP' le duc de Chartres « si, en contribuant à lui procurer la couronne de Pologne « lorsqu'elle viendra à vaquer, il lui donnait en la per- « sonne de l'une des princesses ses filles un gage de son « amitié; que ce serait un lien qui unirait plus étroitement « encore le Roi et le Tsar, et qui remplirait les vœux que « Son Altesse Royale a toujours faits pour cette union et « les soins qu'elle a toujours apportés pour en préparer « les moyens ; qu'elle n'oubliera rien pour en procurer « l'accomplissement et pour la rendre aussi heureuse « qu'elle est conforme aux intérêts de l'une et de l'autre « couronne. Enfin, vous pouvez ajouter à ces assurances « générales tout ce qui vous paraîtra le plus propre à faire « naître et à fortifier la confiance, en sorte que vous puis- « siez tout ensemble préparer les voies pour perfectionner « la vue d'élever AP' le duc de Chartres sur le trône de
« Pologne, et vous ménager en même temps les ouver- « tures et les facilités nécessaires pour la conclusion de « l'alliance qui a été le premier objet de votre mission ' . » Le cardinal Dubois trace ensuite le plan du traité d'union défensive, tel qu'il le comprend. Pour gagner la Russie sans perdre l'Angleterre, il a conçu la pensée de faire jouer à la France le rôle de médiateur entre ces deux puissances, et uon-seulement de les réconcilier, mais encore de faire entrer le roi de la Grande-Bretagne dans l'alliance en qualité de partie contractante. Au projet d'une entente séparée entre la France et la Russie, il substitue celui d'un triple accord entre Pierre le Grand et les deux puissances occidentales. Le nouveau pacte prendra pour base la convention signée à la Haye en 1717, et n'en sera que le développement, avec cette différence que la Prusse n'y sera point comprise. Le Tsar reconnaîtra une fois de plus et s'engagera à défendre contre qui que ce soit l'ordre politique établi en Occident par les traités d'Utrecht, de Bade, de Londres et de la Haye. De leur côté, la France et l'Anglelerre lui garantiront les provinces qu'il a conquises sur la Baltique par vingt années de guerre, et que la Suède vient de lui céder à Xystadt. Les trois puissances signataires se promettront contre toute attaque un mutuel appui ; les secours à fournir seront stipulés avec précision, et consisteront, suivant les circonstances, soit en hommes et en vaisseaux, soit en argent. Toutefois, fidèle aux plus anciennes traditions de notre politique, le cardinal entend
' Affaires élranyères. Dubois à Campredon, 14 octobre 1722.
excepter des « castis Jœderis » l'événement d'une guerre entre la Russie et la Porte ; il n'entend pas sacrifier la Turquie à l'ambition moscovite. Enfin, les relations commerciales entre les trois Etals seront réglées de manière à assurer aux Français, dans l'empire du Tsar, le traitement de la nation la plus favorisée. Fécond en conséquences politiques autant qu'économiques, cet article eût établi pour la première fois entre la France et la Russie des rapports de peuple à peuple, et, dans ce contact des deux races, eût assuré l'influence de la plus civilisée sur celle qui l'était le moins. En même temps, à une époque où le commerce de la France se développait, où la puissance du crédit se révélait, où l'esprit d'entreprise prenait son essor, l'empire russe eût offert à notre activité un cbamp sans limites ; ouvrant à nos produits des débouchés inconnus, ses provinces nous eussent fourni en échange les bois de leurs forêts, le blé de leurs plaines fertiles, et ses fleuves, comme autant de routes tracées par la nature, eussent conduit nos marchands jusqu'à la mer Noire et jusqu'à la Caspienne, chemins de la Perse et des régions inexplorées de l'Asie centrale.
Quel que fût le désir du cardinal de ne rien conclure sans la participation de l'Angleterre, il n'enlendait point subordonner absolument nos intérêts aux exigences possibles de nos alliés. Dans le cas où il faudrait renoncer à l'espoir d'un rapprochement entre la Russie et la Grande- Brelagne, Dubois autorisait timidement M. de Campredon à signer sans cette dernière. « Si tous les moyens, disait- « il, soutenus de l'espérance des gratilicalions que vous
PROJETS DE MAUIAGE. 59
« êtes en état de prometlre sur Je foud de quatre-vingt « mille écus que le roi d'Angleterre fera remettre à votre « disposition, devenaient inutiles et qu'il ne restât aucune « autre ouverture, il faudrait alors vous réduire à traiter « des seuls intérêts du Roi plutôt que de rompre entière- « ment la négociation. « — « Ce cas, ajoute-t-il, serait « une grande extrémité '. »
Lorsque les courriers chargés des instructions de Dubois arrivèrent à destination, Pierre n'était plus dans sa capitale. A i'aulre extrémité de son empire, il dirigeait une expédition dans l'àpre région du Caucase ; partageant les périls et les fatigues de ses soldats, couchant sur la dure, mettant le sabre à la main contre les cavaliers tartares, il rangeait sous sa domination la rive occidentale de la Caspienne, assujettie jusqu'alors à la suzeraineté de la Perse. 11 termina la c.impagne en occupant Derbent, cette porte de l'Asie qui ne devait plus se refermer devant la puissance russe'-. A la fin de 1722, il revint passer l'hiver à Moscou, où Al. de Canipredon l'avait devancé et l'attendait. En revoyant ses ministres, l'un des premiers soins du Tsar fut de demander quelles étaient les nouvelles de France ; on lui répondit que M. de Campredon avait enfin reçu des pouvoirs et des instructions, et qu'il désirait se présenter. Il le reçut aussitôt; mais, prévoyant que le mariage formerait le sujet principal de l'entretien, il fit sortir tout le monde, méuie son miuistre des affaires étrangères Ostermann, et ne garda auprès de lui que l'Impératrice.
' Affaires étrangères. Suite des instructions du 14 octobre 1722. 8 Les musulmans nomment Derbent la ville porte de ftr.
Dès que M. de Campredon eut prononcé le nom du duc de Chartres : « Je le connais et l'estime fort 55, dit-il, et aussitôt une satisfaction marquée se peignit sur ses traits ainsi que sur ceux de Catherine '. Par fierté, il ne donna pas de réponse immédiate ; mais jugeant que l'affaire exigeait célérité et mystère, il ne voulut point qu'elle passât par les lentes formalités d'une négociation en règle et désigna pour la suivre un représentant spécial ; ce fut le prince Dolgorouki, ambassadeur en France. Il arrivait de Versailles, oii la cour venait de rétablir sa résidence. Le cardinal Dubois s'était ouvert à lui et l'avait mis au courant de tout. Le prince dut voir et entretenir Campredon avec le plus grand secret, tandis qu'Ostermann discuterait dans des conférences officielles les bases du traité d'alliance.
Ostermann présente le type du diplomate de la vieille école, persuadé que le dernier mot de l'habileté politique consiste à dissimuler et à demeurer impénétrable. « 11 n'a (.'■ jamais regardé personne en face » , a dit de lui un de ses contemporains^. Adroit, fourbe, cauteleux, défiant à l'excès, il suivait de préférence les sentiers tortueux, aimait h y égarer son interlocuteur, ne se prononçait pas, excellait dans les négociations dilatoires, croyait à la toute-puissance des petits moyens. Pour esquiver une réponse, il feignait un accès de toux ; il tenait toujours quelque indisposition en réserve pour se dérober aux entretiens gênants. Dans les moments de crise, il simulait une maladie et se mettait
' Affaii'cs étrangères. Campredon, 5 février 1723.
- Mctnoircs de Manstein. Lyon, 1722, 2 vol. in-S", 1. 1, p. W*. Manstcin était uu jjénéral, Allemand d'origine, au service de la Russie.
au lit, laissant passer l'orage. On le disait fort accessible à la corruption, et de fait il favorisait surtout les puissances dont les propositions ou les avis lui arrivaient accompagnés de bijoux de prix, ou de tabatières artistement montées. On conçoit qu'en de telles mains la négociation du traité d'alliance dut languir. Au contraire, le prince Dolgorouki, qui tenait de son maître des instructions spéciales, voulait aller vite en besogne. 11 rejetait la pensée de reculer le mariage jusqu'à la vacance du trône de Pologne et parlait déjà de régler les questions de la dot, du douaire, et des dispositions à prendre pour le cas de veuvage \
De la part du Tsar, cette précipitation cachait, une arrière-pensée. Mariée au fils aîné du duc d'Orléans, la princesse Elisabeth ne serait plus séparée du trône de France que par l'existence fragile de Louis XV, dont la santé délicate n'avait jamais cessé d'être un sujet d'inquiétude pour les uns et d'espérance pour les autres. A l'intention arrêtée de faire régner sa fille en Pologne se joignait chez Pierre le Grand l'espérance vague de la voir un jour régner en France. Au contraire, l'ajournement lui paraissait incompatible avec ses vues et avec sa dignité. « Qu'arec rivera-t-il, disait le prince Dolgorouki à Campredon, si le « roi de Pologne vit encore quinze ans ? En ce cas, la prince cesse restera fille et n'aura pas été pourvue. 5> — « Enfin, ce ajoutait-il, le Tsar m'a chargé de vous dire que la procc position secrète lui avait été très-agréable, mais il veut ce aller vite, et si l'on continue de votre part à traîner
' Alfaires ùlraDgéres. Campredon, 26 Iciiicr 1723.
« l'affaire en longueur et à insister sur l'admission de « l'Angleterre, il n'y faut plus songer. » 11 concluait à ce que la France et la Russie prissent dès à présent, par une convention spéciale, l'engagement de procéder au mariage dans le plus bref délai et d'adopter en Pologne une politique commune. Campredon rédigea dans ce sens quelques articles, et les adressa à son gouvernement avec sa dépêche du 13 mars 1722, en demandant des pouvoirs pour les signer.
