‹ Louis XV et Elisabeth de RussieChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Russie après Pierre le Grand; gouvernement des favoris. — Politique extérieure; le parti français; influence d'Elisabeth. — Xégociation mystérieuse. — La succession de Pologne. — Intervention française en Orient. — La paix de Belgrade prépare un rapprochement entre la France et la Russie. — Conversation du feld-maréchal Aliinich avec le baron de Toit. — \omination d'un ambassadeur à Pétersbourg; choix de AI. de La Cliétardic. — Caractère du marquis; un mot de Frédéric II. — Voyage triomphal. — Première entrevue avec la princesse. — Portrait d Elisabeth. — Tableau de la cour impériale; les affaires ; les plaisirs. — Visites par ordre. — Ouvertures déguisées. — Mort d'Anna Ivanovna. — Arrestation de Biren. — Guerre de la succession d'Autriche ; ce qu'auraient pu faire la France et la Russie; ce qu'elles firent.

— La Chétardie commence à conspirer. — Inclination d'Elisabeth pour Louis X\ . — La princesse repousse les conditions de la Suède. — Une querelle d'étiquette. — L'accès de toux du comte Ostcrmann. — La Chétardie aux Iles ; la gondole mystérieuse. — Suite de la conspiration.

— Les rendez-vous du ca!"é Foy. — Le confident et Venlremetleur. — Périls du marquis. — Dernière entrevue. — L'ambassadeur de France dresse les listes de proscription. — Raisons qui déterminent Elisabeth à avancer le moment de l'explosion. — Evénements de la nuit du 5 au 6 décembre. — Elisabeth proclamée. — La Chétardie au palais d'hiver.

— Lettre de la nouvelle tsarine au roi de France.

Dans les années qui suivirent la mort de Pierre le Grand, la Russie changea trois fois de souverain et ne trouva pas un maître : l'autorité tomba aux mains d'une oligarchie composée tout à la fois de grands seigneurs moscovites, de serviteurs du feu tsar et d'étrangers. Epuisée cl malade, Catherine P' abandonne le pouvoir à Menchikof, Tolstoï et

Osfermann. Elle meurt en 1727; le petit-fils de son mari, Pierre II, lui succède. Menchikof, puis les princes Dolgorouki, régnent en son nom, mais le jeune empereur est emporté à dix-sept ans par un mal subit. De la lignée du grand autocrate il ne restait plus que ses filles : l'aîoée était devenue étrangère en épousant le duc de Holstein; reslait Elisabeth. Elle était belle, séduisante et populaire; la nation et l'armée la voulaient pour souveraine, mais les Dolgorouki et les Galitsyne, chefs delà noblesse, se crurent assez forts pour changer à la fois l'ordre de succession au trône et la forme du gouvernement, pour substituer au despotisme des tsars une sorte de république aristocratique. Ils écartent Elisabeth et appellent à Pétersbourg une cousine de Pierre le Grand, Anna Ivanovna, duchesse de Courlande ; ils la proclament impératrice, mais ne lui confèrent qu'un vain litre. Avant d'entrer à Moscou, Anna est forcée de jurer une sorte de constitution qui place le pouvoir impérial en tutelle et remet la direction des affaires au haut conseil, composé des chefs de l'aristocratie. Les auteurs de cette grande charte moscovite voulaient, disaient-ils, introduire en Russie le gouvernement de l'Angleterre; ils eussent établi celui de la Pologne, c'est-à-dire l'anarchie. C'en était fait de l'avenir de la puissance russe, si cette tentative réussissait; elle échoua. Au bout d'un an, Anna Ivanovna accomplit une nouvelle révolution avec l'appui du clergé, du peuple et des soldats, frappa la noblesse dans ses têtes les plus illustres, supprima le haut conseil et ressaisit le pouvoir, mais pour l'abandonner à des favoris étrangers. Durant ces années de troubles, tout avait été instable en

lOf) LOTIS XV ET ELISABETH DE RUSSIE.

Russie, sauf la politique extérieure. Celle-ci consistait à se livrer de plus en plus à l'influence autrichienne et à resserrer les nœuds de l'alliance formée sous Catherine 1". Ostermann avait continué à diriger les affaires étrangères^ sous quatre régimes successifs, et sa finesse rusée, qu'il décorait du nom de profondeur, avait réussi à le faire passer pour indispensable. Il s'était mis aux gages de l'Autriche, ne voyait et n'entendait que par elle. Il s'appliquait aussi à entretenir d'amicales relations avec la Prusse. Enfin ce fut lui qui décida la Russie à se réconcilier avec l'Angleterre, dès que cette puissance se fut séparée de nous. .En 1732, Anna Ivanovna signa avec la cour de Londres un traité de jomraerce presque aussi funeste à nos intérêts que le traité d'alliance conclu avec Vienne en 1726 : l'un avait placé la Russie sous la tutelle politique de l'Autriche; l'autre la plaça sous la dépendance commerciale de l'Angleterre. La France, après l'échec des négociations entamées par M. de Campredon, n'avait pas rompu les relations diplomatiques avec la Russie, mais la plus extrême froideur régnait de part et d'autre. Les souverains des deux pays s'écrivaient de temps à autre une lettre cérémonieuse pour se faire part d'un événement de famille, de la naissance ou de la mort d'un prince; leurs relations se bornaient à ces échanges courtois. M. de Campredon, rappelé à la fin de 1726, n'avait pas été remplacé par un ministre caractérisé, comme on disait au siècle dernier, c'est-à-dire par un homme de qualité, régulièrement accrédité : un simple secrétaire, M. Magnan, remplissait les fonctions de chargé d'affaires. Sa cour le laissait à peu près sans instructions.

Le cardinal de Fleury avait succédé au duc de Bourbon et remplissait les fonctions de premier ministre. Sa politique timide se préoccupait peu du Xord; s'il conservait des relations amicales avec la Suède et la Pologne, c'était par habitude plutôt que par goût; il ne fondait aucune espérance sur la Russie ni pour le présent, ni pour l'avenir. Faisant allusion dans ses instructions à la vénalité des ministres russes, il ajoutait cette parcimonieuse remarque : « L'ait bandon total de la Tsarine à la cour de Vienne ne chan- « géra point tant que ses ministres trouveront des avantages « pécuniaires de la part de l'Empereur, et à supposer qu'on « put diminuer celte influence de la cour de Vienne, l'uti- « lité qu'on en pourrait retirer ne vaudrait assurément pas « la dépense qu'il y faudrait faire '. »

Cependant, à Péfersbourg même, un parti nombreux blâmait la politique autrichienne de la cour; il s'intitulait «le parti des vieux Russes», détestait les Allemands et gémissait de voir dans sa patrie un gouvernement qui,, suivant l'expression d'un historien, était «tout, sauf moscovite ^ » . Ces mécontents prenaient leur mot d'ordre auprès de la princesse Elisabeth ; celle-ci, fidèle aux traditions paternelles, manifestait à toute occasion sa sympathie pour la France : depuis l'échec du projet formé par sa mère pour la mariera Louis XV, elle s'était vu offrir de nombreux paiiis et les avait tous refusés, s'accoutumant à une liberté de mœurs et d'allures dont la famille impériale lui offrait

• Affaires étrangères. Correspondance de Russie. Instructions à Magnan, 2 septembre 1731.

^ Lé.aio.\tev, Histoire de la Régence, t. I, p. 101.

d'ailleurs de nombreux exemples'. Ses partisans se rencontraient fréquemment avec M. Magnan, lui faisaient leurs confidences, exhalaient leur haine contre l'Aliemagûe, et confessaient que, « pour les intérêts de la Russie, l'alliance de la France leur paraîtrait mille fois préférable à celle de l'Empereur et du roi de Prusse ^ « ,

Un instant, ces tendances parurent prévaloir dans l' entourage immédiat de la tsarine Anna Ivanovna. Le feldmaiéchal Miinich jouissait d'un crédit sans bornes sur l'esprit de cette souveraine et sur celui de son favori, le •comte de Bireu. Dans sa jeunesse, Munich avait fait la guerre contre nous sous les ordres du prince Eugène, et était resté noire prisonnier à lajournée deDenain : les bons traitements qu'il reçut pendant sa captivité lui inspirèrent pour la France un sentiment de sympathie et de reconnaissance. En 1732, il dit à brùle-pourpoint à M. Magnan que, par ses conseils, la Tsarine inclinait à se rapprocher de nous et à abandonner l'Autriche. Une négociation s'ébaucha, dont les archives diplomatiques ont jusqu'à présent conservé le secret; elle se poursuivit entre l'agent français et l'Impératrice elle-même, par l'intermédiaire de Munich et à l'insu des aulres ministres russes; les choses allèrent loin, un projet de traité d'alliance fut rédigé. A ce moment, peutêtre eût-il suffi d'une détermination hardie et prompte pour ravir à nos ennemis d'Allemagne l'appui de la Russie. En

' Elle fut demandée successivement en mariage par différents princes de l'Allemagne du Nord, par le jeune comte Maurice de Saxe, et jusque par le scliah de Perse. A la même époque, elle avait pour amant atiitré un prince Narychkine.

* Affaires étrangères. Magnan. 19 avril 12 juillet, 16 août 1731.

échange de sou alliance, la Tsarine exigeait que nous nous engagions à lui laisser reprendre aux Turcs la ville d'Azof^ c'est-à-dire un port sur la mer Noire, et que nous renoncions à intervenir dans ses différends avec les Polonais ; derrière les deux puissances qui entravaient sou développement, la Russie ne voulait plus être exposée à rencontrer la France. Ainsi l'alternative que nous avons indiquée au début de cette élude se posait nettement devant nous ; il fallait opter entre la Russie et nos anciens alliés du Xord et de l'Orient ; le ministère du Roi ne sut pas s'y résigner. 11 repoussa tout engagement, traîna l'affaire en longueur; la négociation échoua, et celte tentative avortée ne fit que raffermir à Pétersbourg le crédit de l'Autriche momentanément ébranlé ^

C'est de 1733 à 1738 que l'alliance austro-russe devait porter tous ses fruits ; la Pologne en fut la première victime. A la mort du roi Auguste, la diète élit Stanislas Leczinski ; une armée moscovite entre aussitôt à Varsovie pour détrôner le beau-père du roi de France, et installer à sa place le prince électoral de Saxe, candidat des deux cours impériales. La France n'avait su ou n'avait pu s'assurer l'alliance de la Russie; cette puissance s'étant détournée de nous et faisant cause commune avec nos ennemis , notre politique semblait tracée ; il fallait accepter franchement la lutte avec elle ; nous efforcer de l'enfermer dans ses déserts et de barrer le passage à son ambition. Le succès n'était

' Le récit détaillé de cette négociation se trouve aux Arciiii'cs des affaires éti-angères, dans la correspondance de Russie, année 1732, notamment dans les dépèches des 25 airil, 29 avril, 5 juillet, 19 août et 4 novembre 1732.

pas impossible; nos armées suffîsaientà contenir et à vaincre FAutriche ; l'AngleteiTe gardait la neutralité ; nous pouvions réunir en faisceau et lancer contre la Russie les forces de la Turquie, de la Suède et de la Pologne. Malheureusement tout parti de vigueur répugnait au cardinal de Fleury, dont l'influence ne tendait qu'à émousser nos décisions. Il n'avait pas osé s'unir avec la Russie, il n'osa la combattre. S'il consentit à attaquer l'Autriche, il ne déclara point la guerre à la Tsarine, se contenta de rappeler Magnan, et ne fit rien pour soulever la Turquie, ranimer la Suède et secourir la Pologne. Stanislas lui demandant une armée, il lui envoya trois bataillons. L'ambassadeur du Roi à Copenhague, M. de Plélo, se mit à leur tête et alla mourir en héros sous les murs de Danzig, sans sauver Stanislas : ce fut la première rencontre entre Français et Russes, ou plutôt la lutte d'un Français contre l'empire moscovite. Miinich acheva la soumission de la Pologne, et la France, en signant avec l'Autriche les préliminaires de Vienne (1735), reconnut la déchéance de Stanislas, transporté sur le trône de Lorraine ; n'étant pas officiellement en guerre contre la Russie, elle ne signa avec celte puissance aucun traité de paix ; les relations diplomatiques ne furent point reprises.

