‹ Louis XV et Elisabeth de RussieChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Réactioa contre les Allemands. — La France en bénédiction. — Faciiitc de conclure l'alliance russe. — Dispositions d'ICIisabetb. — Elle demande le portrait du Roi. — Réserve que nous imposent nos engagements avec la Suède. — Fautes de la France; sa partialité envers les Suédois; nous suscitons des ennemis à Elisabeth dans le Xord et en Orient. — Incident de la lettre interceptée. — La Russie décline notre médiation, — Explication entre le marquis et l'Impératrice. — La Ghéfardie demande son rappel. — Fêtes du couronnement. — ilaurice de Saxe. — Un souper à l'ambassade de France. — Pèlerinage. — Départ du marquis; ses différentes étapes. — Indifférence de la France à l'égard de la Russie. — Mémoire de AI. Du Theii; le Grand Turc et la Ré/niblique de Venise. — Traité de la Tsarine avec l'Angleterre. — Conspiration de Botta d'Adorno. — ■ La Chétardie retourne en Russie; son plan. — Course à perdre baleine.

— Un ambassadeur au milieu des glaces. — Première entrevue. — Lutte à outrance. — La police du chancelier. — Un portrait peu flatté.

— Déclaration de AI. de La Chétardie, brigadier des armées françaises.

— Traitement infligé au marquis. — Ses dernières prouesses; sa fin.

La révolution du 6 décembre eut le caractère d'une réaction contre les étrangers. Le règne des .Allemands n'avait pas été inutile à la Russie ; ils maintinrent et poursuivirent les réformes de Pierre le Grand. Cependant la nation s'était lassée à la fin de sentir peser sur elle la main de ces rudes instructeurs. A Pavénenient d'Elisabeth, elle les expulsa violemment. Leurs chefs furent frappés les premiers : Ostermann alla mourir au fond d'une province reculée ; Miinich fut relégué à Pelim, où il habita la maison

donl il avait tracé le plan pour Biren ; les aulres fuient chassés des palais, des camps, des bureaux de la chancellerie, de tontes les places où ils s'étaient glissés. A la cour il n'en resta qu'un seul, le frère du feld-maréchal Munich. A l'armée de Finlande, les soldats refusaient d'obéir aux officiers dont le nom trahissait une origine germanique. A Pétersbourg, le peuple s'ameutait contre les Allemands et voulait les mettre en pièces ; le clergé les appelait en chaire « les émissaires du diable w , et comparait leur règne à la domination tartare d'odieuse mémoire ^ Elisabeth, pour donner satisfaction aux colères de son peuple, dut composer son ministère d'hommes entièrement nouveaux et sans attache avec l'étranger, le prince Tcherkaski, les deux frères Bestouchef et le comte Woronzof.

Tout en cessant d'être allemande, la Russie officielle, qui se composait de la cour et de l'état-major de l'armée, voulait rester européenne. Jugeant que son initiation de fraîche date aux mœurs, aux arts, à la politique de l'Occident, ne lui permettait pas encore de se passer de modèles, elle se borna à changer d'école. La France avait concouru à l'œuvre de délivrance; « elle est ici en bénédiction'^ » , écrivait La Chétardie; « l'ambassadeur de France est premier « ministre « , écrivait l'envoyé anglais ^. Par reconnaissance, les Russes se rapprochèrent de nous ; « ils découvrirent, a « dit un historien français, qu'ils avaient plus d'affinité avec « nous qu'avec les Allemands * » , s'appliquèrent à nous

' Ramiîald, V40.

- Affaires étrangères. La Gliétartlic, 16 décembre 17 VI.

^ Voir La cour de Russie il y a cent ans, p. 90.

* Ramdald, 450.

imiter, et y réussirent saus difficulté. La cour se transforma comme par un coup de baguette : le vernis germanique se détacha d'un seul coup, \otre langage, nos coutumes, nos modes prirent droit de cité à Pélersbourg, et l'on vit les Russes s'essayer, sous les auspices de l'heureux La Cliétardie, aux manières libres et aisées, à l'élégance frivole et aux grâces raffinées de la société française.