Le zèle de notre agent était piqué au vif par l'importance que prenaient ses fonctions. Il mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour persuader à sa cour d'accepter, n'oubliant rien de ce qui pourrait séduire le duc de Chartres, toucher le Régent et dissiper les préventions du ministre. 11 montre le succès des négociations politiques lié indissolublement à celui de l'affaire secrète; le moyen infaillible, suivant lui, de mettre un terme aux lenteurs d'Oslermann est d'accueillir les popositions de Doigorouki. La signature de l'alliance suivra immédiatement la conclusion du mariage, et Tenipereur de Russie, satisfait d'avoir assuré à sa fille le parti qu'il recherche pour elle, nous laissera dicter les conditions du traité et subira toutes nos exigences, sauf celles qui concernent l'Angleterre. Quant à l'élévation du jeune couple sur le trône de Pologne, c'est une question de temps. « Cet événement, ajoute Campredon, peut « même n'être pas éloigué. Il ne faudrait qu'une nouvelle « maîtresse spirituelle et touchante au roi de Pologne « pour le rendre prochain, des personnes qui ont vu depuis «peu ce prince m'ayant assuré que, selon toutes les appa-
« rences, il ne pouvait vivre longtemps ^ » Enfin la princesse elle-même n'est pas indigne du choix auquel on la destine; sa beauté parera les brillantes réunions de Versailles. Si ses grâces un peu libres étonnent la cour au premier abord, elles ne tarderont pas à la charmer. Avec celte flexibilité qui est le caractère propre de sa race, la jeune fille se formera promptement au goût, au ton et aux manières de son pays d'adoption, et la France complétera en elle l'œuvre de la nature, a II n'y arien que d'agréable, a poursuit Campredon, dans la personne de la princesse « Elisabeth. On peut dire que c'est une beauté pour la « taille, le teint, les yeux et les mains. Les défauts, s'il y « en a, seront du côté de l'éducation et des manières, car « on m'a assuré qu'elle a de l'esprit, à l'aide duquel il ne « sera pas impossible de rectifier ce qui manquera, parles « soins de quelque personne habile et entendue qu'on « pourra mettre auprès de sa personne, si l'affaire se « conclut. »
En même temps, le ministre cherche à stimuler nos désirs en éveillant notre jalousie. Il annonce l'arrivée à Pélersbourg de deux princes de la maison de Hesse- Hambourg, que le bruit public désigne déjà comme des prétendants à la main des deux grandes-duchesses. Il n'est pas jusqu'aux plus petits moyens dont il ne recommande l'emploi pour entretenir les bonnes dispositions du Tsar : a Je prends la liberté de remarquer, écrit-il à la « fin d'une lettre particulière à Dubois, que Son Altesse
* Affaires étrangères. CampredoD, l'i mars 1723.
« Royale fera grand plaisir au Tsar de lui envoyer le tonneau « de bon et véritable vin de l'Ermitage que ce prince m'a a chargé de lui demander pour sa bouche; ces petites a marques d'attention font un effet merveilleux auprès de « Sa Majesté Tsarienne. Je serais aussi sensiblement obligé « à Votre Eminence si elle voulait m'envoyer les portraits « du Roi, de l'Infante-Reine, de Son Altesse Royale et « de M^' le duc de Chartres, afin qu'il ne paraisse « rien d'affecté dans l'envoi de ce dernier, que je sais que « la Tsarine désire de voir. Je regarderais même comme « une grande marque de bonté de Votre Eminence si elle « voulait m'envoyer son propre portrait, dont l'original « possède toutes les affections de mon cœur, de mon zèle, « de mon attachement, et fait l'admiration de tout l'uni- « vers ' . n
Les dépêches de Campredon exigeaient de notre partune prompte détermination. Quel ne fut pas l'étonnement de notre envoyé en voyant les courriers se succéder sans lui apporter de réponse ! Il réitère sa demande d'instructions, même silence. La fin de l'hiver, le printemps, l'été s'écoulèrent sans que la cour de France laissât échapper une parole. Cependant les ministres du Tsar devenaient pressants ; ils n'abordaient plus Campredon qu'en lui demandant s'il tenait enfin la réponse tant désirée, et ne tardèrent pas à se montrer surpris et froissés d'un mutisme si prolongé.
Cependant Campredon se désespère, il écrit lettre sur lettre, s'adresse au cardinal, au Régent, au Roi lui-même
' AlTaires étraugèrcs. Campredon, 19 mars 1723.
PHOJICTS DE MAIUAGE. 65
malgré ses quinze ans ' ; mais c'est en vain qu'il renouvelle ses appels suppliants, sa cour semble l'avoir oublié et ne lui donne plus signe de vie, elle le laisse sans ressources comme sans instructions. Dénué de tout, n'osant plus se rendre au palais impérial, où il ne saurait paraître décemment et oii il craint de recevoir une mise en demeure définitive, réduit à emprunter pour payer le port de ses lettres, il prend le parti de s'enfermer chez lui et de se mettre au lit, en se disant malade^. Humiliante et singulière situation pour un ministre de France, moins de dix ans après la fin du grand règne pendant lequel nos ambassadeurs excitaient par leur fastueuse représentation l'étonnement de l'Europe et la jalousie des princes.
Au commencement de septembre, M. de Campredon est invité à se rendre à Péterhof, résidence d'été du Tsar. Celui-ci l'accueille comme toujours avec bienveillance, lui montre l'habitation, semblable à celle d'un bourgeois aisé d'Amsterdam, et le parc, oîi dans sa manie d'imitation il a réuni les reproductions des principaux palais d'Europe, oii il a son Potsdam et son Marly, copie mal venue de l'élégant pavillon du Roi Très-Chrétien. Pendant toute la journée, Pierre n'a laissé percer sur son visage impassible aucune trace de mécontentement, mais Ostermann prend à part M. de Campredon et se montre plus expansif que de coutume, par ordre assurément. « Il s'explique mal, dit-il, par Cl suite de quels événements le Roi n'a pas encore lait « connaître ses ordres au sujet de la négociation entamée à
' Affaires étrangères. Campredon, 13 juia 1723, - lùid., 2:3 juin 1723.
66 LOTIS XV ET KLISAfiETH DE RUSSIE.
« Moscou. Plusieurs cours la croient terminée par la signale ture d'un traité; celle de Vienne en a exprimé ses inquié- « ludes au Tsar. Ce prince ne peut comprendre pourquoi le a Roi néglige si fort son alliance, après avoir témoigné la « désirer. Ses intentions étaient bonnes et sincères, mais il « n'est pas accoutumé à se voir mépriser, et sa situation « paraît mériter moins d'indifférence '. »
Que se passait-il en France ? Faut-il attribuer le silence de la cour à un mauvais vouloir préconçu, à des hésitations persistantes, à une inexcusable négligence ? On a dit que Dubois, lorsque des dépêches diplomatiques trop nombreuses encombraient son bureau, s'évitait la peine de les lire et d'y répondre en les jetant au feu en bloc : c'est ce qu'il aurait appelé « se mettre au courant ■ « , Sans ajouter à l'anecdote plus de foi qu'elle n'en mérite, il est hors de doute qu'en 1724 la politique intérieure et le soin de ses intérêts personnels absorbaient presque exclusivement k cardinal. Louis XV venait d'atteindre à l'âge de la majorité royale; il s'agissait, pour le duc d'Orléans et pour Dubois, de prolonger en fait la régence expirée en droit. Depuis quelques mois le cardinal s'était fait attribuer le titre de premier ministre; il sut se faire renouveler ses pouvoirs par le Roi devenu majeur, assurant ainsi le maintien de son autorité en même temps que de l'influence de sou protecteur. A ce régime qui cherchait à se perpétuer sous un nom différent, il fallait plus que jamais un appui extérieur: Philippe d'Orléans continuait à le prendre en Angleterre.
ï Affaires étrangères. Ganipredoii an Roi, 3 septembre IT'^S. ' Saixt-Priest, Mémoires sur l'ambassade de Turquie, p. 256.
PROJETS DE AIARIAGK. 67
Sa prétention était de faire croire au public que Talliance britannique assurait la paix, et qu'elle durerait aussi longtemps que son propre pouvoir; suivant lui, les traités de Londres et de la Haye avaient été signés avec la maison d'Orléans plus encore qu'avec la France. Pour accréditer cette opinion, il affichait de plus en plus son intimité avec le cabinet de Londres et lui marquait un redoublement de prévenances. Le mariage russe pouvant déplaire au delà du détroit, il n'entendait y consentir qu'après avoir obtenu de son allié une autorisation qu'il sollicita et qui ne vint pas. Dubois reçut successivement quinze courriers de AL de Campredon; au seizième, il se décida à lui répondre, moins pour le fixer que pour calmer son impatience. Au commencement d'août, il fit préparer une dépêche oii il avouait ingénument qu'il fallait chercher la cause principale du retard dans les difficultés soulevées par l'Angleterre; pour les aplanir, le Roi s'est décidé à expédier à Londres un envoyé spécial, M. de Chaviguy ; en attendant, il faut éviter de donner aux Russes aucune réponse catégorique. « M. de « Chavigny vous informera directement du succès de ses « soins, continuait la dépêche '; mais, quoi que vous apprête niez, vous ne ferez, s'il vous plaît, aucun usage des avis « que vous recevrez par cette voie ou par nulle autre, que « je ne vous aie donné auparavant des ordres exprès du Roi. « Le seul moyen même que vous puissiez faire des obser- « vations que je vous envoie est de vous en servir pour « votre instruction particulière, en attendant que vous soyez
' Affaires étraujjères. LcUre pour M. de Campredon, 1" août 1723,
C8 LOUIS XV ET KLISABETH DE RISSIE.
« plus amj)lement instruit des intentious de Sa Majesté. » Le ministre ajoutait toutefois, pour la gouverne de M. de Campredon, qu'en aucun cas la France ne consentirait à ce que le mariage précédât l'élection.
La dépèche était prête et portait la date du 1" août; Dubois ne la signa pas. Depuis longtemps ses excès avaient compromis sa santé; le 2, il cessa de travailler; le 10, il était mort.