L'asservissement de la Pologne et l'établissement à Varsovie d'un prince qui prenait le mot d'ordre à Vienne et à Pélersbourg n'étaient pour les deux cours impériales que l'accomplissement delà première partie de leurs projets, et comme le premier acte de l'œuvre politique qu'elles méditaient ; le second devait se passer sur les bords du Danube, et la nmlilation de l'empire ottoman devait former le déuoû-

ment. En 173G et en 1737, l'Autriche et la Russie déclarèrent successivement la guerre à la Turquie et envahirent son territoire. La France s'entremit diplomatiquement en faveur de nos plus vieux alliés, et fut plus heureuse en Orient qu'en Pologne. Elle avait pour ambassadeur à Constantinople un diplomate d'un mérite supérieur, le marquis de Villeneuve. Joignant l'adresse à la décision, Villeneuve interposa sa médiation tout en ranimant le courage des Turcs, jeta la division entre les deux cours impériales, puis profila des échecs subis par les Autrichiens et d'une panique de leur gouvernement pour les amener à poser séparément les armes. Les Russes, sous le commandement de Munich, avaient conquis les rives de la mer Noire et la Moldavie, mais la défection de leurs alliés laissait retomber sur eux tout le poids de la guerre. En même temps, Villeneuve leur cherchait partout des ennemis, négociait entre la Porte et la cour de Stockholm un traité d'alliance, et préparait une diversion des Suédois contre Pétersbourg. La Russie dut s'arrêter en frémissant et signa sous notre médiation la paix de Belgrade (21 septembre 1739). « Que « les Turcs rendent grâces à Mahomet et à Villeneuve n , s'écria Miinich ^

Le traité de Belgrade forme le chef-d'œuvre de la diplomatie française au dix-huitième siècle et jeta sur la jeunesse de Louis XV comme un reflet de la gloire du grand règne. Il présente de singulières analogies avec le traité de Paris en 1856 ; seulement, à Belgrade, la France

' Documents publiés par la Société impériale historitjiie de Russie, Pétersbourg, 1874, t. XX, «jr. ia-8°, p. 119.

obtint sans tirer l'épée et par l'effort seul d'une habile négociation le résuilat qui, plus tard, devait lui coûter des ilôts de sang; le iraité de 1739 força les Russes à évacuer les principautés roumaines, ordonna la démolition d'Azof dont ils comptaient faire leur principal établissement dans le Sud, et interdit à leurs flottes l'accès de la mer Noire ' .

Notre intervention en Orient avait arrêté la Russie sur le chemin de Constantinople. Cependant, au dix-huitième siècle comme de nos jours, loin de creuser un abîme infranchissable entre les deux nations, elle prépara leur rapprochement. Les Russes avaient apprécié la prudence et l'énergie de notre diplomatie comme ils avaient admiré la valeur chevaleresque de M. de Plélo ^, et ils cherchèrent à renouer des relations avec un adversaire qu'ils avaient appris à estimer. Après la paix de Belgrade, un officier français, M. de Toit, avait été envoyé au quartier général deMiinich afin de régler les détails de l'évacuation de la Moldavie. Au moment oii il allait quitter le camp des Russes, le feldmaréchal le prit à part et lui dit, en le priant de rapporter ses paroles au cardinal de Fleury :

« J'ai toujours été bon Français et je serai toute ma vie « bon Russe : ce n'est pas par une vue d'intérêt particulier, « mais pour le bien réciproque de ces deux Etats, que je me K saurais bon gré de parvenir à les unir par une alliance..

' Voir l'étude que nous avons publiée dans la Revue de France du 15 novembre 1880 sur la paix de Belgrade, d'après les correspondances conservées au ministère des afiaires étrangères.

- L'impératrice Anna lit placer dans sa chambre le portrait de Plélo. Rathery, le Comte de Plélo, 1 vol., Paris, Pion, 187G, p. 295.

« Cette idée n'est pas nouvelle ; je l'ai déjà proposée à la « cour de France. Si Son Eminence n'était pas alors dans « les affaires, elle pourra s'en faire représenter les mémoires « qui doivent être dans les bureaux du ministère. Je n'ai « jamais été d'avis que la Russie se liguât avec l'Empereur ^ « ma raison était que l'Empereur élant plus exposé que ti nous à avoir la guerre, nous ne pouvions qu'être exposés « à contribuer plus que lui aux charges de l'alliance. Je « représentais d'ailleurs que l'Empereur avait toujours « traité ses alliés comme ses vassaux, témoin les Anglais Cl et leg Hollandais, qui ont fort à propos connu le vice de K celte alliance et s'en sont retirés en bons politiques. « Cependant, ce que j'ai alors représenté inutilement se « trouve vérifié par l'événement, puisque cette alliance de « l'Empereur, dont nous ne recevons aucune utilité, finit « par un abandon absolu qu'on ne peut imputer qu'à infi- " délité ou faiblesse, et qui prouve toujours le vice de cette « alliance, étant également contraire à la politique de s'as- K socier avec un allié infidèle ou un allié impuissant. C'est i. donc à présent le temps de faire revivre le premier pro- II jet de notre alliance avec la France. «

Le maréchal ajouta ensuite, en faisant allusion à nos relations avec la Suède et à la constitution anarchique de ce royaume : « La France peut être amie avec la Suède et avec c> nous ; je lui conseillerais pourtant de faire plus de cas de et notre amitié que de celle des Suédois. En Suède, il ne a faut qu'un prestolet pour arrêter les délibérations les « plus imporlantes, tandis que le gouvernement mos- « covite est despotique , et c'est de ces sortes de gou-

a vernemenls qu'on peut attendre de grands secours '. » Au même moment, Anna Ivanovna prenait l'iniliative du rétablissement des rapports diplomatiques en nommant le prince Kantémirambassadeur à Versailles, et en le chargeant de remercier officiellement Louis XV de sa médiation en Orient. Le Roi Très-Chrétien ne put se dispenser de répondre à ces avances en désignant à son tour un représentant auprès de la Tsarine. Toutefois, la France tenait moins à avoir à Pétersbourg un négociateur qu'un observateur. Elle ne songeait nullement à s'engager avec la Hussie et s'occupait au contraire à resserrer les liens qui l'unissaient aux adversaires naturels de celte puissance, en signant avec la Porte le renouvellement des capitulations, et avec la Suède un nouveau traité d'alliance défensive. Elle désirait seulement s'éclairer sur la situation et les ressources du grand empire du Nord, sur la stabilité et les chances de durée de son gouvernement. Nous lisons dans un mémoire rédigé au ministère des affaires étrangères, pour servir d'instructions au nouvel ambassadeur, « qu'il importe principalement de « connaître le crédit et les amis que peut avoir la princesse « Elisabeth, la situation des esprits en Russie, l'état des « familles, enfin tout ce qui j)eut faire jugrr delà possibilité « d'une révolution ^ » . Pour une mission aussi vague et

* Affaires étrangères. Correspondance de Turquie. M. de Villeneuve rend compte de cette conversation dans sa dépêche du 1" novembre 1739.

2 Affaires étrangères. Mémoire pour servir d'instruction au nouvel ambassadeur allant en Russie. Juillet 1739. Une conspiration avait été découverte récemment à Pétersbourg, et Elisabeth s'y était trouvée plus ou moins impliquée. Son amant Narychkine avait dû se réfugier en France, d'où il continuait à intriguer en faveur de la princesse.

aussi délicate, le choix du sujet était tout : après quelque hésitation, le cabinet de Versailles jeta son dévolu sur Aï. de La Chétardie, qui remplissait les fonctions de ministre de France à Berlin ' .

« Le marquis viendra la semaine prochaine, nous « aurons du bonbon » , écrivait Frédéric II, n'étant que prince royal de Prusse ^. Le marquis, c'était M. de La Chétardie; le bonbon qu'il apportait avec lui, c'était une causerie spirituelle, semée d'anecdotes et relevée trop souvent par de piquantes indiscrétions : il fallait cette verve française pour éclairer d'un rayon de gaieté la morose résidence des rois de Prusse. Le marquis de La Chétardie demeura dix ans à Berin; il y fut mêlé à d'épineuses négociations et s'en lira bien, mais sa réputation ne dépassait pas encore les cercles diplomatiques; il allait rencontrer en Russie une éclatante et singulière destinée. La Chétardie nous offre, en les exagérant, les principaux traits du Français mondain au dix-huitième siècle. Tantôt offlcier, tantôt diplomate et avant tout homme de cour, il se faisait remarquer en quelque lieu qu'il se trouvât. Passionné pour la société, où sa bonne mine et sa galanterie lui attirèrent de nombreux succès, il y comptait autant d'amis que d'ennemis, devait les uns à sa bonne grâce et au charme de sa personne, les autres à son humeur mobile et emportée. Doué d'une intelligence prompte et déliée,

' Joactiim Trotti, marquis de La Chétardie, d'une famille noble originaire de Touraine, avait alors trente-cinq ans.

- Cité par Saint-René Taillandier, p. 227, dans Maurice de Saxe. Paris, Michel Lévy, 1865, un vol. in-S".

d'un esprit vif et d'un jugement faux, frivole, aventureux, sûr de lui, bouillant, irréfléchi, il sacrifiait tout au désir de briller et de jouer un rôle, se lançait dans les plus téméraires entreprises sans en prévoir la suite, et perdait par son é(ourderie le fruit de son adresse. Avec cela baulain, jaloux de son rang, attaché à ses prérogatives de gentilhomme et d'ambassadeur, obstiné sur tout ce qui concernait le cérémonial, il traitait les futilités avec séri(?ux et les affaires avec légèreté. Où il se montra passé maître, ce fut dans l'art de se ruiner en grand seigneur. De bonne heure les exemples de dissipation fastueuse ne lui avaient pas manqué. Sa mère, femme à la mode sous Louis XII, avait épousé en secondes noces un genlilhomme bavarois, M. de Monasteroi, qui, après avoir occupé par ses désordres et sa prodigalité la cour de l ersailles et celle de Munich, se fit sauter la cervelle, quand il ne lui resta rien '. A si bonne école, La Chétardie prit le goût et la science du luxe. Dans les cours où il était accrédité, il fit admirer sa magnificence ; on citait ses équipages, ses habits, la beauté de ses réceptions, la tenue de sa livrée. Il eût pu donner aux étrangers des leçons d'étiquette hautaine et d'élégance raffinée; malheureusement sa politique ressemblait trop souvent à une intrigue de salon, et il eut plus d'une fois à s'en repentir.

Il partit pour la Russie à la fin de 1739. Les deux cours crurent qu'elles ne sauraient célébrer avec trop de solennité la reprise de leurs relations; les deux envoyés furent

1 S.îixT-Snio.v, t. XV, p. 317.

qualifiés d'ambassadeurs extraordinaires. Ce litre exigeait de celui qui en était revêtu une représentation brillante et donnait droit à des honneurs inusités; ce rôle d'apparat convenait à merveille à AI. de La Cliétardie.

Il emmena une suite composée de douze secrétaires, huit chapelains, six cuisiniers, cinquante pages et valets de chambre à grande livrée. En passant par Dresde, il étonna de son luxe une cour qui passait pour la plus raffinée de l'Allemagne. « Ses habits, écrivait Alanteuffel, envoyé « prussien en Saxe, sont tout ce que la Russie aura vu de « plus magnifique et de mieux entendu. Il fera voir aux « Russiens en tout sens ce que c'est que la France '. •> 11 traversa ensuite la Pologne, où de splendides réceptions l'attendaient, puis les États de Courlande, où des détachements de dragons avaient été échelonnés sur son passage pour lui servir d'escorte : il atteignit ainsi la Daina, frontière de l'empire moscovite, en face de la ville de Riga.

En abordant sur la rive russe, il aperçut un corps d'armée tout entier, infanterie, cavalerie et artillerie, rangé en bataille pour lui faire honneur. Les troupes l'accueillirent par trois décharges de mousqueterie et une «alve de trente et un coups de canon. Deux magistrats vinrent ensuite le haranguer au nom du corps de ville. Trois carrosses à six chevaux l'attendaient sur le quai. 11 fit son entrée dans Riga précédé d'un timbaUer et de six trompettes, que suivaient deux cents hommes des gardes bour-

' Cité par Saiiit-Rciié Taillaudicr, daus Maurice de Saxe, p. 218, d'après les arcliiics du cabinet de Dresde.

geoises, chevauchant deux à deux, habillés les uns de vert, les autres de bleu, et galonnés d'or sur toutes les coutures. Devant la maison préparée pour l'ambassadeur se tenait une garde de cinquante grenadiers avec le drapeau du régiment. Le général de Bismarck, gouverneur russe de la province, reçut M. de La Chétardie à la portière du carrosse, le conduisit dans ses appartements et lui présenta les magistrats de la cité, les chefs des tribunaux, la noblesse et l'état-major de la garnison; puis le sommelier du corps de ville vint offrir solennellement le vin d'honneur. Pour fêter le représentant du Roi, on lui donna une revue, un banquet et un bal, et on lui rendit en toute circonstance les honneurs réservés aux souverains '.