Ce rapprochement entre les deux peuples allait-il se traduire par une alliance politique? En Europe, personne n'en doula ; nos ennemis conçurent de mortelles inquiétudes. L'instant était solennel : pendant toute l'année 1741^^ iMarie-Thérèse s'était maintenue contre nos armées jointes à celle de la Prusse, mais au prix des derniers sacrifices ; ses forces s'épuisaient, il ne lui restait qu'un espoir, c'était de détacher Frédéric de la coalition formée contre elle, en lui abandonnant la Sdésie ; elle avait entamé des négociations dans ce but. Ln accord franco-russe eût prévenu la défection du roi de Prusse, l'eût maintenu dans nos intérêts par la terreur des armes moscovites et aurait porté à la cause autrichienne un coup décisif.

APétersbourg, on crut l'alliance faite ; on y parlait simultanément d'un traité de commerce et d'une union défensive, cimentée par le mariage du duc de Holstein, neveu de la Tsarine et héritier présomptif de sa couronne, avec l'une de Mesdemoiselles de Franco, filles de Louis XV. Quelques-uns allaient plus loin et racontaient tout bas l'arrivée d'émissaires secrets, venus de Versailles afin de vaincre les réj)ugnances d'Elisabeth pour le mariage et de préparer son union avec un prince brave et spirituel de la

maison de Bourbon. Pour beaucoup de Russes, la France paraissait appelée à devenir ce qu'avait été l'Autriche, une fermière complaisante. Lestocq, demeuré le conseiller intime de l'Impératrice, se mit à nos gages et reçut des appointements mensuels ; des dames de la haute noblesse vinrent trouver La Chétardie pour obtenir pension du roi de France ' . Elisabeth semblait encourager par sa conduite ces espérances et ces dispositions : elle voyait le marquis tous les jours, et ne cessait de lui témoigner, en même temps que son amitié personnelle, son désir de former avec nous d'intimes liaisons ; avec une délicatesse toute féminine, elle saisissait les moindres occasions pour faire éclater sa sympathie envers la France et son aimable souverain :

« Elle se souvint, écrivait La Chétardie, que le Tsar son « père avait rapporté de France un portrait du Roi, alors « âgé de sept à huit ans; elle ordonna sur-le-champ qu'on « le cherchât et qu'on le lui apportât. Après l'avoir con- « temple avec attention ; « Je souhaiterais fort, me dit- « elle, que vous fissiez venir celui que vous avez. » J'obéis « à regret, le portrait en pied que j'ai fait faire pour mon « ambassade ne réparant point assez par la richesse tout « ce qui manque à la peinture. Je suppléai à l'incapacité « du peintre en indiquant ce en quoi il avait manqué, à « mesure que la Tsarine me faisait des questions ou me « donnait lieu de les prévenir.

« Dans le cours de la conversation assez longue et rela-

' Affaires étrangères. La Chélardie, janvier, février, mars 1742.

LA MlLSAVEXTlRE DU MARQUIS. 167

« tive à toute sorte d'objets qui suiv it cet instant, la Tsarine « s'aperçut qu'elle tournait le dos au Roi, et se fit des « reproches de cette distraction : « Cela n'empêchera a point, lui dis-je, que le Roi ne se présente toujours du « plus beau côté à Votre Majesté, dès qu'il s'agira de lui « donner des preuves de son amitié. » — « Je m'en per- « suade d'autant plus volontiers, répondit-elle, que je vous « avouerai que le Roi est le seul potentat pour qui, depuis « que je me connais, je me sois senti du penchant. « — « \ ous agréerez, j'espère. Madame, repartis-je, que j'en a rende compte à Sa Majesté, car si le Roi, en vous envi- « sageant comme souveraine de toutes les Russies, verra « avec plaisir les dispositions où est Votre Majesté sur ce « qui peut établir une bonne harmonie entre les deuxcou- « ronnes, il ne peut qu'être charmé qu'une aussi belle « princesse que Votre Majesté ait toujours pensé de la sorte «à son égard. « — « Je ne m'oppose point, reprit-elle, « à ce que vous voudrez faire, et je serai fort aise si le « Roi le prend pour un garant du désir sincère que j'ai de « former avec lui l'union la plus étroite '. »

Jamais les circonstances n'avaient semblé plus propices à l'établissement d'une alliance solide avec la Russie. Néanmoins, pour profiter des dispositions favorables de cette puissance, il importait que la France usât de tact, d'adresse et de réserve.