Ce fut son ancien maître qui lui succéda. «Le duc d'Or- « léans ne trouva pas au-dessous de son rang, disent les « écrits du temps, de se faire décerner à lui-même le titre « de premier ministre ^ « Il n'avait jamais cessé d'inspirer notre politique; sous sa direction immédiate, elle ne se modifia point, M. de Morville, investi de la secrétairerie d'État des affaires étrangères, apposa sa signature à la dépêche préparée pour la Russie sous l'inspiration de Dubois, et la fit expédier sans y changer un mot. Le Tsar ne reçut jamais de réponse officielle à l'offre de la main de sa fille, mais quelques mois plus tard il apprit le mariage du duc de Chartres avec une princesse allemande ^
Le duc d'Orléans survécut peu à son confident. Epuisé par les fatigues d'une vie excessive et surmenée, il allait s'éteindre prématurément; à quarante-neuf ans il était vieux. Lui-même se sentait condamné et attendait l'apoplexie : elle le frappa le 3 décembre de la même année 1723. Le jeune Roi, sur le conseil de son précepteur Fleury, fit
' Affaires étrangères. Lettre circulaire aux agents de France à l'étranger. * tt La nouvelle du mariage du jeune duc ne fait pas plaisir aux Russes», dit Campredon dans sa dépêche du 22 avril 1724.
appeler alors un autre prince du sang, le duc de Bourbon, chef de la maison de Condé. 11 suffit de quelques paroles de Fleury et d'un signe de tète du jeune homme pour faire un premier ministre. L'Europe entière fut informée « que le « Roi avait remis à M. le duc de Bourbon l'administration « générale de ses affaires ' î^ . Pour la seconde fois, Louis XV déléguait son pouvoir j de longtemps encore il ne devait pas s'essayer à l'exercer : le ministère du duc de Bourbon fut une nouvelle régence.
La France a connu peu de gouvernements moins recommandables. Personnellement, le duc n'avait aucune valeur; de plus, il subissait l'ascendant d'une femme, la marquise de Prie, dont d'.^rgenson, son ami, a écrit : «Pendant deux « ans elle gouverna l'Etat; dire qu'elle l'ait bien gouverné, « c'est autre chose ^. « A contempler les gracieux portraits que l'art du dix-huitième siècle nous a laissés de mailame de Prie, qui pourrait découvrir sous ses traits de jeune déesse une âme avide et basse, dévorée par la passion de l'intrigue, sans avoir aucune des qualités qui excusent et ennoblissentl'ambilion"?Lan]arquisenes'inspirajamaisque de mesquines préoccupations, et imposa à la France une politique à son image. A l'extérieur, le nouveau ministère annonça l'intenlion de persévérer dans le système suivi par la Régence, mais ne sut pas imiter la dextérité de ses devanciers, et aggrava toutes leurs fautes. Plus de servilité envers
' Affaires étrangères. Circulaire envoyée aux agents diplomatiques de France à l'étranger, décembre 1723.
^ D*Ar(;e\sox, Mémoires, édition de la Société de l'Histoire de France. Paris, Renouard, 1859, t. I, p. 56.
l'Anglelerre, plus de hauteur envers la Russie, telle fut sa règle de conduite. En apprenant le changement de gouvernement, Pierre avait senti se réveiller une partie de ses espérances ; s'il renonçait momentanément au projet de marier sa fille dans la maison royale, il n'avait jamais retiré ses offres d'alliance politique, et, vers le commencement de 1724, il les renouvela expressément au duc de Bourbon. Celui-ci fit répondre «que les motifs pour leste quels le Roi croyait devoir exiger, avant toute négociation, « la réconciliation de la Russie avec l'Angleterre étaient « devenus une raison d'Etat dont on ne pouvait se départir « en aucun temps ' » . Si Dubois avait toujours insisté sur la réconciliation, il n'en avaitjamais fait une condition sine qua non; le duc de Bourbon, suivant l'expression du ministre Morville, en faisait « le préalable nécessaire du traité « d'alliance projeté avec le Tsar d .
Celle fois, la négociation semblait définitivement rompue. Quelques mois plus tard, un incident imprévu offrit au gouvernement de «M. le Duc 35 l'occasion de la renouer. A celte époque comme à d'autres instants de son histoire, la France, mal servie par un gouvernement incapable et corrompu, conservait à l'étranger des représentants éclairés et fidèles, legs d'un régime précédent. L'impulsion donnée à notre diplomatie sous le règne de Louis XIV se faisait encore sentir aux extrémités, bien qu'au centre elle se fût arrêtée. C'est principalement en Orient que des agents animés depuis plusieurs siècles du même esprit et imbus des
' Affaires étraugères. Morville àCamprcdon, 1724 (premier moisj .
PROJKTS DE MARIAGE. 71
mêmes traclilions conservaient à la France un rôle conforme à ses intérêts comme à sa dignité. En 1 724, un dissentiment s'éleva entre les Turcs et la Russie. Les agrandissements de cette dernière sur les bords de la mer Caspienne et rétablissement de sa domination dans les provinces musulmanes du Caucase avaient éveillé les alarmes de la Porte, qui s'arrogeait sur le monde de l'Islamisme tout entier un droit de suzeraineté et de haute protection. Après un échange d'explications qui ne satisfirent personne, l'explosion de la guerre semblait imminente. Pierre le Grand la redoutait ; tout en désirant garder ses conquêtes, et malgré la hauteur de son langage, il s'efforçait sous main de provoquer notre intervention en faveur de la paix. Il était de notre intérêt de faire avorter le conflit, car la France eût tenu un rôle difficile entre les Ottomans, qui n'avaient pas cessé d'être nos alliés, et les Russes, qui aspiraient à le devenir. Cependant les hostilités s'engageaient en Asie, lorsque le grand vizir, avant de déclarer officiellement la guerre, voulut se conformei- à un usage dont la tradition s'était perpétuée à Constantinople et que nous avons vu revivre de nos jours. Il convoque les dignitaires de l'Empire et les principaux chefs religieux, et consulte cette haute assemblée, moitié sénat, moitié concile, sur le point de savoir si la Turquie peut pieudre les armes sans enfreindre la loi du Prophète. A l'exposé des griefs relevés contre la Russie, d'un commun accord tous les assistants se prononcent pour la guerre ; on veut qu'elle soit déclarée sur-le-champ, on veut que l'étendard du Prophète soit déployé et que l'ambassadeur russe soit enfermé au château des Sept-Tours. Soudain, au
72 LOUIS XV KT KLISADICTH DK RISSIK.
milieu de l'effervescence générale, un diogmanse présente. Il se dit envoyé par le marquis de Bonac, ambassadeur de France, pour parler en son nom. Il fait ressortir avec vivacité les inconvénients de la guerre, expose qu'une rupture entre la Porte et la Russie profiterait surtout à la maison d'Autriche, leur ennemie commune, et propose de recourir aux bons offices de « l'Empereur de France » . Ce langage adroit tempère l'enthousiasme belliqueux de l'assemblée; la déclaration de guerre est ajournée et la médiation de la France acceptée '.
Bonac avait pris l'initiative de cette intervention sans avoir reçu d'ordres de son gouvernement. Enhardi par son succès, il n'hésite pas à se mettre en rapport avec M. de Campredon, se fait envoyer par l'intermédiaire de ce dernier une lettre du Tsar conçue en termes conciliants, la montre aux Turcs, rapproche les parties, préside des conférences, évite les discussions irritantes, et remplit en conscience son rôle de pacificateur. La négociation approchait de son terme, et l'accord allait se conclure, lorsque M. de Bonac reçut enfin de sa cour des pouvoirs réguliers l'autorisant à olfrir la médiation du Roi "^ La convention destinée à clore le différend fut rédigée par Bonac, revue par Campredon et signée à Constantinople par les plénipotentiaires ottomans et russes. Elle laissait au Tsar les provinces septentrionales du Caucase, le Daghestan et le Schivan. Par compensation, la Porte obtenait le droit de
' loir sur cette négociation les Mémoires sur l ambassade de France en Turquie, par le comte i)' Saim-Piuest, p. 121 et suivantes. 2 S.Ai\r-PKiEST, p. 122
s'annexer certaines parcelles de l'empire persan, que la guerre civile et l'invasion des tribus de l'Afghanistan semblaient menacer de dissolution.
La Russie recueillait l'avantage principal de cette transaction, qui consolidait sa position dans le Caucase et assurait SCS frontières méridionales. Si MM. de Bonac et de Campredon avaient préféré les intérêts du Tsar à ceux du Sultan, c'estque tous deux, partisansconvaincus del'alliance russe, s'appliquaient à la procurer à la France malgré son gouvernement. « Ce ne fut que par une espèce de complai- « sance, dit le premier dans ses Mémoires ', qu'on me périt mit de m'occuper de notre réunion avec la Russie. « Quant à M. de Campredon, il ne désespérait pas d'amener Pierre à un rapprochement avec l'Angleterre par reconnaissance envers la France, et de reprendre ensuite la négociation suspendue. Son succès dans l'affaire de la médiation le détermina à une démarche hardie.
Le jour même où l'instrument du traité signé avec la Porte parvint à Pétersbourg, sachant que le Tsar devait se rendre solennellement à la cathédrale, il va se poster sur son passage. Pierre paraît, à cheval et suivi d'une nombreuse escorte. Remarquant sur son visage un air de satisfaction qui ne lui est plus habituel, Campredon fend la foule €t l'aborde inopinément, au moment même oii il descend de cheval pour entrer à l'église. Loin de s'irriter de celte familiarité, le prince prend la main du ministre, et faisant allusion au traité signé naguère avec la Suède sous notre
' Cité par Saixt-Priest, p. 121.