A partir de Riga, le voyage du marquis se transforme en marche triomphale. Un officier de la maison impériale est venu à sa rencontre et ne le quitte plus, la noblesse de chaque province lui envoie des députalions, les troupes prennent les armes à son arrivée, il passe en jetant à pleines mains l'or et les présents. Parvenu aux portes de Pélersbourg, on lui proposa d'y faire une enlrée solennelle; il refusa modestement, parce que le prince Kanlémir n'en avait point fait une à Paris, mais il se réserva de déployer à sa première audience le plus pompeux appareil. Au jour fixé, assis dans le carrosse de la Tsarine, que suivaient ses propres équipages, il se rendit au palais d'hiver au milieu d'un cortège imposant de gentilshommes à cheval, de heiduques, de laquais, de pages et de coureurs. Anna

' Affaires étraugèrcs. Concspoudaticc de La Chétardie, 12 novembre, 27 décembre 1739.

Ivanovna le reçut assise sur son trône, couronne en tête, et environnée de sa cour au grand complet; il fit admirer de tous l'irréprocliable correction de ses manières, baisa la main de la souveraine, et lui débita un compliment fort bien tourné '.

Au sortir des appartements impériaux, La Chétardie se fit conduire immédiatement chez la grande-duchesse Elisabeth. Cet hommage d'un Français à une princesse jeune et belle s'explique de lui-même. Pourtant, sans faire tort à la galanterie du marquis, il est permis de croire que la politique ne fut pas étrangère à cet empressement. La Clictardie avait lu ses instructions; il savait qu'un grand nombre de Russes considéraient Elisabeth comme leur souveraine légitime, injustement écartée du trône où l'appelait sa naissance, et songeaient à lui décerner la couronne, dès qu'une occasion se présenterait. En bon diplomate, il s'avisa que, sans manquer à la déférence due au pouvoir existant, il ne lui était pas interdit de ménager l'avenir. 11 se trouva en présence d'une princesse dont la grâce familière et les allures dégagées le mirent bientôt à l'aise. Vingt-huit ans, une belle taille, des yeux bleus, un regard humide d'un charme singulier, tel était alors le portrait d'Elisabeth. Quant à son caractère, l'envoyé polonais Lefort nous le dépeint ainsi : « C'est, dit-il, un « esprit extrêmement enjoué, qui se soucie peu de la pluie « et du beau temps, d'une grande vivacité qui lire assez sur K l'étourderie, toujours un pied en l'air et ne songeant à

' Affaires étraugères. Correspondance de La Cliétardie, 9 janvier 1740.

I2i) LOUIS \V ET ELISABETH DK RUSSIi:.

« rien de solide. Possédant très-bien le français, l'allemand « passablement, il semble qu'elle soit née pour la France, «n'aimant que le brillant', w Elle se montra sensible à l'attention du marquis et, malgré sa légèreté, n'en perdit point le souvenir.

Quel contraste enire cette aimable princesse et la grandeduchesse Anna Léopoldovna, chez laquelle l'ambassadeur se rendit en troisième lieu! Celle-ci était nièce de l'impératrice régnante, qui lui portait une affection particulière et venait de la marier au prince Ulric-Antoine de Brunswick, se réservant de laisser la couronne de Russie au premier enfant à naître de ce mariage. Anna Léopoldovna était aussi indolente qu'Elisabeth était active; apathique de corps et d'esprit, incapable de toute occupation sérieuse, livrée à une favorite, mademoiselle de Mengden, qui avait pris sur elle un empire absolu, elle ne sortait guère du palais, passait ses journées en négligé, et donnait audience dans sa chambre à coucher. Slave par le caractère et les mœurs, elle était Allemande de cœur; son mari et elle témoignèrent pour La Chétardie un éloignement dont l'irritable marquis se promit de tirer vengeance, si la fortune lui en ménageait le moyen.

Pour un diplomate habitué à la discrète élégance de Versailles ou à la simplicité des mœurs allemandes, la cour de Russie offrait un objet continuel d'étonnement. Tout y avait un caractère à la fois grandiose et puéril. Les plaisirs y formaient la principale occupation, mais ils ne consis-

' Cite- par Saiut-Rcuc Taillandier, p. 95, d'après les archives de Dresde.

LA MISSIOX DE M. DE LA CHKÏARDIE. 121

taient qu'en fastueuses représeutatious ou eu bouffonneries colossales, qui avaient la ville entière pour tliéàlre et tous les courtisans pour acteurs. Pendant la plus grande partie de sa vie, Anna Ivanovna s'était ennuyée au fond de la Courlande, dans sa maussade résidence de Millau. Parvenue au trône des tsars, elle ne songeait qu'àjouirde cette élévation inattendue et à regagner le temps perdu. Elle avait mis toute sa confiance en un amant de basse extraction, Gustave Ciren, qu'elle avait fait duc de Courlande, c'est-àdire prince souverain, sans parvenir à rassasier sa vulgaire ambition. Bireu, tout enrégnantsur son duché, conservait sa résidence à la cour de Russie, et gouvernait l'empire avec Miinich et Ostermann; d'accord avec eux et pour distraire l'Impératrice des affaires, le favori se plaisait à entretenir autour d'elle une joie épaisse qu'il renouvelait par des divertissements sans cesse répétés. Tout était prétexte à réjouissances, depuis le moindre anniversaire jusqu'à la réception d'un ambassadeur chinois ou tartare. Peu après l'arrivée de La Chétardie, un prince Galitsyne ayant annoncé son mariage avec une femme de condition inférieure, l'Impératrice voulut à la fois s'amuser à ses dépens et le punir de sa mésalliance; elle annonça qu'elle se chargeait de la noce. Un palais de glace s'élève comme par enchantement sur la Neva ; les murailles, les portes, jusqu'aux meubles, tout est de glace. Le malheureux couple y est conduit en grande pompe et enfermé pour plusieurs jours. On le promena aussi par les rues au milieu d'un cortège d'Esquimaux que l'impératrice faisait venir à grands frais des extrémités de son empire et auxquels elle

se plaisait à voir donner audience par son bouffon favori, décoré pour la circonstance du lilre de roi des Samoyèdes'.

A ces spectacles assistait une cour parce avec un luxe de mauvais goût, chamarrée d'uniformes, et dont les mœurs unissaient la vulgarité tudesque à l'ancienne rudesse moscovite. Au premier rang, Anna Ivanovna montrait sa haute stature, son profil imposant, ses traits masculins et durs. Près d'elle, Bireu étalait un faste grossier; il aimait les couleurs criardes, les étoffes voyantes, et prétendait imposer ses goùls à tous ceux qui l'entouraient ; pour lui plaire, le vieil Ostermann endossait un habit rose ou jaune tendre^. Parmi toute la cour, une seule personne rappelait par ses goiits, son enjouement sans apprêt et la grâce aisée de ses manières, les mœurs et l'esprit de l'Occident : c'était la grande-duchesse Elisabeth . La Chétardie ne perdait pas une occasion de se rapprocher d'elle; il se souvint que son rang d'ambassadeur de France lui donnait droit à ouvrir avec elle le bal de la cour, à défaut de l'Impératrice quine dansait plus, et il réclama impérieusement ce privilège par une communication officielle. Celte insistance ne parut pas déplaire à la princesse ; elle répétait souvent au marquis qu'elle n'ignorait point les sentiments que le roi de France avait pour elle, qu'elle y était sensible et chercherait toujours à les cultiver*.

Malgré cet accueil flatteur, La Chétardie ne tarda pas à

1 Affaires étrangères. La Chétardie, 1" mars 1740. Voir aussi les Mémoires de Wanstein, p. 338-339.

- Louis XV, voyant un jour ù sa maîtresse, madame de Mailly, une toilette bizarre et prétentieuse, disait : » La Tsarine doit être mise ainsi. » E. et J. DE Go.vcouRT, la DucJicsse de Chàteaurovx, p. 188.

'Affaires étrangères. La Chétarc ic, 5 mars 1740.

LA MISSIOX DK M. DE LA CHKTARDIE. 123

s'ennuyer. Il avait espéré retrouver en Russie les succès de société auxquels il était habitué, et se promettait d'attirer chez lui bonne et nombreuse compagnie; il comptait surtout, au moyen des relations qu'il nouerait avec les membres des familles les plus influentes, recueillir de précieux renseignements sur la Russie et sur son gouvernement. Vaines espérances! \i sa gracieuse affabilité, ni le luxe de sa maison, ni la table de quatorze couverts qu'il tenait constamment servie, ne réussirent à lui attirer le moindre visiteur. Les Russes, et surtout leurs femmes, fidèles encore à cerlaines traditions asiatiques, montraient peu de goût pour les réunions mondaines et une vive défiance à l'égard des étrangers. Vainement Pierre le Grand avait-il institué par ukase des « assemblées, réunions « libres d'hommes et de femmes, disait-il, qui se tiendraient « dans une maison quelconque » ; sous Anna Ivanovna, les Russes se rendaient à la cour par ordre, comme à la parade, y paraissaient en luxueux appareil, assistaient aux fétcs que donnait la souveraine, et le reste du temps se confinaient chez eux. Pendant près de trois mois, La Chétardie se vil condamné à une solitude « aussi indécente, « disait-il, que fatigante à supporter» . — « Sans vouloir me « plaindre, ajoutait-il mélancoliquement, je crois pouvoir « dire qu'il n'y a peut-être pas d'exemple qu'un ambascc sadeur qui n'y donne pas occasion, ou en manquant « d'égards, ou par une misanthropie déplacée, ou enfin par K une avarice sordide, ait été réduit dans l'instant de son « arrivée à passer de^ix mois seul dans son cabinet, si j'en « excepte les moments où j'ai été à la cour, ceux où j'ai

« rempli scrupuleusement quelque devoir de bienséance, « et ceux où les minisires étrangers sont venus librement « dîner chez moi ou ont cherché à m'altirer chez eux '. 5?

A la fin, La Chétardie n'y tint plus ; il prit son parti, s'en alla bravement trouver le ministre des affaires étrangères Oslermann, etlui demanda d'enjoindre formellement à tous les courtisans de se rendre à l'ambassade. Ostermauu s'exécuta d'assez bonne grâce : " Au moins, disait-il, s'ils « ne viennent pas à présent, vous conviendrez qu'ils sont l' incorrigibles. 55 — « Ce n'est pas ici, repartit le marquis, « que les ordres souffrent la moindre explication ^. »

Ostermann fut obéi ; l'ambassadeur vit arriver un grand nombi-e de visiteurs, qui, venus chez lui par ordre, revinrent par plaisir; il les captiva par la politesse de son accueil et l'agrément de sa conversation, se fit parmi eux des amis, les interrogea discrètement et ne tarda pas à s'éclairer sur la situation intérieure de l'empire. Un sourd mécontentement régnait de toutes parts; la nation abhorrait Biren, qu'elle appelait « le maudit Allemand" , Ostermann, Aliinich, tous les maîtres étrangers qui s'imposaient h. elle. Durement éprouvée par la guerre d'Orient, elle craignait d'en voir éclater une autre dans le Nord. Les Suédois regrettaient de n'avoir point saisi, pour venger leurs injures, l'instant où les armées moscovites luttaient péniblement conlre les Turcs dans les déserts du Sud. Croyant leurs voisins épuisés et sans force, ils faisaient jcvivre d'anciens griefs, rassemblaient des troupes en

' .AfCaires étrangères. La Gliélardie, 1" mars 1740. 2 lùid., 19 mars 1740.

LA MISSIO.V DK M. DM LA GHÉTARDIE. 123

Finlande, et annonçaient l'iulenlion de reprendre les provinces que leur avait arrachées Pierre le Grand.

Pour détourner ce danger et accommoder le différend, le gouvernement impérial comptait sur la France; il connaissait l'influence dont nous jouissions à Stockholm et s'attendait à voir Louis XV, jaloux de faire sentir sa main dans les affaires du Nord comme dans celles de l'Orient, offrir sa médiation. La cour de Pétersbourg inclinait à se rapprocher de nous; mais, mue par un sentiment d'orgueil, elle se refusait à faire les premiers pas. D'autre part, les ordres envoyés à La Chélardie lui commandaient la plus extrême réserve « et de rester passif sur toute « insinuation' «. Exagérant encore le rôle qui lui était imposé, La Chélardie affectait dans ses conférences avec les ministres russes de ne jamais traiter d'affaires. Il lui revint bientôt que son silence les étonnait fort. Enfin, la Russie se décida à parler, mais par métaphore. « Je veux « bien qu'on sache, disait un jour Ostermann à notre am- « bassadeur, que nous sommes ici dans notre premier élat « d'innocence^. 55 C'était laisser entendre que la Russie se considérait comme déliée de ses anciens engagements avec l'Autriche, et qu'elle apporterait au nouvel ami qui saurait la séduire un cœur libre de tout attachement. A différentes reprises, Ostermann répélales mêmes paroles, priant La Chétardiede les transmettre mot pour mot au cardinal de Fleury.