L'avènement d'Elisabeth rendait notre position dans le Nord singulièrement délicate. Liés intimement aux Sué-

' Affaires étrangères. La Ctiétardie, 25 décembre 1741.

dois, nous venions de les pousser contre la Russie, qui faisait alors cause commune avec nos adversaires, et voici que, par un revirement subit, cette dernière puissance devenait à son tour notre amie. Désormais nous n'avions aucun intérêt à prolonger le conflit que nous avions contribué à faire naître; mais nous é(ait-il possible de l'apaiser? Sans doute, les deux belligérants recherchaient noire médiation. Malheureusement, pour décider les Suédois à opérer une diversion en faveur d'Elisabeth, le ministère français avait pris sur lui de leur faire espérer les cessions de (erritoires auxquelles Elisabelii s'était si éiiergiqiiement refusée : il avait même, avec une légèreté regretlable, contracté l'engagement forniel d'appuyer dans les négociations pour la paix les revendications de la Suède sur les provinces baltiques. Cette promesse imprudente nous interdisait de remplir avec impartialité le rôle d'arbitre, et nous condamnait, si nous l'acceplions, à trahir la Suède ou à froisser du premier coup les susceptibilités de la Russie. Dans ces conditions, il semblait que le mieux fût, au lendemain de la révolution et avant que les hostililés aient été sérieusement engagées, de ménager entre les deux partis un armistice immédiat et la paix sûr le pied du stalu quo, si la Suède s'y prétait ; dans le cas contraire, il fallait décliner poliment la médiation, laisser les belligéranls vider leur querelle, ménager Elisabeth sans rompre avec la Suède, et par la loyauté de notre attitude fixer définitivement les sympathies reconquises de la Russie.

La France suivit une politique tout opposée. Le joi;r même où EUsabeth avait posé sur son front la couronne

impériale, La Cliélardie avait dépéclié au général Lœwenliaupt l'avis d'arrèltr le mouvemeut de ses troupes, et avait obtenu une tacite suspension d'armes ; AI. Amelot le blâma sévèrement de cette démarche '. Le secrétaire d'État espérait que le désordre inséparable de toute révolution paralyserait pour quelque temps les forces de la Russie et fournirait à ses ennemis l'occasion de faciles succès. L'événement démentit ces prévisions. Les hostilités reprirent, mais dès les premières rencontres les Suédois eurent le désavantage. La France intcM-posa alors sa médiation : des conférences s'ouvrirent à Pétersbourg dans l'hiver de 1 742, et la cour de Stockholm s'y fit représenler par M. Nolken; La Chétardie commit la faute d'inviter le plénipotentiaire suédois à descendre à l'ambassade de France.

Dès l'ouverture des négociations, Elisabeth fit entendre que si elle consentait au payement d'une indemnité de guerre en niénioire des services passés, elle ne céderait jamais un ponce du sol de l'empire. Xolken persista néanmoins à réclamer un dédommagement territorial, et La Chélardie appuyait cette demande, ce qui n'empêchait point Amelot de le trouver « un peu trop Russe ^ « . Les ministres de la Tsarine ne partageaient guère cet avis : la partialité de la France ne tarda pas à éciater à leurs yeux, mais c'est avec la plus grande modération qu'ils s'en exprimaient encore à La Chétardie : « Nous sommes bien éioi- «gnés, disaient-ils, de confondre la France dans noire « ressentiment contre les Suédois ; au contraire, nous ne

' Affaires éd-iingùrcs. Amelot à I^a Chétardie, 15 janvier 1742. * Ibid. Amelot à La Cliétardie, 3 mars 1742.

« lui saurons point mauvais gré de remplir ses engage- « ments avec la Suède : nous reconnaissons que la France « ne peut honorablement s'en dispenser. Mais il n'en « serait pas de même de ceux que le Roi contractepait " aujourd'hui, puisque autant sur les premiers il lui était «impossible de prévoir l'avenir, autant sur les derniers « nous aurions à nous plaindre, si Sa Majesté, sans égard ce à notre dévouement pour la France, cherchait à nous « susciter de nouveaux ennemis. Nous espérons que le « Roi ne démentira point l'amilié qu'il a constamment « témoignée à la Tsarine '. »

La France ne tint nul compte de cet avertissement. En ce moment, sa diplomatie s'occupait précisément de susciter de nouveaux adversaires à la Russie, et agissait envers cette puissance comme si une dynastie allemande eût encore régné à Pétersbourg. La France venait de signer un traité d'alliance avec le Danemark (15 mars 1742), et n'épargnait rien pour ménager une étroite union entre ce royaume et la Suède ^. Bien plus, elle avait ouvert à Conslantinople une active négociation dans le but de porter les Ottomans à prendre vis-à-vis de la Russie une altitude menaçante, qui appuierait les revendications de la Suède. Notre ambassadeur auprès de la Porte, le marquis de Cas- (ellane, exagérant encore le sens de ses instructions, cherchait à convertir la convention défensive conclue en 1740 entre la Suède et la Turquie eu alliance offensive contre les Moscovites. A défaut d'un concours armé qu'il ne put

' Affaires étrangères. La Chétardie, 3 mars 1742.