74 LOlîS XI ET ELISABETH DE RISSIE.
médialion : « Vous avez toujours élé pour moi, dit-il, un « ange de paix. 5' — « Faites en sorte, Sire, lui réplique « Campredou, que j'aie cet honneur jusqu'à la fin. Votre " Majesté sait tout ce que le Roi mon maître a fait pour Elle • «ne ferez-vous rien à la considération de Sa Majesté, qui « ne désire, dans les instances qu'Elle vous fait depuis si «longtemps pour le rétablissement d'une bonne inlelli- « geuce entre vous et le roi d'Angleterre, que votre gloii o « et vos véritables intérêts? » — « Je ne serai, reprit « l'Empereur, ni ingrat, ni méconnaissant, et je vais sur- « le-champ donner à mes ministres des ordres dont vous «aurez lieu d'être satisfait', v II tint parole, car peu de jours après il témoignait officiellement l'intention de traiter de fa réconciliation avec l'Angleterre, et priait la France de ménager un accommodement sur la base de satisfactions réciproques.
Ce résultat surprit les ministres russes, qui s'étonnèrent de l'audace et du bonheur de Campredon; il surprit davantage la cour de France, qui ne put se dispenser de complimenter son envoyé. Il semblait que rien ne dût s'opposer désormais à la signature de l'alliance franco-russe, puisque l'obstacle unique venait de s'aplanir. La négociation reprit, mais à la condescendance de Pierre le gouvernement du duc de Bourbon répondit par une nouvelle exigence. La réconciliation avec l'Angleterre ne lui suffisait plus. Transformant en prétention formelle le vœu exprimé par Dubois au début des négociations, il voulait que le roi de la
* Affaires étraugèrcs. Campredon, i" août 172V.
PROJETS l)K MARIAGE. 75
Grande-Bretagne fût appelé à signer en qualité de partie contractante au traité d'alliance '. Les Russes protestèrent contre cette intrusion de l'Angleterre dans un acte qui ne la concernait point; s'ils consentaient au rétablissement des relations diplomatiques avec Londres, était-il |)Ossible de passer en un jour de l'hostilité à une confiance intime? « Il n'y aurait aucune difficulté, disaient leurs ministres à K M. de Campredon, à traiter avec vous seul, et l'alliance «serait signée aujourd'hui même. Au contraire, notre « maître voit de grandes difficultés à traiter de concert avec « vous et avec l'Angleterre^. " La négociation subit un nouveau temps d'arrêt, et les instants que nous perdîmes ne devaient plus se retrouver.
Lorsqu'à plusieurs reprises Pierre avait insisté auprès de la cour de France pour une prompte conclusion, on eût dit qu'il se sentait pressé par le temps et craignait, si nous lui opposions de nouveaux délais, de ne pouvoir mener l'entreprise à son terme. Depuis quelque temps, il était eu proie à de lugubres pressentiments. Confiant dans sa volonté de fer et dans sa vigueur physique, il avait trop compté sur ses forces; aujourd'hui ses forces l'abandonnaient. Ce robuste ouvrier de la grandeur moscovite s'était épuisé à la peine. Sa vie n'avait été qu'une lutte, lutte contre l'ennemi du dehors, contre son peuple, contre les siens, et ce combat de chaque jour avait à la fois fatigué son corps et assombri son âme. Quand il avait rencontré
' Affaires étrangères. Morvillc à Campredon, 17 sppicmbrc, 7 décembre et 28 (l('ceml)rc 172i.
^ lùid. Campredon, 8 décembre iTâ'»-, 9 janvier 1725
76 LOUIS XV ET lîLISADETH DE RUSSIE.
dans son propre fils l'adversaire le plus dangereux de ses réformes et de ses projets, il n'avait pas balancé à Timmo- 1er aux nécessités de sa politique et avait, sinon ordonné, du moins provoqué sa mort. Maintenant, le souvenir de cette tragédie hantait son esprit; on l'entendait, dans des accès de farouche mélancolie, répéter le nom du tsarévitch Alexis et s'écrier qu'il avait sacrifié son sang '. Pour échapper à lui-même, il se réfugiait dans les plaisirs et s'abandonnait avec moins de réserve que jamais à son goîit pour les amusements frivoles ou grossiers. Pendant l'automne de 1724, il ordonne une grande mascarade; il convie toute la cour et même le corps diplomatique à y prendre part. Trois jours durant, des chariots en forme de vaisseaux promenèrent par les rues de Pétersbourg mille masques, parmi lesquels figuraient les plus grands seigneurs ; les uns étaient en bouffons, d'autres en cardinaux romains. L'Empereur, déguisé en matelot, à pied, tenait la tête et menait le cortège, battant de la caisse et exécutant des roulements que n'aurait pas désavoués le plus habile tambour de sa garde. L'Impératrice le suivait, en vendangeuse, un panier de raisins d'une main et de l'autre une bouteille de vin de Hongrie ; elle se rapprochait fréquemment de son mari pour lui verser à boire ".
Au miheu de ces réjouissances, où Pierre cherchait la distraction et l'oubli sans trouver de durables consolations,
' Lkmoxtev, t. II, p. 185. Léniontoy dit avoir cousiilté les notes confidcutielles de l'un des chirurgiens qui soignèrent le Tsar pendant les derniers mois de sa vie.
-Affaires étrangères. Campredon, 20 septembre 1724.
PROJETS DK MARIAGE. 77
une pensée le poursuivait : c'était celle de régler sa succession et d'assurer à ses filles un établissement brillaut. Il s'était arrogé par ukase le droit de choisir son successeur sans tenir compte des lois de l'hérédité, d'enchaîner l'avenir comme il avait dominé le présent ; cependant il hésitait à user de ce droit. Tantôt U faisait couronner solennellement sa femme Catherine et semblait, en l'associant à son ])ouvoir, la préparer à régner après sa mort ; tantôt, au contraire, il reportait ses espérances sur son petit-fils Pierre, l'enfant du tsarévitch Alexis. En même temps, il se hàlait d'unir sa fille aînée au duc Frédéric de Holstein- Gottorp, appelé depuis quelque temps à la cour de Russie; quant à la princesse Elisabeth, il ne pouvait renoncer à l'espoir delà marier dans la maison de France. Substituant dans ses plans au duc de Chartres le duc de Bourbon, il comptait offrir à ce dernier la main de sa seconde fille avec l'expectative de la couronne de Pologne, et il avait fait faire à M. de Campredon quelques insinuations dans ce sens '. Peut-être fut-ce ce secret désir qui le détermina à ne point opposer un refus absolu à la demande de comprendre l'Angleterre dans le traité d'alliance, l'ers les derniers jours de 1724, il fit espérer au représentant français une réponse définitive et soumit l'affaire à son conseil. Le jour même où ses ministres devaient en conférer avec lui, ils apprirent en se présentant à la porte du cabinet impérial que l'Empereur indisposé ne pouvait les recevoir. Le danger se déclara aussitôt; Pierre souffrait depuis longtemps d'une maladie
1 AHaircs ctiaugères. Campredon, 21 octobre 1724.
de vessie qui venait de prendre un caractère aigu. Le 8 février 1725, il succombait à un accès de fièvre ^ S'il faut en croire une tradition dont trente-cinq ans plus tard un de nos diplomates recueillit l'écho, on aurait trouvé sur le bureau du Tsar le projet tout préparé d'un traité avec la France ^. Pierre le Grand avait accompli son œuvre politique et militaire ; son œuvre diplomatique restait inachevée. Il avait voulu doter la Russie d'un gouvernement à l'européenne, établir la prépondérance de son Empire sur les autres Etals du Xord et iui assurer des alliances. De ces trois projets, il avait réalisé avec éclat les deux premiers. Le troisième reposait tout entier sur le concours de la France; ce concours lui ayant fait défaut, Pierre n'atteignit pas son but, et malgré le prestige de ses victoires, il laissait la Russie isolée en Europe. A plusieurs époques de son règne, l'alliance avec la France eût pu se former ; fondée sur une communauté permanente d'intérêts, elle eût été durable. Sans doute, la politique dans laquelle notre pays s'était momentanément engagé ne nous laissait pas une pleine liberté d'action, mais cet obstacle n'eut pas été insurmontable si le gouvernement de la Régence et après lui celui du duc de Bourbon eussent possédé assez de sagacité pour apprécier la portée des propositions russes, et assez d'énergie pour triompher de difficultés plus apparentes que réelles.
' Alfaires étrangères. Correspondance de Russie, janvier et février 1723.
- Le fait fut rapporté à M. de Breteuil, ministre de France en Russie de 1760 à 1763, et se trouve consigné dans sa dépèche du 5 janvier 1762. Archives des affaires étrangères.
PROJCTS DE MARIAGE. 79
La mort de Pierre faillit devenir pour la Russie le signal de déchirements intérieurs. Il n'avait point désigné son héritier : de sa veuve Catherine ou du jeune grand-duc Pierre, qui lui succéderait"? L'audace de Catherine lui assura le pouvoir. Dans les premiers jours qui suivirent la mort de son mari, on la vit tout à la fois, suivant l'expression de Lémontey, « pleurant, conspirant, régnant ' 55 . Elle prit jiardiment la couronne, puis se fît reconnaître par les grands, confirmer par le clergé, acclamer par le peuple. L'œuvre de Pierre le Grand fut sauvée, et le règne de Catherine I" parut la prolongation du sien.
Un des premiers soins du nouveau gouvernement fut de faire à la cour de France la réponse que l'Empereur nous avait promise. Comme son mari, Catherine sentait la nécessité d'une alliance et l'opportunité pour la Russie d'entrer dans un système fédératif avec l'un des grands Etats de l'Europe. Le 10 avril 1725, elle réunissait en haut comité, pour délihérer sur la politique extérieure de l'Empire, la plupart des ministres du règne précédent, Tolstoï, Ostermann, le chancelier Golovkine, l'amiral Apraxine et le prince Menchikof; ce dernier avait su, tout en restant l'ami de Pierre, devenir le favori de Catherine, et il allait jouer désormais un rôle considérable. 11 opina le premier et se prononça en faveur de l'alliance française ; pour l'obtenir,
' Histoire de la Régence, t. II, p. 186.