Ainsi provoqué, le ministre français se départit quelque

' Affaires étrangères. Le secrétaire d'Etat Amelot à La Gliéfardie, 28 février 1740.

^Ibid. La Chélardie, 23 janvier 1740

peu de sapremièrerigueur. « Vous assurerez M. Oslermann, « écrivait le secrétaire d'État Amelot à La Chétardie par «courrier spécial, à la date du 8 avril 1740, que nous « sommes gens à qui l'on peut parler, et que quand nous « aurons lieu de croire que c'est avec confiance et ouverte ture, nous serons en élat de faire voir par les effels à la « Russie qu'elle ne peut pas avoir d'amis plus solides que «nous'. 5? L'ambassadeur, eu portant cette communication à Ostermann, l'accompagna d'un amical reproche sur le manque d'expansion de la Russie. « Ce n'est pas nous qui « méritons ce reproche » , reprit le vieux ministre ^. Cependant la glace tendait à se rompre, et les deux cours enhaient en coquetterie réglée, lorsqu'au mois de novembre 1740 Anna Ivanovna mourut subilement, laissant sa couronne à son neveu Ivan de Brunswick, un enfant de quatorze mois. La vieille tsarine était demeurée fidèle jusqu'au bout à ses affections. Se sentant mourir, elle appela Biren, et son dernier mot au favori fut : « Mé bois, ne crains rien. » On ouvrit le testament d'Anna Ivanovna; il instituait le comte (h Biren régent de l'empire, pendant la minorité d'Ivan l/L Ce choix provoqua à la cour et dans l'armée une irrilalion unanime; il redoubla contre Biren la haine du parti russe et la jalousie du parti allemand. Chacun connaissait l'incapacilé du nouveau régent, son avidité, ses dilapidations, et se révoltait contre son insolence hautaine. Cependant Biren se mita exercer les prérogatives de l'autorité souveraine; pendant quelques jours, il signa des ukases, ordonna des

' Affaires étrangères. Aniclot, 8 avril 1740. 2 Ibid. La Chétardie, 21 mai 1740.

supplices ; mais il suffisait d'un coup d'audace pour abattre €6 pouvoir sans fondement. Le 19 novembre 1740, juste un mois après la mort d'Anna, Munich, après avoir soupe avec le Régent, quitta le palais assez tard dans la soirée ; il y revint au milieu de la nuit. Le corps de la Tsarine n'avait pas encore été enseveli; son cercueil, paré des ornements impériaux, reposait dans l'une des salles au milieu des fleurs et des lumières ; une compagnie de soldats montait la garde auprès de leur souveraine morte. Ce furent eux que Miinich chargea de déchirer le fest;iment d'Anna et de ruiner tout ce qu'elle avait aimé. Il leur dit : « Vous m'avez toujours suivi; voulez-vous me suivre « encore pour débarrasser le pays d'un traître et d'un « voleur? 55 Les gardes accueillirent ces paroles avec transport, et, sur l'ordre du feld- maréchal , quarante d'entre eux allèrent s'assurer de la personne du Régent. En les entendant monter, Biren cria à la garde; les soldats lui répondirent que la garde, c'était eux, et qu'ils venaient pour l'arrêter. Ils le lièrent, lui mirent un bâillon €t le conduisirent à la forteresse, qu'il quitta bientôt pour prendre le chemin de la Sibérie. La grande-duchesse Anna Léopoldovna, mère du petit tsar, devint régente; son mari, le prince de Brunswick, prit le titre de généralissime, et Miinich celui de premier ministre. Ostermann s'élait trouvé malade fort à propos pendant la crise ; le lendemain il revint au palais et reprit tranquillement ses fonctions de vice-chancelier',

' Maxsteiv, Mt'inoires^p. 359 et suivantes. Affaires étrangères. La Ghétardie, 21 novcrnljce 17V0.

A la nouvelle de l'arrestation de Biren, trois régiments s'étaient portés lumullueusement au palais en acclamant la princesse Elisabeth : c'était à son profit, pensaient-ils, que la révolution venait de s'accomplir, et ils accouraient pour lui prêter serment. Quand ils surent la vérité, les soldats rentrèrent aux casernes surpris et consternés '.

L'Europe tout entière, y compris la France, reconnut le nouveau gouvernement. Elle se préoccupa peu du coup de main militaire qui venait de s'accomplir à Pélersbourg ; un objet plus important absorbait l'attention de tous les cabinets. Huit jours avant la tsarine Anna, l'empereur Charles VI mourait à Vienne, C'est une loi fatale et comme une revanche de la destinée que les dernières volontés des potentats, si absolus qu'ils aient été de leur vivant, soient moins respectées que celles du plus humble sujet : l'exemple de l'empereur d'Allemagne confirma celui de l'impératrice russe. Charles VI ne laissait point d'héritier mâle; sentant avec désespoir qu'après sa mort la couronne impériale échapperait à sa maison, il avait tenté au moins d'assurer à sa fille Marie-Thérèse la transmission paisible de ses Etats héréditaires. Il passa sa vie à solliciter des différentes cours une adhésion solennelle à la Pragmatique Sanction qui proclamait les droits de l'archiduchesse, à recueillir des engagemenis, à colliger des signatures. A peine avait-il fermé les yeux que quatre puissances agitaient le projet de démembrer sa succession. L'électeur de Bavière, prétendant à la couronne impériale, revendiquait en outre la totalité

' Rambaud, p. 437.

des Etats aulrichiens ; le roi d'Espagne demandait pour sa part les possessions italiennes ; la maison de Saxe convoitait la Bohème, et le nouveau roi de Prusse, Frédéric II, se découvrait des droits sur la Silésie. Ce dernier fit mieux que réclamer, il agit. Franchissant la frontière à la tête de son armée, il entama les hostilités sans déclaration de guerre, envahit la Silésie et mit la main sur l'objet du litige (novembre 1740).

L'issue du conflit dépendrait de la résolution que prendraient deux puissances, la France et la Russie. L'une et l'autre avaient garanti la Pragmatique. En soutenant Marie- Thérèse par une assislance directe ou au moins par une neutralité bienveillante, elles sauvaient l'Autriche, refrénaient l'ambition naissante de la Prusse et maintenaient l'ancien équilibre de l'Europe, tel à peu près que l'avaient organisé les traités de Westphalie etd'Utrecht Au contraire, si la France et la Russie s'unissaient pour appuyer les prétentions de Frédéric et de ses alliés saxons et bavarois, c'en était fait de l'Autriche, et un ordre politique entièrement nouveau s'élevait dans l'Europe centrale sur les ruines de cette antique monarchie. Enfin, si la France et la Russie se divisaient et prenaient parti, l'une pour Berlin, l'autre pour Vienne, l'Europe se partageait, et l'Allemagne pouvait devenir le théâtre d'une nouvelle guerre de Trente ans.

Depuis plus de deux cents ans, la France poursuivait l'abaissement de la maison d'Autriche. Cette hostilité traditionnelle contre la cour de Vienne, née des circonstances au moment oîi Charles-Quint courbait sous son sceptre la

moitié du continent, réduite ensuite en système, servie par le génie et glorifiée par d'éclatants succès, formait le trait distinctif de la politique française et lui maintenait à travers les siècles un caractère d'unité. En 1740, il semblait au premier abord que Louis XV et son ministre n'eussent qu'à suivre docilement les traces de leurs illustres devanciers, et à profiter du désarroi de l'Autriche pour l'assaillir. Mais le culte des grandes traditions historiques consiste moins à copier servilement le passé qu'à s'inspirer de ses exemples, en adaptant aux circonstances les principes de saine politique qui créent et conservent la grandeur des Etats. Depuis le commencement du dix-huitième siècle, la position respective de la France et de l'Autriche se modifiait. Le but de Henri IV, de Richelieu, de Alazarin et de Louis XIV était atteint ; la puissance des Habsbourg avait cessé de nous porter ombrage. Cette auguste maison ne régnait plus à Madrid, où une dynastie française l'avait remplacée ; forcée de partager l'Italie avec la famille de Bourbon, elle venait d'échouer dans ses projets sur l'Orient, tandis qu'un Etat né d'hier, la Prusse, lui disputait l'hégémonie de l'Allemagne. Partout la fortune adverse avait déjoué les projets de l'Autriche et posé des bornes à son ambition. Dans ces conditions nouvelles, on pouvait se demander si en tournant désormais contre cette puissance tout l'effort de son énergie, la France ne s'exposait pas à faire fausse route, à user ses forces contre un ennemi qui, capable de nous lésister, ne nous menaçait plus, et à dénaturer notre politique traditionnelle en l'exagérant.

Le sentiment de celte situation n'échappa pas a Fleury.

Depuis quelques années il cherchait à se rapprocher de TAutriche, et insinua d'abord à Louis XV d'écouter les touchants appels de Marie-Thérèse qui cherchait à nous intéresser h sa cause, en invoquant la garantie donnée par la France à la Pragmatique Sanction. En échange d'un simple appui diplomatique, la jeune archiduchesse, qui venait de prendre le titre de reine de Hongrie, nous eût cédé volontiers une partie des Pays-Bas. Son ambassadeur à Pétersbourg, le marquis Botta d'Adorno, assurait à M. de La Chétardie « qu'elle n'hésiterait pas à se jeter dans les bras de «la France, dùt-elle par quelque sacrifice acheter son « secours ' » . En accueillant les ouvertures autrichiennes, la France eût inauguré une politique à la fois généreuse et prudente, qui, prenant pour point de départ le respect de la foi jurée, pouvait nous attacher une grande monarchie par les liens de la reconnaissance et nous conduire à de pacifiques agrandissements. La Russie eût accédé probablement à celte union des couronnes de France et d'Autriche, et l'ancien système des alliances se fût entièrement modifié à notre avantage.

La modération de Fleury rencontra malheureusement parmi les jeunes conseillers du Roi une opposition indignée. Le comte de Belle-Isle, tête légère et cœur ardent, avait formé à Versailles un parti de la guerre ; les militaires avides de gloire, les femmes, et à leur tète les deux favorites en titre, mesdames de Alailly et de Vintimille, les grands seigneurs, en un mot tout ce qui donnait le ton à la cour,

' Affaires étrangères. La Chétardic, 17 janvier et 13 mars 1741

mettaient un emportement juvénile à soutenir des principes arriérés. A les entendre, il fallait consommer par le démembrement des Etats de l'Empereur l'œuvre des grands rois et des grands ministres. Suivant sa coutume, Fleury n'eut pas le courage de suivre sa propre inspiration, et par faiblesse se laissa entraîner à commettre la plus grande faute du règne. Sensible aux séductions d'une politique imprévoyante, la France, dans une guerre où nos armées ne recueilleront que de stériles lauriers, va s'acharner sans utilité à la ruine de la maison d'Autriche et élever de ses propres mains celte nouvelle monarchie des Hohenzollern, dont la jeunesse vigoureuse présageait une redoutable maturité. Dès la fin de 1740 et le commencement de 1741, le gouvernement du Roi, sans prendre encore les armes, intriguait en Allemagne pour élever l'électeur de Bavière au trône impérial, jetait les bases d'une alliance avec Frédéric II, et témoignait envers l'Autriche de dispositions hostiles.

Attaquée par la Prusse, menacée par la France, Marie- Thérèse demanda secours à la Russie. Qu'allait faire cette puissance? Les Allemands régnaient à Pétersbourg, mais à ce moment l'Allemagne se divisait contre elle-même. Le gouvernement russe avait des engagements avec les deux partis; si l'ancien traité de 172G avec Vienne n'avait pas été officiellement déchiré, la cour de Pétersbourg venait de renouveler avec Frédéric une alliance conclue jadis entre Pierre II et la maison de Brandebourg. Dans les conseils mêmes de la Régence, le feld-maréchal MUnich défendait les intérêts de la Prusse, le prince de Brunswick plaidait la

cause de Marie-Thérèse. Le résultat de ces efforts en sens contraire fut l'immobilité de la Russie pendant les premiers mois qui suivirent la mort de Charles VI. La régente Anna, dont les sympathies étaient autrichiennes, tout en protestant contre l'irruption des Prussiens en Silésie, ne fournit à Marie-Thérèse ni un homme ni un cca.