80 LOUIS XV ET ELISABETH I)i: lUSSIE.
il fallait se résigner, suivant lui, à subir celle de l'Angleterre. Tous les autres ministres se rangèrent à cet avis '. Catherine ordonna alors qu'on fît à M. de Campredon une réponse satisfaisante sur tous les points, et concédant expressément l'admission de l'Angleterre dans le traité. En fait, la résolution de l'Impératrice était prise avant la réunion du conseil; pour se montrer aussi facile, elle avait un motif particulier qu'ignoraient la plupart de ses ministres. Une nouvelle décisive venait de lui arriver de Paris, par une voie sûre et secrète ^, et avait ranimé subitement dans son cœur d'anciennes espérances : c'était l'annonce de la rupture définitive du mariage projeté entre le roi de France et l'infante d'Espagne.
Depuis quatre ans, Louis XV était fiancé à une enfant qu'on avait amenée d'Espagne en ] 722, et qu'on élevait au Louvre pour en faire une Française et une reine. Mais Louis avait seize ans, l'Infante n'en avait pas sept. Cette disproportion d'âge reculait de plusieurs années la célébration du mariage et la naissance d'un héritier du trône ; elle privait pour longtemps la France d'un gage précieux de paix intérieure et de stabilité. Ces considérations frappèrent vivement les ministres du Roi, lorsqu'elles furent d'accord avec leur intérêt personnel. Celui du Régent avait été de retarder le mariage, celui du duc de Bourbon fut de l'avancer. Si Louis XV, dont la santé inspirait encore quelques craintes, mourait sans enfants, la couronne passait dans la
' Campredon fait le récit de cette délibération, d'après les indications de Menchikof lui-même, dans sa dépèche du 13 avril 1725, ^ Ibid
PROJKTS Di: MARIAGi:. 81
branche d'Orléans; c'en é(ait fait de l'influence de la maison de Condé, et à la douleur d'une disgrâce s'ajouterait pour le duc de Bourbon la mortification d'assister au triomphe d'une famille rivale et détestée. Aussi, dès l'été de 1724, le premier ministre clierchait-il les moyens do reprendre à l'Espagne la parole donnée, de renvoyer l'Infante, et en la remplaçant par une princesse plus àgce, d'assurer le mariage immédiat du Roi.
A celte époque, quelques émissaires discrets et adroits, munis d'instructions mystérieuses, étaient partis de France pour un voyage d'exploration d'un genre tout nouveau*. Ils avaient h parcourir chacune des cours où la présence de quelque princesse à marier avait été signalée; ils devaient s'insinuer avec tact dans les bonnes grâces du père et de la mère, interroger les courtisans, faire parler les gouvernantes, examiner la figure et la taille de la jeune fille, s'enquérir de sa santé, de ses qualités et de ses défauts, et rapporter d'elle un portrait physique et moral aussi ressemblant que possible. Au ministère des affaires étrangères, M. de Moiville centralisait tous les renseignements et dressait le tableau comparé des avantages et des inconvénients de chaque union possible. Les émissaires ne poussèrent pas jusqu'en Russie; néanmoins, nous voyons figurer dans le travail de AI. de Morville lu seconde fille de Pierre lo Grand, la grande-duchesse Elisabeth. Elle est placée au nombre des dix- sept princesses qui sont jugées dignes d'attirer spécialement l'attention du Roi, et se trouve classée
' Lémoxtev, t. II, p. 176. V oir aussi d'Haussonville, Histoire de La rJunion de la Lorraine à la Finance, t. IV, p. 177 et suivantes
la seconde dans l'ordre des préférences du ministre '.
Au commencement de 1725 rien n'était décidé, lorsque Louis XV fit une maladie qui le mit en danger pendant quelques jours. La frayeur qu'éprouva le duc de Bourbon le détermina à brusquer les choses. « Il faut faire partir a l'Infante, dit Morville, et par le coche, pour qu'elle aille « plus vite ^. 5> Le 11 mars, le renvoi de la princesse fut décidé en conseil; le 10 avril, avant que nos agents à l'étranger aient reçu la notification officielle de l'événement, la Tsarine en reçut l'avis par des lettres venues de Hollande, où s'était établi un service complet d'informations.
Elle résolut aussitôt de briguer pour sa seconde fille la succession de l'infante espagnole. Elle pensa que, si l'Europe comptait quatre-vingt-dix-neuf princesses à marier, il n'en élait pas une qui, par l'agrément de sa personne autant que par l'éclat de son rang, soutînt la comparaison avec Elisabelh de Russie. La plupart appartenaient à des familles souveraines d'Allemagne, d'anlique origine, mais de modeste état; aucune n'élait la fille d'un grand monarque qui avait fait sentir à l'Europe par une suite de succès retentissants, en même temps que son génie, les ressources de son empire et le prix de son alliance. Une seule concurrente semblait à redouter, c'était la pelite-fille du roi d'Angleterre; mais le roi de France n'épouserait qu'une catholique, et l'Angleterre ne consentirait jamais à laisser une de ses princesses abjurer publiquement la foi proles-
1 D'HaUSSOX VILLE, p. 175.
' LÉIIOMTEY, t. II, p. 179
PROJI]TS DE AIAUIAGE. 83
tante. Au contraire, les grandes -duchesses russes changeaient facilement de religion; Elisabeth se convertirait au calholicisme, de même que sa mère avait embrassé le culte grec en épousant Pierre le Grand. Catherine ne voyait donc aucune objection sérieuse à opposer au choix de sa fille. Seulement il fallait se hâter et qu'au concours prêt à s'ouvrir entre tant d'influences et d'ambitions diverses la Russie ne se présentât point la dernière.
Le soir même du jour où l'Impératrice avait fait décider en conseil l'alliance avec la France et l'Angleterre, elle vit M. de Campredon en audience particulière. « Est-il vrai, « lui dit-elle à brûle-pourpoint, que le Roi renvoie l'Infante « en Espagne? » Le ministre, qui ne savait rien de précis, fit une réponse évasive. « J'ai reçu des lettres de Hollande, « conliuua-t-elle, par lesquelles on m'assure que le jour « du départ de l'Infante est fixé. J'avais bien prévu qu une « princesse aussi jeune ne convenait point à Sa Majesté, « ni au bien de la couronne. Je souhaite à Sa Majesté « toute sorte de bonheurs et de prospérités. Je me ferais « un sensible plaisir d'y pouvoir contribuer, et je vous « charge d'assurer le Roi que son amitié et son alliance me « seraient préférables à celles de toutes les autres puisci sauces du monde ^ «
Le lendemain , le prince Menchikof vint expliquer à M. de Campredon les paroles de l'Impératrice : il existait, suivant lui, un moyen assuré de rendre indissoluble l'union dos deux couronnes et de donner conjointement la loi à
' Affaires étrangères. Campredon, 13 avril 1725.
84 LOUIS XV ET ÉLISADKTH \)K RISSIE.
toutes les autres puissances de l'Europe. Puisque le Roi avait résolu de renvoyer l'infaule en Espagne, que n'épousait-il la princesse Elisabeth? Aucun parti ne saurait mieux lui convenir. La grande-duchesse avait le même âge que le Roi, à six semaines près; elle réunissait toutes les qualités : belle et bien faite, elle avait de l'esprit, de l'enjouement, et assez de vivacité pour s'accommoder parfaitement au genre français. Sa mère possédait un vaste empire avec le pouvoir le plus absolu dont un souverain puisse jouir, et des forces de terre et de mer dont on n'ignorait ni le bon état ni l'importance. Dans le cas où le n ariage se ferait, la Tsarine s'engageait à mettre toutes ses le rces et tout on pouvoir à la disposition de la France, pour quelque entreprise que ce soit. L'alliance russe permettrait à la France d'exécuter ses projets soit dans le Nord, soit en Italie, soit dans l'Empire, et tiendrait dans la crainte et le respect tous les princes de l'Allemagne. Il fallait donc que, sans perdre de temps, M. de Campredon informât son gouvernement de celte ouverture. A Pétersbourg, l'affaire ne souffrirait ni reîard ni difficulté : la religion ne serait pas un obstacle, puisque la princesse embrasserait celle de son mari. Enfin, en contractant celte union, le roi de France ne ferait que suivre l'exemple donné par l'un de ses prédécesseurs, Henri i" ', qui avait épousé une princesse de Russie à une époque où cet empire ne possédait ni la puissance ni la considération dont il jouit ^.
' Au onzième siècle, Henri I", petit-fils de Hugues Capet, avait épousé la fille de Jaroslal le Grand.
s Alïaires étrangères. Campredon, 13 avril 1725,
Deux jours après, Catherine revint à la charge. Elle fît transmettre à AI. de Campredon une proposition qui avait pour but d'intéresser personnellement le duc de Bourbon au succès de l'affaire, en faisant luire à ses yeux l'espérance d'un trône. La Tsarine engageait le prince à épouser la fille de Stanislas Leczinski, élu roi de Pologne en 1704, déchu en 1712, et depuis lors retiré en France. Malgré ses malheurs, Stanislas conservait en Pologne de noinbreux partisans. N'aspirant qu'au repos, il eût fait volontiers en faveur de son gendre le sacrifice de ses droits ou plutôt de ses prétentions. Le mariage du duc de Bourbon avec la princesse Marie Leczinska eut justifié la candidature et facilité l'accès du prince français au trône de Pologne, lors de la prochaine élection, et l'effort combiné de la France et de la Russie eût assuré son succès.
En résumé, Catherine nous offrait, avec la main de sa fille, l'alliance la plus étroite qui se puisse conclure : les projets de Pierre le Grand étaient dépassés. Action commune en Pologne, élévation d'un prince français au trône de Varsovie, union offensive et défensive, entente diplomatique, mise à notre service de toutes les forces militaires de la Russie, telles devaient être les clauses de l'accord qui eût été comme le contrat de mariage de Louis XV et d'Elisabeth. Ce pacte intime eût été signé sans préjudice du ' traité plus spécial à conclure entre la France, la Russie et l'Angleterre, sur les bases déjà discutées.
M. de Campredon se fit dans une dépêche pressante l'interprète fidèle des sentiments et des offres de la Tsarine ; traça de la grande-duchesse un portrait engageant : u Ce
«que m'a dit le prince Menchikof, écrivait-il, sur les «qualités personnelles de la princesse Elisabelh, est « vrai. Il faut qu'elle ait un grand mérite personnel pour « avoir fait les progrès qu'elle a faits dans les langues « française et allemande, qu'elle parle et écrit très bien, a et pour avoir pris des manières aussi polies dans la «conversation et dans toute sa conduite, aussi bien « que la princesse Anne sa sœur , vu le peu de talent « des personnes qui ont eu soin de leur éducation. D'ail- « leurs, c'est une maxime établie en Russie que loutcs « les femmes, depuis les princesses jusqu'aux bourgeoises, « ont une soumission aveugle pour les volontés de leur « mari ^ . »
Le ministre passait ensuite aux avantages politiques de l'alliance ; « La Tsarine, disail-il, prendra toutes les mesures « que l'on voudra contre la maison d'Autriche, dont elle « ne craint rien tant que le voisinage. J'ai des voies sûres « et promptes pour pénétrer ses plus secrets sentiments et « pour lui faire passer ceux qu'il plaira au Roi, sans que les « intrigues de ses minisires puissent y apporter de grands « obstacles. Le défaut de naissance de la princesse Elisabeth « est réparé avec éclat par la possession du diadème dont « sa mère est revêtue, et il n'est pas douteux que quelque « candidat qu'on veuille porter sur le trône de Pologne, « son sort ne soit principalement décidé par le suffrage et « l'appui de la Tsarine. »
La dépèche de AI. de Campredon venait d'être expédiée,
* Affaires étraDgères. Campredon, 13 avril 1725.
lorsque Catherine apprit à la fois l'ouverture et le résultat d'une négociation entamée par le duc de Bourbon pour le mariage du Roi avec la fille du prince de Galles. L'Angleterre nous avait opposé un refus péremptbire, alléguant la différence de religion. Cette nouvelle délivra l'Impératrice d'une inquiétude et augmenta sa confiance dans le succès de ses démarches. En arrivant à Versailles, sa proposition trouverait la place libre.
Soudain d'étranges avis lui arrivèrent de France, par l'intermédiaire de son ambassadeur Kourakin. Ce dernier lui faisait le récit d'une sorte de roman en action dont la cour aurait été le théâtre, où le Roi aurait joué le rôle de jeune premier, et oii le duc de Bourbon se serait réserve les fonctions de metteur en scène. Une sœur de M. le Duc, mademoiselle de Sens, avait paru récemment à Versailles, où ses débuts avaient lait sensation. Agée de dix-neuf ans, d'une beauté remarquable et dans tout l'éclat d'une jeunesse épanouie, elle n'avait pas tardé à faire sur le cœur du Roi une vive impression. La jeune fille avait accueilli les hommages de son cousin avec une ingénuité calculée, et bientôt cette inclination réciproque était devenue l'objet de toutes les conversations. Tout à coup on apprend le départ de la princesse; on assure qu'elle s'est retirée dans un couvent sur l'ordre de son frère. Désespoir du jeune monarque, qui fait appeler le duc de Bourbon et se plaint de cette sévérité inattendue. « Ma sœur, réplique le duc, n'est « pas d'un rang à être maîtresse. » Le Roi répond qu'il veut en faire sa femme : un grand conseil doit s'assembler et aura mission de sanctionner par l'avis d'hommes graves le
coup de tête du jeune homme. Suivant le prince Kourakin, la moralité à tirer de cette aventure était qu'il ftillait rétléchir mûrement avant de se lier à une cour où l'esprit d'intrigue ne laissait place à aucune préoccupation d'intérêt public '.
Ce récit porta mi premier coup aux espérances de la
Tsarine. Elle envoya Tolstoï vérifier auprès du ministre
c!e France l'exactitude des faits rapportés par le prince
Kourakin. M. de Campredon se trouva fort embarrassé de
repondre ; il ne savait rien et craignait de se compromettre.
A tout hasard, il plaida en faveur de son jeune maître les
circonstances atténuantes; un roi n'était-il pas libre,
comme un simple particulier, de suivre le mouvement
de sou cœur ? « Les rois qui se sont mésalliés, répliqua
« vivement Tolstoï, ont perdu considérablement de leur
<£ gloire et de leur réputation, et celle des rois de France
« a toujours été conservée sur cet article avec la pureté
« qui brille sur les fleurs de lys qui font l'ornement de
« leur couronne. Toute l'Europe a les yeux sur le seul
« rejeton de Louis le Grand, et n'en attend que des choses
« conformes à la gloire infinie que cet incomparable
ic monarque s'est acquise jusque dans les lieux les plus
« reculés ". »
A la suite de cette entrevue, Campredon reprit la plume et écrivit une seconde lettre. Elle lui fait honneur, car elle pouvait lui coûter sa place, et il ne possédait rien. L'humble agent se permettait de donner ù son gouvernement une
' Affaires étrangères. Campredon, 24 avril 1725. * Ibid.
PROJETS DK MARIAGE. 89
leçon de patriotisme et de désintéressement, Après avoir rapporté avec franchise au ministre Morville les récits du prince Kourakin et l'effet qu'ils avaient produit, il ajoutait ses observations personnelles ; les voici :
« Pour vous seul, Alonseigneur, s'il vous plaît. — Mon- « seigneur, si mon sincère attachement pour votre personne
' « avait besoin de preuves, je ne pourrais vous en donner " une plus convaincante que la confiance avec laquelle je « me donne l'honneur de vous écrire aujourd'hui les dis-
. « cours qui se tiennent ici sur le prétendu mariage du Roi. « Dans mes dépêches, j'ai ménagé autant qu'il m'a été poste sible les expressions dont on s'est servi par rapport à la « personne de AI. le Duc, que le prince Kourakin suppose « vouloir sacrifier toutes choses à son ambition et à sa « haine contre la maison d'Orléans, et que c'est pour ce « seul motif qu'on a renvoyé l'Infante avec très-peu de mé- « nagementet sans avoir pris d'autres mesures. Dieu veuille « diriger pour le mieux les résolutions de Sa Majesté et de « ses conseils, mais je remarque que les avis de M. le « prince Kourakin font ici de grandes impressions et qu'ils « apporteront de nouvelles difficultés à la négociation dont « je suis chargé. Il n'appartient pas à un ver de terre « comme moi de raisonner, d'autant plus que je le ferais « peut-être sur de faux principes; mais si une partie de ce « que M. le prince Kourakin marque était vrai, il sem- « blerait que le parti qu'on a proposé ici pour le Roi lui " conviendrait infiniment mieux de toutes manières. Sa « Majesté aurait à sa disposition une des principales « puissances de l'Europe. Elle lui assurerait celles de
« Suède et de Pologne et en même temps la couronne de « Pologne pour M. le Duc par son alliance avec la fille du a roi Stanislas. La Tsarine m'en fit encore assurer hier j)ar « le prince Menchikof, en m'insinuant qu'elle reconnaîtrait « en particulier le service que vous, Monseigneur, rendriez « à Sa Majesté et à elle en cette occasion; mais encore une « fois je ne suis que Pécho fidèle de ce que j'entends, sou- « mettant à vos grandes lumières et à la bonté dont il vous « plaît de m'honorer. Monseigneur, de faire de tout ceci « l'usage que vous jugerez à propos, vous suppliant trèsce humblement de me prescrire si vous voulez que je con- « tinue ou que je m'abstienne de vous donner ces sortes « d'avis '. »
De Pétersbourg à Versailles, un courrier mettait de vingtcinq à trente jours. Parties le 14 et le 24 avril, les deux lettres de Campredon n'arrivaient que dans le courant de mai. A cette époque, la résolution du Roi ne serait-elle pas irrévocable? Dans le cas contraire, les offres de Catherine et les objurgations de notre agent suffiraient-elles à détourner le gouvernement de France de la voie où il paraissait s'engager?
Il est certain que le duc de Bourbon, après l'échec de ses tentatives à Londres, agita sérieusement le projet déplacer l'une de ses sœurs sur le trône de France. Il songea d'abord à mademoiselle de Vermandois, qu'un goût prononcé pour la vie rehgieuse avait retenue jusqu'à présent loin du monde et de la cour. Ne pouvant la présenter au Roi, il se borna
' Alfaircs étrangères. Campredon, 24 avril 1725. Lettre particulii rc à M. de Moriille.
à détailler complaisamment ses atliaits dans un mémoire présenté au jeune monarque : « Sa figure, disait-il, est telle « qu'on peut la souhaiter; ses mœurs ont répondu à son « éducation. Elle est d'un caractère doux et d'un esprit « aimable. Il pourrait mieux convenir de préférer uneper- « sonne dont on connaît l'esprit et le caractère à une autre « dont on les ignore '. » Un peu plus tard, l'apparition à la cour de mademoiselle de Sens, sœur cadette de mademoiselle de Vermandois, et. l'impression qu'elle y produisit, parurent faire pencher la balance en sa faveur : le prince Kourakin ne fut pas le seul des ambassadeurs étrangers à informer sa cour d'un choix qui paraissait inévitable^^. Cependant M. le Duc ne tarda pas à éprouver quelques scrupules; il craignait l'opinion et abandonna un dessein qui, en satisfaisant sa vanité, eût suscité contre lui l'indignation de la France et de l'Europe. Au commencement de mai tout semblait remis en question. « On est toujours « dans l'incertitude, écrivait dans son Journal l'avocat
' Mémoire signé du duc de Bourbon, tiré des Archives nationales et publié dans la Revue rétrospective, 2" série, t. X, p. 18-3. Ce mémoire est précédé d'un autre ne portant aucune signature, mais adressé au duc de Bourbon et destiné à appeler spécialement son attention sur mademoiselle de Vermandois. Quelques auteurs prétendent que madame de Prie se serait rendue mystérieusement à l'abbaye de Fontevrault pour sonder les dispositions de la jeune princesse à son égard, et que mécontente des hauteurs de mademoiselle de Vermandois, elle l'aurait laissée, suivant l'expression de Voltaire, faire la fière dans son couvent. Cette anecdote ne repose sur aucun témoignage authentique.