La diplomatie française ne contribua pas à cette détermination. Cependant, au moment où l'Europe s'embrasait, le cabinet de Versailles avait jugé utile d'entamer avec la Russie une négociation longue et épineuse; il est vrai que le débat roulait tout entier sur un point de cérémonial. Ambassadeur du Roi auprès de la personne même d'Anna Ivanovna, La Chétardie avait perdu ce caractère parla mort de cette princesse; peu après, il reçut l'ordre de continuer à représenter la France à Pétersbourg, mais avec le seul titre de ministre plénipotentiaire : il s'agissait de savoir dans quelle forme il présenterait ses nouvelles lettres de créance. Les envoyés des autres puissances s'étaient contentés de prendre audience de la grande-duchesse régente; La Chétardie demanda à être admis en présence du Tsar lui-même, qui entrait dans sa deuxième année. Cette prétention étonna les Russes; elle fit naître une foule de questions. L'audience serait-olle publique ou privée? L'ambassadeur remettrait-il ses lettres aux mains de l'enfant lui-même? Les déposerait-il sur un tabouret placé au pied du trône? Les rendrait-il à la Régente, qui tiendrait lejeune tsar dans ses bras? Autant de points difficiles à résoudre, et discutés avec un imperturbable sérieux entre Versailles et Pétersbourg, à grand renfort

de mémoires, de notes et de précédents diplomatiques '.

Au printemps de 1741, Miinich, à la suite de ses démêlés avec le prince de Brunswick, résilia les fonctions de premier ministre; dès lors, l'influence autrichienne resta maîtresse du terrain. Au moment où la France prenait officiellement parti contre Marie-Thérèse en signant avec la Prusse, la Bavière et la Saxe des traités d'alliance (maijuin 1741), et en faisant passer une armée en Allemagne, la Russie se préparait à intervenir en faveur de la reine de Hongrie et à lui envoyer le secours de 30,000 hommes stipulé par le traité de 1726.

En même temps, un plénipotentiaire britannique, M. Finch, arrivait à Pétersbourg. Les Anglais offraient à la maison de Brunswick de lui garantir le trône des tsars, si elle s'engageait à les assister dans les projets qu'ils méditaient contre nous. La Régente accéda à ces proposilions, signa le traité présenté par Finch, et s'associa ouvertement au concert formé par nos ennemis ^.

La Chétardie avait prévu cette détermination sans chercher à la prévenir ; connaissant l'inimitié de la maison de Brunswick pour la France, et nourrissant un implacable ressentiment contre le gouvernement de la Régence qu'il avait exaspéré par son formalisme, il avait toujours pensé que nous n'en pouvions rien attendre, et que la Russie gouvernée par des Allemands retomberait tôt ou tard dans les liens de l'Autriche. Suivant lui, la Russie ne changerait de politique qu'en changeant de gouvernement; pour sous-

' Affaires étrangères. Correspondance de Russie, 1741, premier mois. ^Ibid. La Chétardie, 18 avril, 20 mai 1741.

traire cette puissance à Pinfluence de nos ennemis, il ne nous restait qu'un moyen, c'était de provoquer une révolution à. Saint-Pétersbourg; le marquis ne désespérait pas d'y réussir. Depuis quelques mois il caressait un projet romanesque dont s'était épris son ardente imagination. Organiser une conspiration et en assurer le succès, mettre fin au règne des étrangers, rendre la nation à elle-même, élever sur le trône une princesse française de cœur et d'esprit, voilà ce qu'il tenta dans un pays dont il ne connaissait point la langue, oii la moindre démarche portait ombrage au pouvoir, et où les habitants n'osaient parler des affaires publiques qu'en tremblant et à voix basse '.

La Russie détestait son nouveau gouvernement autant qu'elle avait détesté Biren. Toutefois, habituée à une discipline de fer, elle souffrait sans se plaindre, attendant tout de l'avenir. Il fallait prêter une oreille attentive pour saisir le sourd et douloureux murmure qui s'élevait de la nation. Seuls, les trois régiments des gardes à pied, le Préobrajenski, le Séménovski et l'Ismaïlovski, témoignaient sans ménagement leur irritation. En renversant Biren, ils avaient cru en finir avec les étrangers, et voici que ceux-ci occupaient encore le pouvoir, s'y installant et s'y multipliant. Les gardes, troupe d'élite, gentilshommes pour la plupart, parlaient haut au milieu de Funiversel silence, répandaient par la ville les scandales du palais, racontaient les amours de la Régente avec l'envoyé saxon Lynar, et se disaient prêts à renvoyer tous les Brunswick, le père, la mère cl

'Affaires ctraiigèrcs. La Chctardic, 16 avril 1740.

l'enfant, dans leur duché d'Allemagne. Au contraire, c'est avec une émotion respectueuse qu'ils évoquaient le souvenir de Pierre le Grand, et comparaient la gloire de son règne aux misères du temps présent. Beaucoup d'entre eux avaient été les compagnons d'armes du Tsar, et tous reportaient leur affection et leurs espérances sur sa fille Elisabeth, vivante image que le grand autocrate leur avait laissée de lui-même; la présence parmi eux de cette princesse, sans couronne et sans honneurs, leur semblait à la fois un encouragement et un reproche.

Dans le peuple comme dans l'armée, c'est vers Elisabeth que se tournaient les regards de tous les mécontents. La Tsarevna avait la première des qualités qui chez les grands séduisent et passionnent la foule; elle se laissait approcher et connaître. Elle ne s'enfermait point au fond du palais comme la grande-duchesse régente; on la voyait du moins. Lorsqu'au galop de son fringant équipage elle parcourait les rues de Pétersbourg, les soldats montaient familièrement derrière son trahieau et lui parlaient à l'oreille. Souvent aussi, au milieu de longues promenades à cheval qui lui faisaient parcourir à bride abattue les environs de la ville, elle s'arrêtait pour suivre les manœuvres des troupes; elle voyait alors des compagnies entières, leurs officiers en tête, s'approcher d'elle et se mettre à sa disposition K Les soldats entraient à toute heure dans son palais; elle leur rendait leurs visites aux casernes, les appelait par leur nom, servait de marraine

' Affaires étrangères. La Cliétardie. Dépêches de janvier, février et mars 1741. Comparer les Mémoires de Alaiistein.

à leurs enfants , s'endetlait pour leur faire des cadeaux.

Avec tant d'amis, Elisabeth avait-elle un parti? Non, s'il faut appeler de ce nom une réunion d'hommes disciplinés, soumis à un chef, obéissant à un mot d'ordre, et prêts à marcher au premier signal. Pour former un parti et le diriger, la patience et la dissimulation sont nécessaires : Elisabeth était légère et emportée. En outre, l'argent est le nerf des conspirations comme celui de la guerre, et la princesse en manquait. Pour la mettre en état de tenter un effort avec succès, il fallait qu'un conseiller habile, à la fois énergique et prudent, tout en lui trouvant les ressources matérielles qui lui faisaient défaut, lui apprît à grouper et à organiser les forces dont elle pouvait disposer j tel fut le rôle que La Chélardie aspira à jouer.

Sous le règne d'Anna Ivanovna, il n'avait jamais réussi à voir la princesse en particulier. Chaque fois qu'il se présentait chez elle, quelque témoin indiscret, envoyé par la cour, se trouvait à point nommé pour assister à l'entretien. Après le changement de règne, ce fut Elisabeth qui le provoqua. Environnée d'espions, elle n'avait confiance qu'en un Hanovrien d'origine française, M. de Lestocq, qui était son médecin et son ami. Lestocq, habile dans l'art de nouer une intrigue, manquaitdu courage quilafaitréussir ; fortdévouéà sa princesse, mais timide à l'excès, il semblait destiné au rôle modeste de confident et d'intermédiaire. 11 vint à l'ambassade et y fit de vagues insinuations, parlant des espérances d'Elisabeth et de son attachement à la France. La Chétardie comprit à demi-mot et retourna aussitôt chez la |)rincesse, qu'il trouva seule. Cette fois, elle lui ouvrit son cœur,

parlant eu termes amers du gouvernement usurpateur et faisant allusion au dévouement des gardes. Elle ajoula u qu'étant fille de Pierre le Grand, elle croyait rester fidèle « à la mémoire de son père en prenant confiance dans « l'amitié de la France, et en lui demandant son appui pour « faire valoir ses justes droits ' » . Dans la conversation, le nom du roi de France revenait souvent sur ses lèvres, et La Chétardie démêla promptement en elle un sentiment d'une nature singulière. Elisabeth n'avait pas oublié les tentatives faites pour la marier avec Louis XV; ce souvenir occupait souvent son esprit comme celui d'un rêve séduisant et fugitif. Entendant vanter de foutes parts les grâces et la bonne mine du jeune roi de France, elle conservait à l'égard de ce prince qu'elle n'avait jamais vu, mais dont elle aurait pu devenir la femme , un sentiment de tendre curiosité.

La Chétardie ne pouvait souhaiter en elle une disposition plus favorable. Pourlantil ne crut pas devoir s'engager davantage avant d'avoir consulté sa cour; il comparait volontiers un ministre sans instructions à «une horlogequ'ou « aurait oublié de remonter )^ . La cour de France hésita à s'engager dans la voie oii Taventureux marquis l'invitait à entrer. C'était une résolution grave et quelque peu compromettante, pour un ministère qui se piquait de droiture et de modération, quedese wièler clandestinement aux querelles domestiques d'un Elal étranger, d'y solder la rébellion et de faire du roi de France le complice d'une conspiration

' Affaires élrangèrcs. La Cliétarclio, l'f janvier 1741,

conJre un gouvernement établi. Aux premières insinuations de son ambassadeur, le cabinet de Versailles demanda à réfléchir. Peu à peu, le désir de substituer à Pétersbourg notre influence à celle des Allemands triompha d'un premier scrupule; le dix-huitième siècle ne connaissait guère en politique le principe de non-intervention dans les affaires d'aulrui, principe d'origine essentiellement moderne. Le ministère convint que ^ l'affaire mériterait toute l'attention « du Roi ' « , et qu'il fallait éviter de décourager Elisabeth par un refus. Bientôt il s'expliqua davantage; par son ordre, M. de La Chélardie assura la Tsarevna que la France mettait à sa disposition ses trésors, son crédit et ses conseils. Il ajouta, pour flatter le secret penchant d'Elisabeth, « que « quand même le Roi l'aurait vue elle-même et céderait K aux sentiments qu'elle est bien capable d'inspirer, il ne « pourrait s'occuper davantage de ce qui l'intéresse ^ jj .

Restait à combiner un plan d'action. L'explosion de la guerre entre la Suède et la Russie paraissant de plus en plus prochaine, Elisabeth et Lestocq demandaient à attendre le début des hostilités et à profiter du trouble où l'irruption de l'ennemi jetterait la cour de Pétersbourg pour donner le signal d'un soulèvement militaire. La France approuva ce projet, mais elle prétendait le transformer. Dans la révolution qu'elle préparait, elle voyait moins un moyen d' attacher la Russie à nos intérêts que de porter à cette puissance un coup décisif et de restaurer à ses dépens la grandeur suédoise. Elle entendait donc qu'un accord

' Affaires étrangères. Amclot ù LaClictardie, 23 janvier, 2 février 1741. ' Ibid. La Chétardie, 2 mai.

préalable s'établît entre la cour de Stockholm et Elisabeth. La première s'engagerait à attaquer les Russes dès qu'elle en recevrait l'avis, mais Elisabeth promettait de lui restituer à son avènement au trône une partie des provinces conquises par Pierre le Grand sur la rive orientale de la Baltique.

« On n'oubliera rien, écrivait M. Amelot à M. de La ■ii Chétardie, pour porter les Suédois à aider la révolution « et même pour les mettre en état de porter un coup de u vigueur, lorsque les mesures seront bien prises. Mais « vraisemblablement, pour prix d'un si grand service, ils « voudront qu'on leur restitue au moins une partie des « provinces qu'on leur a enlevées. Si vous pouvez porter « madame la princesse Elisabeth à faire ce sacrifice, vous « rendrez un très-grand service au Roi, qui aura tou- « jours intérêt de renfermer la Russie dans ses anciennes « limites ' . 5)

La France comptait sans le patriotisme et sans la piété filiale d'Elisabeth. Si celle-ci consentait à faire entrer l'action de la Suède dans ses combinaisons et même à la provoquer, elle eût pensé renier la mémoire de son père et trahir la nation en abandonnant des conquêtes destinées à assurer les communications de l'empire avec la mer, et h protéger les abords de la nouvelle capitale. Restituer les provinces baltiques eût été faire reculer la Russie d'un demi-siècle eu arrière; pouvait-on effacer de Thistoire la bataille de Pultava? Mieux valait renoncer au trône que régner à ce prix. Sur ce point, Elisabeth demeura inflexible ; elle se

• Affaires étrangères. Amelot, 16 février 1741.

LA MISSION DE M. DK LA CHETARDIE. 14f

refusa à promettre aucune cession de territoire, malgré les instances de La Chétardie et celles de l'ambassadeur suédois Xolken. Ce dernier ne réussit même pas à obtenir de la princesse une demande de secours adressée par écrit au roi de Suède, et qui eût officiellement constaté l'entente d'Elisabeth avec les ennemis de l'Etat '.

Cette résistance apportait un premier obstacle aux projets du marquis de La Chétardie ; un second allait surgir. La querelle d'étiquette soulevée entre la France et la Russie s'envenimait. Au mois de mai 1741, l'ambassadeur eut l'ordre d'annoncer au comte Ostermann qu'il renoncerait à toute communication avec le gouvernement de la Régente s'il n'était admis à présenter ses lettres de créance au Tsar lui-même. Dans l'entrevue où La Chétardie lui porta cet ultimatum , le vieux ministre russe ne voulut ni nous opposer un refus absolu, ni consentir à l'audience telle que nous la demandions. Pour se dérober à une explication, « il eut « recours, dit le marquis dans sa dépêche du 16 mai, à sa « méthode ordinaire quand il est embarrassé et qu'il sou- « tient une mauvaise cause. 11 eut des points de côté; sa K vie, selon lui, était un tissu de souffrances. Les douleurs « qui lui survinrent subitement lui firent faire mille gri- « maces ; son fauteuil ne pouvait lui fournir aucune posi- « tion commode. Il transpira amplement, il eut une toux « violente, et s'essuyant le visage à différentes reprises, il « me lançait à la faveur de son mouchoir des regards pour « mieux me pénétrer ^. 55

' Affaires étrauyères. La Chétardie. 25 février 1741. * Ibid., 16 mai.

Ne recevant point de réponse catégorique, La Cliélardie dut rompre ses relations avec la cour ; c'était s'interdire désormais toute visite officielle à Elisabeth. Celle-ci n'osait encore le voir en secret. AI. de Xolkeu servit quelque temps d'intermédiaire; malheureusement sa cour ne tarda pas à le rappeler sans lui donner de successeur. Lestocq vint quelquefois aux rendez-vous que lui assignait La Chétardie, mais la peur du knout paralysait ses facultés. Dans la maison où avaient lieu les entrevues, au moindre bruit qu'il entendait au dehors, il se portait vivement à la fenêtre et se croyait perdu '. D'ailleurs, les soupçons de la cour commençaient à s'éveiller. Les conseillers de la Régente agitaient le projet de modifier la composition du corps des gardes, d'y introduire des recrues allemandes et do réformer les vétérans de Pierre le Grand ; pour se débarrasser d'Elisabeth, les uns proposaient de la mettre dans un couvent; les autres, de l'éloigner par un mariage à l'étranger ^.

Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que La Chétardie revît la princesse ou entendît parler d'elle. Sa rupture avec la cour le privait de toute société, le rendait suspect et le condamnait à l'isolement ; personne ne Fallait voir, mais une douzaine d'espions surveillaient nuit et jour l'ambassade. Profitant des beaux jours de Tété, il se réfugia dans une maison de campagne qu'il avait louée aux portes de Pétersbourg, à l'endroit où la Neva, se divisant en mille bras, enlace entre ses eaux des îles couvertes de végétation, des sites agrestes et de fraîches retraites. Dans sa villa, La

' Affaires étrangères. La Chétardie, 13 mai 1741. * Ibid., 4 avril.

Chéfardie menait une vie d'anachorète « pour laquelle, « écrivait-il tristement, il ne s'était jamais senti aucune « vocation ' » . C'est à tort cependant qu'il accusait Elisabeth d'indifférence et de légèreté; la grande-duchesse ne l'avait point oublié et cherchait par tous les moyens à se rapprocher de lui. Les jardins de l'ambassadeur s'étendaient jusqu'au bord de l'eau; en s'y tenant après souper, il eût aperçu, à la faveur du crépuscule prolongé qui durant les nuits du Xord voile à peine la nature d'une ombre transparente, une gondole mystérieuse glisser le long du rivage. Elle semblait porter quelques promeneurs attardés ; parfois un homme se levant à la poupe sonnait du cor de chasse, comme pour provoquer une attention qui se dérobait. Elisabeth se tenait dans la gondole, cachée au milieu de quelques personnes de sa suite. A plusieurs reprises, mais toujours en vain, elle sollicita ainsi l'occasion d'un rendezvous. Un instant, elle songea à acheter une maison voisine de celle de l'ambassadeur. Enfin, au commencement d'août, sentant croître à la fois son ambition et ses inquiétudes, elle envoya au marquis son chambellan Woronzof pour convenir d'une entrevue. Il fut décidé que l'on se verrait le lendemain sur la route de Pétersbourg, comme par le hasard d'une rencontre fortuite. Malheureusement, au dernier moment, Elisabeth n'osa sortir ; ses moindres démarches étaient épiées '^.

Soudain la nouvelle de la rupture définitive avec la Suède se répandit dans Pétersbourg. La cour de Stockholm se

' Affaires étrangères. La Chétardie, 15 août 1741. 8 Ibid. , 18 juillet, 1" et 8 avril.

décidait à attaquer, et la France avait été l'auteur de celle détermination : résolue d'empêcher à tout prix une intervention russe en Allemagne et en même temps d'aider à un mouvement en faveur d'Elisabeth, elle avait levé par ses conseils les dernières hésitations de son alliée ; l'ambassadeur du Roi, M. de Mondamert, avait dicté les termes de la déclaration de guerre lancée contre la Russie (28 juillet 1741). La Régente ne l'ignorait point; il semblait qu'elle dût rompre ouvertement avec nous ; La Chétardie s'attendait à recevoir ses passe-ports. Il n'en fut rien. Les Russes dissimulèrent, et voulant se délivrer d'un embarras au moment où un danger sérieux les menaçait, cédèrent enfin sur l'article du cérémonial. La Chétardie obtint audience du Tsar et reparut à la cour. La première fois qu'il se rendit au palais d'été, il y trouva Elisabeth ; il lui fit entendre u que c'était uniquement pour la servir et avancer ses u intérêts que le Roi son maître lui avait ordonné de rester «malgré de légitimes sujets de plainte; que Sa Alajesté « s'occupait également des moyens de la faire monter sur ce le trône, que déjà pour cet effet elle avait fait prendre « les armes aux Suédois ses alliés, et qu'elle saurait de « même n'épargner rien pour les mettre en état de per- « fectionner l'ouvrage ' » , Elisabeth remercia beaucoup, mais ne put en dire davantage; tous les regards se fixaient sur elle. Lestocq se chargea de la suite de l'entretien, le lendemain, dans un bois proche de la villa de l'ambassadeur, et fournit à ce dernier les renseignements les plus

' Aflairs et angères. La Chétardie, 2 septembre 1741

rassurants sur l'ardeur d'Elisabeth et le dévouement de ses amis.

Dès lors le complot se forme, et la France en prend résolument la direction. Le cardinal de Fleury, avec ses quatre-vingt-huit ans, Je secrétaire d'Etat Amelot, avec sa gravité pédante, se résignent au rôle de conspirateurs, et les tils de la mystérieuse intrigue ourdie à Saint- Pétersbourg viennent aboutir entre leurs mains, en plein Paris.

\ ers les premiers jours d'octobre, un honmie suivait la rue de Richelieu, confondu dans la foule des passants. 11 entra au café Foy, rendez-vous des célébrités littéraires de l'époque, des nouvellistes et des oisifs. Là, il ne tarda pas à être rejoint par un autre promeneur, avec lequel, après un échange de signes de reconnaissance, il ha conversation, et auquel il remit avec de grandes précautions une bourse contenant deux mille ducats'. Le premier de ces personnages était un agent du ministre des affaires étrangères; le second était AI. de Magne, ami du marquis de La Chélardie. M. de Magne expédia l'argent à son neveu, qui se trouvait alors en Russie. Le jeune homme était dépensier et beau joueur; il menait grand trainàPétersbourg, et rien ne devait sembler aussi naturel qu€ de le voir recourir à la générosité de son oncle. En fait, l'argent était destine à M. de La Chétardie, auquel il n'aurait pu être adressé directement sans éveiller les soupçons ; des mains du marquis il se répandit dans les casernes des gaides, où il

» 22,423 francs.

servit à recruter de nouveaux partisans à la cause d'Elisabeth et à solder la rébellion '. A plusieurs reprises, le gouvernement de France renouvela des envois de même nature. En même temps, un émissaire spécial se rendait de sa part à Saint-Pétersbourg, pour informer une fois de plus la princesse de la tendre sollicitude que le Roi portait à ses intérêts ^, Enfin, dans les différentes cours du Nord, la France mettait son influence au service d'Elisabeth et (entait en sa faveur d'utiles démarches.

A Stockholm, nos agents circonviennent les ministres, versent l'or à pleines mains dans le sénat et dans la diète pour hâter le mouvement des troupes destinées à envahir le territoire moscovite; ils insinuent aux Suédois d'appeler ;i leur quartier général le jeune duc de Holstein, neveu d'Elisabeth et petit-fils de Pierre le Grand, pour s'en faire un drapeau : les soldats russes hésiteront à combattre l'héritier légitime de leurs souverains au profit d'une branche usurpatrice. — A Varsovie, à Dresde, notre diplomatie habitue les esprits à l'idée d'une révolution prochaine en Russie. A Berlin, il était nécessaire d'user de ménagements : Frédéric II était uni aux Brunswick par les liens du sang, et malgré la froideur des relations qu'il entretenait avec eux, on pouvait craindre qu'il ne vît avec déplaisir se préparer et s'accomplir leur chute. M. de Belle-lsle, envoyé

' Affaires étrangères. La Cliùlardic, 2 septembre 17V1. Amclot, 2 novembre 1741.

^ Cette particularité, révélée par les dépèches de La Cliétardie, est confirmée par Frédéric II, dans l'Histoire de mon temps, ch. iv, p. 130 (édition de 1789).

(lu Roi en Allemagne, eut ordre de le tàler discrètement à cet égard : « En fait de parents, répondit cyniquement le « monarque prussien, je ne connais que mes amis'... » A Pétersbourg, La Chétardie est l'âme de la conjuralion. Pour atteindre un but qui stimule son ambition, cbarme son cœur et pique sa vanité, il déploie une adresse infinie; n'est-il pas d'ailleurs dans son élément, chaque fois qu'il s'agit de mener avec entrain une intrigue compliquée, surtout lorsqu'une femme aimable en est l'objet? A voir avec quelle aisance et quelle désinvolture il se joue au milieu des difficultés, on le dirait moins occupé d'une entreprise où il risque sa liberté et sa vie que de quelque galante aventure. Rien ne manque pour compléter la ressemblance, ni les rendez-vous mystérieux, ni les longues heures d'attente à l'endroit désigné, ni les coups d'œil furtivement échangés, ni les billets écrits à mots couverts et en langage convenu; Elisabeth y est appelée « le héros M , Lestocq est « le confident !? , et un autre agent, l'Allemand Schwartz, devient «l'entremetteur ? . D'ailleurs, il semble difficile d'admettre que les relations de l'entreprenant Français avec l'ardente princesse aient conservé longtemps la seule apparence de l'amour. Au dix-huitième siècle et surtout à la cour de Russie, d'une intimité aussi marquée à une liaison plus étroite il n'y avait qu'un pas. Elisabeth et La Chélardie l'ont-ils franchi ? aucun témoignage authentique n'est venu nous l'affirmer, mais tous nous l'ont laissé deviner. Elisabeth joignait à une imagination roma-

' Frédéric II, Histoire de mon temps, ch. iv, p. 133.

nesque une singulière facilité de mœurs; sans paraître elle-même attacher à ses faveurs un prix trop élevé, die les prodiguait et les partageait. Si La Chélardie n'aspira point à une faveur exclusive, il trouva sans doute dans ses séductions personnelles le plus sûr moyen d'influence auprès d'une princesse qui, suivant un mot prêté au maréchal Miinich, « n'élait heureuse qu'autant qu'elle élait « amoureuse « .