* Léiio\tey, article publié dans la Bévue rétrospective, I" série, t. IV', p. 109-llG. Lémontey ne croyait pas aux projets antérieurs sur mademoiselle ('e Vermand-.iis, mais il ne connaissait point l'existence du mémoire do;it n:ius icuous de citer un extrait, et qui ne laisse aucun doute sur la question.
« Marais. Ce ne sont que gageures parlout. L'un parie « pour l'Anglaise, l'aulre pour la Polonaise, l'autre pour la u Piémonlaise, l'autre pour la Portugaise, l'autre pour la « Lorraine '.55
C'est à ce moment qu'arrivèrent les propositions russes transmises parCampredon. Furent-elles l'objet d'un sérieux examen? furent-elles discutées en conseil? passèrent-elles en entier sous les yeux du Roi? Rien ne l'indique. Nous lisons en marge de la dépêche du 14 avril, conservée aux Archives, ces mots : « Tenue secrète. 5' A côté de la dépêche, nous en trouvons une pâle analyse, destinée vraisemblablement à être lue au Roi et au conseil. C'est qu'en effet le duc de Bourbon et la marquise de Prie s'étaient définitivement rattachés à un plan en opposition absolue avec les vues de la Tsarine, et il leur importait que les nouvelles venues de Pélersbourgne transpirassent point, de peur qu'il ne se produisît dans le public un mouvement d'opinion défavorable à leurs projets. Qu'une princesse de haut rang fut appelée à s'asseoir sur le trône de France, elle répugnerait à se faire l'instrument du premier ministre et de sa maîtresse. Ils préféraient tirer de sa retraite une princesse obscure qui leur devrait tout, resterait leur créature et payerait de sa soumission une élévation inespérée. Plus les nécessités politiques recommandaient une union éclatante, plus les conseillers du Roi semblaient chercher un parti modeste. L'intérêt delà France était en désaccord avec celui de madame de Prie; l'intérêt de la marquise prévalut.
' Journal de Matlàeu Marais^ t. III, p. 180.
PROJETS DE MARIAGE. 9i
La première lellre de Cainpredon avait été reçue le 8 mai. Le 11, AI. de Moruilie répondit par une dissertation banale sur les affaires courantes; il ne touchait pas un mot de la proposition de mariage et ajoutait seulement en poslscriplum : « Je remets à l'ordinaire prochain de traiter « avec vous les affaires dont il est question dans votre « dernière lettre. Si on vous en parle, tenez-vous à des « assurances générales d'amitié et de dévouement'. » La dépêche particulière écrite par Campredon le 24 avril ne reçut pas de réponse.
La Tsarine patienta quelque temps. Toutefois, ses illusions s'envolaient : l'étroitesse d'esprit et l'égoïste ambition du duc de Bourbon lui apparaissaient et la détachaient de nous. Autour d'elle, des influences contraires à la nôtre commençaient à se révéler, et nos ennemis agissaient.
V ers le milieu de mai, un personnage mystérieux arrivait à Pétersbourg, oii il s'efforçait de cacher avec soin sa présence et le but de son voyage. Il se présenta chez le premier médecin de la Tsarine, lui remit des lettres de recommandation, reçut bon accueil, et fut mis en rapport avec quelques-uns des ministres russes. C'était un olficier anglais du nom de Hay ; il faisait partie de ce groupe d'hommes déterminés qui avaient suivi en exil la maison de Stuart, et assistaient le Prétendant dans ses efforts pour reconquérir le trône. Privés de ressources et dispersés dans toute l'Europe, ils menaient une vie d'aventures ; on retrouve leur main dans toutes les intrigues. Celui-ci était l'agent
* Affaires élraugères. IMorville à Campredon, 11 mai 1725.
d'une conspiration diplomatique ourdie contre la France. Le roi d'Espagne en était le chef, et son principal ministre, le baron de Ripperda, en était l'âme.
Philippe V s'était considéré comme insulté par le renvoi de l'Infante et brûlait d'en tirer vengeance. Il avait cru retrouver un Albéroni dans l'aventurier Ripperda, qui changea trois fois de patrie et trois fois de religion, et qui, né sujet des Provinces-Unies, devait mourir pacha du Maroc. Ripperda avait de l'adresse, du feu, la passion et la science de l'intrigue : il formait mille projets romanesques et en faisait réussir quelques-uns. C'est ainsi qu'il parvint à réconcilier les Bourbons d'Espagne avec cette maison d'Autri'îhe à laquelle ils avaient disputé leur trône par de si furieux combats. Un ressentiment commun contre nous rapprocha les deux parties ; l'habileté de Ripperda fit le reste, et une alliance se prépara entre Philippe V et l'empereur Charles VI, qui peu d'années auparavant persistait à prendre le titre de roi des Espagnes; elle était dirigée contre la France et contre l'Angleterre gouvernée par la maison de Hanovre. Nos ennemis se croyaient assurés de l'appui d'une partie des princes italiens ; ils recherchèrent celui de la Russie, et c'est dans ce but que partit pour Pétersbourg l'émissaire anglais. Catherine ne refusa pas de l'entendre, mais ne voulut lui donner aucune espérance avant de savoir si le projet de mariage avait perdu toute chance de succès. Lorsqu'un de ses ministres, lagoujinski, la pressa d'entrer en négociation avec l'Autriche et l'Espagne : « Le roi de France est-il marié ? 5? répondit-elle. En même temps, et en sa présence même, le prince Men-
chikof demandait à Campredon s'il comptait recevoir prochainement une réponse à ses dépêches \
Campredon vit le péril ; il perça le mystère des négociations enlamées par l'envoyé de Ripperda et prévint sa cour'^. Ce dernier appel ne fut pas mieux entendu que les précédents : le duc de Bourbon avait définitivement écarté la proposition russe et arrêté son choix. Il tenait enfin l'objet si ardemment recherché ; par un hasard étrange, ce fut peut-être la Tsarine qui le lui fit trouver. On se rappelle que Catherine lui avait offert d'épouser Marie Leczinska et de monter ensuite sur le trône de Pologne. Cette ouverture appela l'attention de AI. le Duc sur la fille du roi Stanislas; il trouva en elle une personne de bonne race, mais n'appartenant à aucune famille régnante, dépourvue d'ambition, prête à s'effacer, propre enfin à se contenter du rôle dépendant auquel il destinait la reine de France. Il la refusa pour lui et la donna au Roi. Un des émissaires galants que le duc de Bourbon avait envoyés en Allemagne, le chevalier de Méré, passa à Wissembourg, où Slanislas Leczinski vivait avec sa femme et sa fille dans une obscurité indigente. Leur existence modeste et digne servit au chevalier de Méré à composer un touchant tableau d'intérieur, oïl la princesse Alarie tenait le premier plan avec sa douceur timide, sa piété, sa grâce naïve que n'avait point encore déflorée le séjour de la cour. Mise sous les yeux du Roi, cette peinture dut, sinon le séduire, au moins lui faire envisager comme un acte de haute raison l'union
> Affaires étraD<i[ères. Campredou, 19 mai et 12 juin 1725. • Voir Liî.MOMEV, t. II, p. 192.
qu'on lui proposait. Louis XV se laissa faire docilement, et le 27 mai le mariage fut annoncé.
On sait le reste; on sait comment ce choix imprévu étonna tout le monde, même celle qui en fut l'objet, et comment le roi Stanislas considéra ce retour de fortune comme un effet miraculeux de l'intervention divine ; comment aussi madame de Prie alla chercher Marie Leczinska à Wissembourg, et comment la vertueuse princesse parut à la cour sous les auspices de la maîtresse du duc de Bourbon. Quant à l'impression de désappointement produite sur le public, elle se fait jour dans tous les Mémoires du temps. « Le mariage est déclaré, écrit l'avocat Marais ; la cour a « été triste comme si on élait venu dire que le Roi fut tombé « en apoplexie '. « A Paris, les bourgeois trouvèrent le parti mauvais et le Roi mal marié ; ils s'alarmèrent pour l'avenir et tirèrent de sinistres horoscopes : « On verra, dit le « chroniqueur, écho fidèle de l'opinion, les suites d'un ma- « riage avec la fille d'un roi qui n'est plus roi et qui est « d'une nation tout à fait étrangère à la nôtre ^. »
Paris avait raison et voyait plus clair que nos hommes d'Etat : le choix de Marie Leczinska fut une faute capitale. Si la nouvelle reine devait montrer sur le Irône l'exemple de toutes les vertus, elle n'avait aucune des qualités nécessaires pour retenir le cœur de son époux. Au point de vue politique, le mariage polonais n'offrait pas un avantage et pouvait entraîner la France dans de compromettantes aventures. Louis XV ne recevait pas en dot la certitude ni
> Journal de Mathieu Marais, 27 mai 1725, t. III, p. 187. » Ibid.
même l'espoir d'une alliance ; c'était lui qui prenait l'engagement moral d'appuyer les revendications d'un roi déchu. Enfin, l'union dont le duc de Bourbon et madame de Prie portent la responsabilité allait avoir pour résultat immédiat de rompre l'accord prêt à se conclure avec la Russie. Catherine n'avait jamais eu la prétention d'imposer à Louis XV la main de sa fille, mais ne devait point nous pardonner d'avoir préféré au sang de Pierre le Grand celui d'un roi dépossédé de Pologne.