Plusieurs fois par semaine La Chétardie sait se ménager avec son amie de longues entrevues; il se rend à son palais la nuit et sous un déguisement ; presque chaque jour il lui fait passer des avis, des encouragements ou des remontrances, s'appliquant tantôt à modérer en elle une ardeur prématurée, tantôt à ranimer une confiance prompte à s'ébranler '. La régente Anna, son mari et ses ministres entrevoyaient confusément le péril suspendu sur leurs têtes, mais manquaient du courage nécessaire pour prendre des mesures de défense efficaces et sagement combinées. Les plaintes des mécontents montaient jusqu'à eux et troublaient leur repos ; le silence glacial de la troupe, lorsqu'ils passaient devant ses rangs, leur semblait de sinistre augure. Pour effrayer ou regagner les esprits, ils usaient tour à tour et sans suite de rigueur et de bienveillance. «Pourquoi es-tu triste?)) disait unjourle duc de Brunswick au capitaine qui montait la garde à la porte, et il lui glissait

' Affaires étrangères. La Chétardie, septembre, octobre, novembre 1741. Voir aussi les extraits des dépêches de l'ambassadeur an;|lais publiés dans l'ouvrage intitidé : La cour de Russie il y a cent ans (saas nom d'auteur). Paris, Dentu, 1858.

dans la main trois cents ducats. « L'officier, dit La Ché- « tardie en relatant le fait, s'est fort accommodé du dénoû- « ment sans changer d'affection '. » Au palais, les conseils de ministres se succédaient sans relâche et n'amenaient aucune détermination. Parfois la Régente semble oublier ses terreurs : durant une semaine, elle ne songe qu'à combler de présents son amant Lynar, qu'elle vient de marier avec sa favorite Julia de Mengden, à leur envoyer des diamants et de l'argenterie, à leur meubler un hôtel ^. Soudain ses angoisses la ressaisissent; elle se lève au milieu de la nuit, sort du palais, va trouver le vieil Ostermann, et le supplie de ne point l'abandonner. Dans ce trouble, un seul homme s'efforçait de lui inspirer d'énergiques résolutions, c'était Lynar; il proposa formellement de faire arrêter Elisabeth. « A quoi bon? » dit Anna avec un soupir; puis, faisant allusion au jeune duc de Holstein ^ue les Suédois allaient amener avec eux : « Ne voyez-vous Cl pas là-bas, ajouta- t-elle, un petit diable qui empêchera « toujours que nous ne soyons tranquilles^ ? »

Lynar avait découvert dans La Chélardie l'inspirateur véritable des projets formés contre la maison de Brunswick; il s'en ouvrit à Anna, parla des manœuvres du Français et lui conseilla de s'assurer de sa personne, à défaut de celle d'Elisabeth. Heureusement pour le marquis, l'infortunée Régente était environnée de traîtres jusque dans son intérieur : une suivante entendit les pro-

' Affaires ctranfjères. La Cliétardie, 30 mai 1741.

- Ibid., 12 septembre.

^ Ibid., 26 septembre 1741.

pos de Lynar et alla les répéter à Elisabeth, qui prévint La Chétardie. Celui-ci fît aussitôt savoir officieusement au palais que « pour donner une idée exacte du droit « des gens à ceux qui auraient un mauvais compliment « à lui signifier, il les ferait sauter par la fenêtre ' » . A son hôtel, les gens furent armés, les pistolets chargés, les papiers compromettants brûlés : l'ambassade s'apprêtait à soutenir un siège ; personne n'osa se présenter. La Chélardie en imposait à tous par sou audace et par son imperturbable sang-froid. Fort de la terreur qu'inspirait encore le nom de la France, il brave un gouvernement tout entier et travaille presque ouvertement à sa ruine, sans manquer envers lui à aucune des règles de l'étiquelîe et de la bienséance. Après avoir passé la journée auprès d'Elisabeth, il se rend le soir à la cour, s'y montre plein de prévenances et d'attentions, et ne quitte la Régente que pour se rendre aux conciliabules mystérieux qu'il lient avec Lestocq et Woronzof.

Pour donner aux gardes le signal du mouvement, Elisabeth et La Chélardie n'attendaient plus que l'entrée en lice des armées suédoises. Les hostilités allaient s'engager; chaque jour, des régiments russes traversaient la capitale, se rendant en Finlande. Avant de partir, les officiers venaient trouver Elisabeth et lui exprimaient leur dévouement. « Au moins, leur disait-elle, ne luez pas « mon neveu ^.. . « Un incident imprévu faillit tout coiu-

' Affaires clrangèrcs. La Chétardie, 2 septembre.

^ Ibid., 26 septembre 1T41. S'il faut en croire Frédéric II (Histoire de mou temps), Eiisibeth n'aurait recub- devant aucun moyen pour gayner les

promettre : ce fut la uoiivelle d'un premier insuccès des Suédois. Le feld-maréclial Lascy, commandant les forces russes échelonnées sur la frontière, avait enlevé quelques régiments, pénétré sur le territoire ennemi et emporté d'assaut la forteresse de W'illmanstrand. Instruit de cet événement, La Chétardie accourt chez la princesse qu'il trouve consternée; il s'attache à relever son courage abattu, puis, sur sa demande, parvient à se mettre eu communicalion avec le quartier général suédois. Il se fait envoyer clandestinement et répand dans le public un manifeste, par lequel le gouvernement de Stockholm, tout en protestant de ses intentions amicales « envers la glorieuse nation « russe 5! , se déclare prêt à al laquer avec toutes ses forces un gouvernement oppresseur et illégitime \

En dépit de ces assurances, EUsabeth sentait s'évanouir l'espoir qu'elle avait fondé sur l'aide immédiate des Suédois; vivement sollicilée par son parti, elle inclinait à se passer d'eux et à brusquer le dénoùment.

Le 3 décembre 1741, elle rentrait à son palais après sa promenade habiluelle, lorsque La Chétardie se ])résenta pour lui donner la main à la descente du traîueau. Les traits, les legards, la voix de la princesse dénotaient une vive émotion et une extrême impatience ; le marquis reconnut qu'elle ne saurait supporter une attente plus prolongée. Il lui proposa donc de fixer à bref délai Tinstaut

troupes : . Si l'amour, dit-il, perdit la Régente, l'amour plus populaire « dont la princesse Elisabeth fit sentir les effets aux gardes Préobrajeuski t l'éleva sur le trône, t ' La Chétardie, 28 octobre, 4 novembre.

de l'explosion, mais s'atlacha en même temps à l'armer contre les défaillances de la dernière heure. Il connaissait l'àme inquiète et mobile d'Elisabeth, et savait qu'après avoir tout risqué par emportement, elle pouvait tout perdre par un instant de faiblesse. Résolu à lui montrer qu'une fois la lutte engagée, il ne restait d'autre chance de salut que le succès, il lui tint un langage énergique, presque brutal : « Vous me forcez, lui dit-il, à ne vous rien cacher « du danger que vous courez. Sachez, madame, que par * les avis que j'ai de bon lieu, il est question de vous « mettre dans un couvent, que vous y seriez déjà sans « des circonstances qui en ont empêché, mais qu'il n'est « que trop probable que ce délai ne sera pas de longue « durée. Que risquez-vous donc, votre entreprise ne réus- « sissant même pas, d'éprouver peut-être quelques mois « plus tôt le sort qui vous est destiné, et auquel vous ne « pouvez plus échapper par les mesures qui sont prises? « La seule différence, c'est qu'en ne faisant rien, vous w découragerez vos amis, au lieu qu'en montrant votre « courage, vous conserverez des partisans que votre maltt heur ne rendrait que plus animés à le venger. » Ces paroles firent impression sur Elisabeth; elle voulut savoir à quelle source La Chétardie avait puisé les renseignements qu'il lui donnait : les réponses de Tainbassadeur la confirmèrent dans une salutaire terreur. Elle le remercia de sa franchise et ajouta que « puisqu'on la poussait à bout elle ne démentirait pas le sang de Pierre premier ' »

' Ces détails, ainsi que la plupart de ceux qui suivent, sont extraits de trois pièces principales, savoir : la lettre écrite au Roi par La Chétardie le

Profilant de celte ardeur, La Chélardie entra immédiatement dans le détail des dispositions à prendre. Il importait d'enlever le pouvoir par surprise, qu'en une nuit tout fût terminé, et que Pélersbourg à son réveil n'eût qu'à saluer ses nouveaux maîtres. Le dévouement des soldats aux gardes semblant absolu, celui de leurs officiers paraissant douteux, on agirait avec le seul concours des premiers. " Vous ne devez point hésiter, disait le marquis, de vous *<■ fier à eux et de vous remettre totalement entre leurs « mains. » Il fut décidé qu'Elisabeth, après avoir passé une cotte de mailles sous ses vêtements, se rendrait aux casernes, soulèverait les troupes et les conduirait elle-même au palais d'hiver, marchant en personne à l'assaut du trône, M. de LaChétardie, aprèsavoir, comme ill'écrivait à son gouvernement, a discuté et épluché tous les objets relatifs à la « révolution» , aborda un autre point non moins intéressant. Il fallait que le triomphe d'Elisabeth fût celui de la France, que son avènement établît à jamais notre influence en Eussie, et, suivant les paroles mêmes de l'ambassadeur, « qu'en frappant, la princesse s'assurât et se défît de tous u nos ennemis 55 . La Chélardie lui présenta une liste de tous les personnages qu'il était nécessaire, suivant lui, jd'arrèter et d'exiler, et sur laquelle il n'avait omis aucun des partisans avoués ou secrets de l'Allemagne. En tête

7 décembre pour lui reiulre compte directement de la rciolution, la dépèche au ministre portant la nicmc date, et une lettre parliculière du inarquis à M. de Mondanicrt, ambassadeur en Suède, du 6 novembre. \'ous avons complété cette triple correspondance au moyen de divers documents manuscrits conservés aux archives des affaires étranoèrcs et relatifs à l'avéncmcnt d'I'Jlisahcth.

figuraient Ostermann, Miinicli, Lynar et Julia deMeugden. Elisabeth ne fit d'objection à aucun nom ; on vit le spectacle d'un ambassadeur français dressant en Russie une liste de proscription, et y inscrivant tous les membres du gouvernement auprès duquel il était accrédité '.

Lorsque Elisabeth et La Chétardie se furent mis d'accord sur tous les points, il ne leur restait plus qu'à déterminer le jour. Ce soin fut remis à une prochaine entrevue.

Le lendemain, il y eut, comme à l'ordinaire, réception à la cour ; Elisabeth affecta de s'y monh-er. Les princesses jouaient dans une galerie; autour des tables se pressait la foule des courtisans et des officiers de service; tous les ministres étrangers étaient présents, et parmi eux La Chétardie. Tout à coup la Régente et Ehsabeth se levèrent et passèrent dans un salon retiré. Leur entretien se prolongea; lorsqu'elles rentrèrent dans la galerie, chacun put remarquer sur le visage d'Elisabeth les traces d'une violente émotion. Le secret de la princesse, qui était en même temps celui du roi de France, était-il découvert ? La Chétardie dissimula ses inquiétudes sous l'impassible politesse du diplomate, mais il se retira de bonne heure et fit aussitôt mander Lestocq.

Il attendit en vain toute la nuit; ce ne fut que dans la journée suivante qu'il vit entrer le confident. Dès les premiers mots, il comprit la gravité de la situation. L'entretien de la veille entre les deux grandes-duchesses avait roulé tout entier sur le compte du marquis, la Régente se plai-

' Lettre à Amelot,

guant de ses intrigues en termes amers, parlant d'exiger son rappel, et reprochant à Elisabeth de recevoir chez elle un homme de ce caractère. « Puisqu'il en est ainsi, ré- « pondit Elisabeth, que ne lui faites-vous défendre par K Oslermann de se présenter chez moi? — Je m'en gar- « derais bien, repartit Anna ; il ne faut point agacer gens « de celte espèce ni leur donner sujets de plainte'. » La discussion n'avait pas tardé à s'échauffer, et la colère plus que la crainte avait bouleversé les traits d'Elisabeth.

Ainsi, le gouvernement se tenait sur ses gardes; c'était un motif de plus pour agir sans retard. Leslocq ayant confirmé de nouveau les bonnes dispositions des soldats : « Eh bien, dit La Chélardie, pour aider ces braves grena- « diers à travailler à la gloire de notre princesse, fixons ce le moment d'éclater, pour que la Suède, sur ce qu'on « représentera à Stockholm au nom du Roi, agisse de son <t côté. « Lestocq retourna prendre les instructions de sa maîtresse, et quelques instants après revint dire à l'ambassadeur « qu'on le laissait maître de fixer le moment, et que « ce ne serait que par nécessité absolue qu'on anticiperait « le terme convenu - ;> . La Chétardie s'engagea à dépêcher secrètement un exprès à notre ambassadeur en Suède, afin que le général Lœwenhaupt, campé sur la frontière avec son armée, prononçât son attaque. Comme il fallait du temps pour envoyer un courrier à Stockholm, il fixa l'instant suprême à la nuit du 11 au 12 janvier L" 42.

C'était un mois d'angoisse; Elisabeth s'y fût résignée ;

' Lettre à Aniclot.

' Lettre à M. de Aloudamert.

mais au moment même où Lestocq quittait l'ambassade, une grave nouvelle circulait dans Pétersbourg. Les Suédois, disait-on, avaient franchi la frontière; en même temps les trois régiments des gardes reçurent l'avis de se tenir prêts à se mettre en marche dès le lendemain matin. Cet ordre jeta la consternation parmi ces braves gens ; en partant, ils laissaient leur princesse aux mains de ses ennemis; à leur retour, la retrouveraient-ils ? Dans la soirée, entre onze heures et minuit, sept des plus résolus se présentèrent chez elle, et avec cette familiarité que donne le dévouement, lui remontrèrent « que si elle ne cédait pas à leurs ^i instances, ils allaient l'emmener de force pour la cou- « duire aux casernes ■>^ . En même temps, s'il faut en croire quelques récits, Lestocq lui présentait une fenillede papier sur laquelle il avait tracé l'image d'une couronne et celle d'une roue, avec ces mots : « La première pour vous, ou « la seconde pour moi, 5> Elisabeth se décida; le sort en fut jeté. Le chef de parti ne donna pas le signal, il le reçut. — La princesse déclara aux soldats qu'elle allait les suivre et se rendre aux quartiers du régiment Préobrajenski.

Vers minuit, un traîneau s'arrêtait mystérieusement devant l'ambassade de France. Elisabeth y était assise, à demi cachée sous ses fourrures; Woronzof, le confident, l'entremetteur et sept grenadiers formaient son escorte. Elle fit frapper à la porte de l'hôtel et annoncer à M. de La Chéfardie « qu'elle courait à la gloire ' » , puis elle reprit son chemin vers les casernes.

* Lettre au Roi.

Parmi les Préobrajenski, elle comptait surtout sur les compagnies de grenadiers. Arrivée aux casernes, elle alla droit à leurs quartiers ; ils l'attendaient. « Vous savez « qui je suis, leur dit-elle, voulez-vous me suivre, non « pas seulement comme de braves soldats, mais comme « mes enfants? » Tous les hommes s'étaient groupés autour d'elle, prêts à la suivre. Elle prend alors une croix et s'agenouille ; tout le monde en fait autant. « Je « jure sur la croix, dit-elle, de mourir pour vous; jurez « d'en faire autant pour moi. 55 Tous prêtèrent serment. Puis on défonce les caisses, afin que personne ne puisse s'en servir pour donner l'éveil, et sous le commandement d'Elisabeth , on se met en marche pour le palais d'hiver. Dans toute l'armée, un seul homme eût été capable d'arrêter l'élan des troupes; c'était Aliinich. L'officier qui montait la garde à sa porte était du complot; il reçut l'avis de s'assurer de la personne du feldmaréchal .

Le froid était rigoureux; une couche épaisse de neige durcie couvrait la terre, amortissant tous les bruits. Deux cents grenadiers pressaient le pas autour du traîneau d'Elisabetli, muets et résolus; ils s'étaient juré entre eux de ne point proférer une parole pendant le trajet et de percer de leurs baïonnettes quiconque reculerait d'une semelle. De la caserne de Préobrajenski, située dans les faubourgs, au palais d'hiver, ia distance était longue. Il fallut suivre la perspective Xewsky, silencieuse et déserte. De vastes hôtels la bordaient déjà des deux côtes, et servaient d'habitalions aux principaux, membres du aouveruement. A mesure

que l'expédilion passait devant l'une de ces demeures, quelques soldats se détachaient du groupe, montaient, et allaient s'assurer de la personne désignée qu'ils avaient ordre de conduire au palais d'Elisabeth. A l'extrémité de la perspective, lorsqu'on prit les quais de la Neva pour gagner le palais d'hiver, Elisabeth craignit que le bruit du traîneau n'attirât l'attention : elle descendit et continua la route à pied. Malgré tous ses efforts, elle avait peine à suivre le pas redoublé des soldats : « Notre mère, lui « dirent ceux-ci, cela ne va pas assez vite; il faut se pres- « ser ^ « Et saisissant la jeune femme, ils l'enlevèrent sur leurs épaules et la portèrent ainsi jusque dans la cour du palais.

Elle entra au corps de garde : i^ Enfants, dit-elle aux « soldats, réveillez-vous. Notre pauvre nation gémit sous « le joug des Allemands. Délivrons -nous de nos périt sécuteurs. 5> Les soldats l'entourent et lui baisent les mains; voyant que leurs officiers hésitent, ils se jettent sur eux et les désarment : l'un des olticiers aurait été tué d'un coup de baïonnette, si Elisabeth n'eût relevé le fusil. Elle envoie garder les issues, puis prenant avec elle une quarantaine de grenadiers, après leur avoir fait jurer de ne point verser le sang, elle monte aux appartements. Sur son passage, les sentinelles présentaient les armes. Elle trouva la Régente au lit et Julia de Mengden couchée près d'elle : Anna Léopoldovna ne fit aucune résistance et demanda pour grâce unique qu'on lui laissât

' Lettre au Roi.

sa favorite. Le prince de Brunswick fut arrêté en même temps. Quant au petit tsar, Elisabeth le prit dans ses bras, et le baisant : « Pauvre enfant, dit-elle, tu es innocent, « mais tes parents sont bien coupables '. 55 Elle le fit placer dans un traîneau avec la régente et Brunswick, puis remontant elle-même dans le sien, elle retourna à son palais suivie de son escorte et de ses prisonniers. Avant de s'éloigner, elle se souvint d'une précaution que La Chétardie lui avait suggérée l'avant-veille. Les drapeaux des trois régiments des gardes étaient déposés d'ordinaire au palais d'hiver ; elle les emporta avec elle, connaissant le dévouement des soldats pour ces emblèmes vénérés, et sachant qu'à leurs yeux le devoir se déplaçait avec le drapeau.

En rentrant à sou palais, Elisabeth y trouva ses principaux ennemis, mais prisonniers et sous bonne garde Personne n'avait tenté de résister, sauf Miinich et Oslermann, qui se firent maltraiter par les soldats : Elisabeth donna l'ordre de les conduire à la forteresse avec la Régente, son mari et son fils. Cependant vingt hommes des Préobrajenski étaient montés à cheval, et galopant à fi-anc étrier jusqu'aux casernes des autres régiments, invitaient les gardes et les troupes de la garnison à se joindre à eux. Le jour paraissait; la bonne nouvelle volait de bouche en bouche. Tous les mécontents du régime précédent, tous ceux que poussaient l'intérêt, la crainte, ou un dévouement vrai pour Elisabeth, ses partisans de la veille et ceux du lende-

' Récit de la révolution conscrié aux aicliives du ministère des affaires étrangères.

main, accouraient à son palais. Elle vit arriver des généraux et des moujiks, des évêques et des soldats, et accueillait tout le monde avec la même affabilité. Enfin, vers deux heures, une assemblée composée de prélats et de grands seigneurs la salua du litre d'impératrice de toutes les Russies, tandis qu'au dehors retentissaient les hourras frénétiques du peuple et de l'armée. Elle mit à son cou la croix de Saint-André, se montra à la foule, passa dans les rangs de la troupe et retourna solennellement au palais d'hiver. Quel contraste entre cette marche triomphale et la course précipitée de la nuit! Les gardes à pied et à cheval, en grand uniforme, escortaient le traîneau delà souveraine : sur son passage, les soldats formaient la haie; une multitude immense emplissait les rues et la saluait d'unanimes acclamations. Arrivée au palais impérial, Elisabeth fit chanter un Te Deum; comme elle se rendait à la chapelle, elle fut assaillie par ses fidèles grenadiers du Préobrajenski : « Tu « as vu, notre mère, lui dirent-ils, avec quel zèle nous « avons secondé tes justes droits. Nous te demandons pour « unique récompense de te déclarer capitaine de notre « compagnie, et que nous soyons les premiers à te jurer « fidélité ' ! »

Au miheu des émotions de la journée, Elisabeth n'avait cessé de pensera La Chétardie. D'heure en heure, elle le faisait tenir au courant des événements, et après avoir été proclamée impératrice, elle lui envoya demander conseil sur un point délicat : que fallait-il faire du jeune tsar détrôné et pri-

Lettre au Roi,

LA MISSIOX DE M. DK LA CHÉTARDIK. 161

sonnier? La Chélardie donna un avis dont les termes ambigus dissimulaient mal la cruauté : « On ne saurait opposer « trop de moyens, répondit-il, pour effacer jusqu'aux « traces du règne d'Ivan II; c'est même par ce seul expét; dicnt qu'on garantira la Russie dans un temps ou dans « un autre des mallieurs que les circonstances pourraient « occasionner, et que l'exemple des faux Déraétrius doit « encore faire plus appréhender dans ce pays-ci ' . 5?

A six heures du soir, un gentilhomme de la cour vint prévenir l'ambassadeur que l'impérahùce l'attendait. Laissons La Chélardie lui-même faire le récit de cette entrevue : « Je me rendis aussitôt à la cour; Sa Majesté Tsa- K rienne avait été trop agitée pour n'être pas dans une « sorte de tourbillon. Ce fut ainsi et de vivacité qu'elle « me demanda : Que diront à présent nos bons amis les « Anglais? Ils ont beau jeu pour maintenir la garantie « qu'ils avaient donnée au fils du prince de Brunsaick et « qui a été le motif pour lequel on s'est enfin déterminé à « ratiûer le traité de Finch. — H y a un autre homme, « continua-t-elle ironiquement, que je suis curieuse de « voir, c'est Botta ^ . Je crois, à vous dire vrai, qu'il sera un a peu embarrassé; il a tort cependant, car il ne peut que « me trouver très-disposée à lui donner 30, 000 hommes'. »

' Au dix-septième siècle, plusieurs imposteurs avaient réussi à troubler la Russie en se faisant passer pour le prince Dmitri (ou Démétrius), fils d'Ivan jfi Teriihic et disparu en 1591. A l'égard du jeune Ivan de Brunswick, Klisabetli n'eut pas le triste couraye de suivre le conseil du marquis : elle se contenta de le faire enfermer dans une forteresse où il languit vingttrois ans, et où il mourut.

- L'ambassadeur d'Autriche.

' Lettre à Amelot.

Après soa triomphe, Elisabeth n'oublia point le prince vers lequel son souvenir ne se reportait jamais sans émotion; l'une de ses premières pensées fut pour Louis XV. « Je suis assurée, dit-elle à La Chélardie, que Sa Alajesté « prendra plus de part que qui que ce soit à ce qui m'est « arrivé d'heureux, et je me propose de lui témoigner moi- « môme combien je suis touchée de ce qu'elle a fait pour ce liioi. » Elle tint parole : le surlendemain de la révolution, et avant que les cours étrangères en aient reçu la notification officielle, elle écrivait au roi de France une lettre qui contenait à la fois un remercîment pour le passé et un engagement pour l'avenir. « Nous ne doutons nullement, « notre très-cher frère et véritable ami» , disait la nouvelle tsarine après avoir fait le récit de son avènement, « que « non-seulement Votre Majesté, suivant l'amitié qu'elle a « entretenue avec nos augustes ancêtres, apprendra avec « plaisir la nouvelle de ce changement heureux et avau- « tageux pour notre empire, mais qu'elle aura la même « intention et volonté que nous avons, à l'égard de tout ce « qui peut servir à la conservation constante et inviolable « et au plus grand affermissement de l'amitié qui sub- « siste heureusement entre les deux cours. Car nous, de « noire côté, en aurons pendant tout notre règne un soin a particulier, et nous profiterons avec plaisir de toutes les « occasions pour convaincre de plus en plus Votre Majesté « de cette véritable et inaltérable intention '. »

• Affaires éti-ang( rcs. LeUre de la Tsarine au Roi (en original), datée du 28 novembre (vieux styte) 1741.

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