L'impératrice de Russie apprit le mariage du Roi par le bruit public ', avant d'avoir reçu aucune réponse à sa proposition. Ce fut seulement lorsque Stanislas eut notifié l'événement aux différentes cours que la France se décida à expliquer son refus par une lettre parvenue à Pétersbourg le 30 juin. Elle le fit avec courtoisie, mais le motif allégué laissait à douter si les dépêches de Campredon avaient été lues jusqu'au bout. La France persistait à se retrancher derrière la différence de religion, après la déclaration faite par la Tsarine avec tant d'énergie qu'Elisabeth embrasserait le culte de son mari :
« Je réponds par cette lettre. Monsieur, écrivait le secréa taire d'Etat à Campredon, à celle par laquelle vous rente dez compte de la proposition qui vous a été faite par le K prince Menchikof pour le mariage du Roi avec la prin- « cesse Elisabeth. Vous jugerez aisément que, lorsqu'il a été « question du choix d'une princesse épouse de Sa Majesté, « l'on n'a pas fait peu d'attention à l'avantage que l'on
1 Affaires étrangères. Campredon, 9 juin 1725. j n
« aurait pu trouver dans l'alliance d'une princesse fille du
« feu Tsar et de la Tsarine, et que d'un côté les grandes
a qualités qui ont porté la Tsarine au degré d'élévation où
Cl elle est, et de l'autre les agréments personnels dont on
« savait que la princesse Elisabeth était douée, n'auraient
« pour ainsi dire pas permis à Sa Majesté de fixer son choix
« ailleurs, si l'on avait pu espérer que la religion que la
« Tsarine et sa famille professent n'eût pas été un obstacle
« au succès des vœux de Sa Alajeslé ; mais dans cette opi-
« nion, fondée sur l'attachement que l'on a en Moscovie
« pour la religion du pays, et sur l'inconvénient qu'il y
« aurait pu avoir pour la Tsarine elle-même de faire aux
K yeux de tous ses sujets changer de religion à la princesse
« sa fille, Sa Majesté ne peut que conserver uue reconnais-
« sance infinie des marques qu'elle reçoit de l'amitié d'une
« aussi grande princesse que la Tsarine. Si les sentiments
« de Sa Majesté pour elle avaient pu encore être augmen-
« tés, ils l'auraient été par un témoignage aussi marqué
u des heureuses dispositions de cette princesse ; elle s'aper-
« cevra dans la suite, lorsqu'une fois la négociation de
« l'alliance dont vous êtes chargé sera conclue, que Sa
« Majesté sait porter aussi loin les effets de son amitié et
« de son affection pour les princes ses alliés que si elle
« leur était unie par les nœuds du sang les plus étroits.
« Vous ne pourrez, Monsieur, trop faire sentir cette vérité ;
« en assurant la Tsarine et le prince Menchikof que l'on
« observera le plus grand secret sur la proposition dont il
« s'agit, et que l'on ne commettra point la dignité de cette
« princesse, vous emploierez les termes les plus forts pour
« faire connaître que Sa Majesté y a élé extrêmement senti sible, et qu'elle ne désire rien plus particulièrement que « de trouver des occasions de faire connaître à la Tsarine u l'estime qu'elle conservera toujours pour cette princesse « et pour sa famille ^ »
A celte réponse s'en joignait une autre. Au moment où la Tsarine avait offert pour Louis XV la main de sa fille, craignant que le Roi n'eût déjà contracté d'autres engagements, elle nous avait fait dans le plus grand mystère la proposition subsidiaire d'unir Elisabeth au duc de Bourbon. Un tel mariage ne pouvait plaire à madame de Prie; celte ouverture fut rejetée comme la première. Le duc fit répondre une lettre où débordaient les expressions de la plus vive gratitude, mais dans laquelle il n'indiquait pas même l'ombre d'un motif à l'appui de son refus. « Je ne pourrais « peindre qu'imparfaitement, écrivait M. de Morville de sa « part, toute la douleur que Son Altesse Sérénissime a res- « sentie de n'être plus en liberté de recevoir l'honneur que « la Tsarine voulait bien lui faire, mais en même temps K M. le Duc ne met point de bornes aux mouvements de « sa reconnaissance^. 55
Après ce double refus, le refroidissement entre les deux cours ne se fit pas immédiatement sentir. A la lecture des lettres de M. de Morville, Catherine se contenta d'observer sèchement qu'il eût été facile de s'entendre sur l'article de la religion et de demander le secret \ Elle n'accéda pas
> Affaires étrangères. Morville ù Campredon, 21 mai 1725,
» Md.
' Ibid. Campredon, 30 juin 1725.
encore aux propositions que continuaient à lui adresser l'Autriche et TEspagne et se montra même disposée à suivre avec la France et l'Angleterre la négociation commencée, mais elle n'y portait plus le même empressement. Elle soulevait des difficultés, et l'on eût dit que pour reprendre sa liberté, elle n'attendait qu'un prétexte. Ce fut le duc de Holstein, son gendre, qui le lui fournit. Il revendiquait le Schleswick contre le Danemark, qui avait occupé cette province pendant les troubles du \ord et n'entendait plus s'en dessaisir, .^u milieu de 1725, le conflit prit un caractère aigu : la question du Schleswick s'éleva comme un point menaçant sur l'horizon politique d'où, jusqu'à nos jours, elle ne devait plus disparaître. La France et l'Angleterre avaient garanti dès 1721 au Danemark la possession du pays contesté ' ; d'autre part, la Tsarine prit fait et cause pour le duc; elle demandait au moins que, dans le traité qu'elle signerait avec les puissances occidentales, la promesse d'un dédommagement pour son gendre fût stipulée, et même qu'une clause spéciale précisât la nature et l'importance de cette compensation. Par égard pour la cour de Copenhague, l'Angleterre refusa péremptoirement, et la France se rangea docilement à cet avis : les Russes persistant dans leur demande, ce différend devint la pierre d'achoppement de la négocialion. Pourtant ce fut Louis XV qui rompit le premier. Le 25 octobre 1725, il enjoignait à M. de Campredon de cesser les conférences. A cet instant, notre ambassadeur à Constantinople, M. d'Andrezel, s'occupait de faciliter aux
1 Flassan, t. V, p. 32,
Russes l'exécution de leurs conventions récentes arec la Porte; il reçut ordre de suspendre brusquement ses offices et de s'enfermer vis-à-vis des ministres moscovites dans une réserve hautaine '.
Tandis que la France marchandait son alliance à la veuve de Pierre le Grand, l'Autriche ne se lassait pas de lui offrir la sienne. A la fin, Catherine se décida à accepter. Pendant l'automne de 1725, un envoyé russe, M. Lanczynski, partit pour Vienne avec pouvoir de signer un traité défensif; peu de temps après, le ministre autrichien comte Rabutin vint à Pétersbourg avec une mission spéciale. L'Autriche cherchait à gagner la Russie en faisant luire à ses yeux la perspective d'une action commune contre les Turcs, de l'abaissement et peut-être du démembrement de l'Empire ottoman. Cependant il existait en Allemagne et en Pologne une trop grave divergence d'intérêts entre les deux cours impériales pour qu'il leur fut possible de s'entendre immédiatement; les pourparlers durèrent près d'une année. Catherine montrait peu d'impatience à prendre des engagements définitifs et tournait parfois vers nous des regards de regret : « Foi « d'honnête homme, disait un jour à Campredon M. de « Bassewitz, ministre particulier du duc de Holstein, je vous « proteste que jusqu'à ce que le traité avec la cour de Vienne « soit ratifié et quand il ne manquerait que celte dernière « formalité, la Tsarine préférerait encore l'alliance de la <■■■ France, si l'on voulait par le traité avec cette couronne « assurer la satisfaction du duc mon maître d'une manière
' .Affaires étrangères. Lettres du Roi, 18 octobre 1725, 1^"^ mars 1726
« raisonnable ' . » La France ne releva pas cette dernière
ouverture, et la Russie conclut avec l'Autriche.
Le traité fut signé à Vienne le 25 août 172G ^; il étaitfait pour une durée de trente ans. Les deux cours se promettaient de concerter leur action diplomatique; dans le cas où l'une d'elles serait attaquée, l'autre devait lui fournir un corps de trente mille hommes. Ln article séparé et secret révélait le véritable but de l'union : il disposait que les deux parties s'engageaient à s'assister réciproquement de toutes leurs forces contre les Turcs, quelque fut le motif de la guerre et quel que fût l'agresseur. Restreinte et défensive à l'égard des autres Etats, l'alliance avait un caractère général et offensif contre la Turquie.
Ce pacte, que l'histoire jusqu'à présent s'est contentée de mentionner, fut un des actes diplomatiques les plus graves du dix-huitième siècle. Depuis plusieurs années, il s'agissait de savoir si la Russie ferait son entrée dans le concert européen et achèverait en quelque sorte son éducation politique sous les auspices de l'Allemagne ou de la France ; la question se trouva résolue au profit de la première et contre nous. Le traité de 1726 ne nous mit pas immédiatement aux prises avec la Russie, car la ligue formée contre nous par l'Autriche et l'Espagne, et à laquelle Catherine l" venait d'accéder, n'osa entamer la lutte et se borna à des démonstrations hostiles, mais il habitua la Russie à se considérer comme l'amie de nos ennemis et la plaça sous leur
1 Affaires étrangères. Canipredon, 3 janvier 1726. ^ Voir le texte du traité dans Martens, Traités de la Russie avec l'Autriche, Saiut-Pctersbourg, 1874. T- I, p. 34 et suivantes.
dépendance directe. A la faveur de l'intimité établie entre les deux cours impériales, l'Allemagne pénétra la Russie par une lente infiltration; elle lui envoya des administrateurs, des généraux, des ingénieurs, qui, passant au service des tsars sans oublier leur patrie, portèrent sur les bords de la ?Céva les mœurs, les tendances et les passions germaniques. Cette invasion pacifique et continue devait laisser des traces que le temps n'a pas entièrement effacées. A un point de vue moins général, le traité de Vienne enchaîna pour longtemps l'action politique et militaire de la Russie à celle de l'Autriche; au congrès de Cambrai, en 1727, les plénipotentiaires moscovites n'eurent d'autres instructions que de modeler leur conduite sur celle des ministres de Vienne, et lorsque la Russie apparaîtra pour la première fois sur les champs de bataille de l'Europe centrale, ce sera pour y servir de réserve à l'Autriche.