' Flassan, Histoire de la diplomatie française, V, 1G5.

obtenir de l'indolence du Divan , il décida les Turcs à accorder à la Suède un subside de 300,000 piastres'. C'était fournir des armes à nos ennemis pour ruiner notre crédit à Saint-Pétersbourg. L'Autriche et l'Angleterre veillaient : elles n'eurent pas de peine à découvrir nos démarches et en informèrent la Russie.

Le 22 avril 1742, La Chétardie vit entrer chez lui Lestocq avec l'air désespéré. L'ancien confident d'Elisabeth nous tenait au courant de tout ce qui se passait à la cour; il raconta au marquis que l'ambassadeur d'Autriche, Botta d'Adorno, venait de remettre à la Tsarine une lettre écrite par M. Amelot à AI. de Castellane, envoyée par la voie de Vienne et interceptée au passage parla police autrichienne Cette instruction, ajouta Leslocq, était conçue dans les termes les plus blessants pour la Russie. Le ministre des affaires élrangères de France mandait à notre agent à Constanlinople « que la dernière révolution marquait le « terme de la grandeur moscovite; que la princesse Eiisa- « beth étant dans l'intention de n'employer aucun étranger « clans les principales charges, la Russie livrée à elle- « même ne pouvait manquer de retomber dans son prête mier néant ; que la Porte, pour hâter cette situation et « se débarrasser d'un voisin qui lui a causé nombre d'in- « commodités, ne peut trop tôt prendre un parti de « vigueur, et profiter des engagements qu'elle a avec les « Suédois pour s'unir à eux et tomber sur la Russie^ » .

• Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, 17V2. \ oir aussi Sai\'T-Piiikst, Mcmoires sur l'ambassadi' de France en Turquie, p. 143. - Ai'faires étraugères. La Chétardie, 23 avril 1742.

A celte lecture, la Tsarine avait ressenti une douloureuse surprise, et elle éprouvait un vif chagrin des dispositions de la France à son égard.

informé par le marquis de cet incident désagréable, M. Amelot répondit d'abord en protestant avec indignation contre les propos qui lui étaient attribués. Suivant lui, la lettre avait été fabriquée à Vienne d'un bout à l'autre, et ce faux devait passer au compte des habitudes de mensonge et de perfidie chères à la cour d'Autriche. Quelque temps après, revenant sur le même fait, Amelot change de ton et ne cherche plus à se disculper, mais seulement à s'excuser. « La lettre, dit-il, ne contenait rien qui pût recevoir une « interprétation désobligeante pour la Russie ; elle n'avait « d'autre but que de tenir cette puissance dans une inquié- « tude qui pût la rendre moins difficile sur les conditions «de la paix. Cependant, toutes réflexions faites, il valait tt mieux ne jamais convenir de cette lettre j la cour de «Vienne avait imaginé tant de faussetés, qu'on pouvait « bien encore mettre cette invention sur son compte '. » AI. Amelot reconnaissait avec raison, mais avec philosophie, « qu'il serait bien difficile d'effacer la mauvaise « impression produite à Pétersbourg w .

La Chétardie ajoutait encore, par son attitude, aux difficultés de sa situation. Dans les premiers mois qui suivirent la révolution, enivré par le succès, se croyant assuré de conserver à jamais les bonnes grâces d'Elisabeth, se flattant peut-être de transformer un caprice en passion, il avait usé

'Affaires étrangères. Amelot à La Chétardie, 5 juillet 1742.

sans ménagement de sa nouvelle fortune et ne garda point la mesure que lui imposait son caractère diplomatique. Ses allures annonçaient plutôt un favori en titre, alfichant son pouvoir, que le représentant d'une puissance amie. A toute heure, il paraît à la cour, accueille dédaigneusement les hommages et donne le ton aux courtisans avec une impertinence railleuse ; les olficiers de .service lui baisent la main en l'appelant leur père ; les soldats aux gardes se rendent en corps à son hôtel pour le complimenter '. Plus que jamais, il s'applique à éblouir la frivole Elisabeth par l'exagération de son faste et par l'assurance triomphante de ses manières ^. 11 accompagne la souveraine au bal, à la chasse, à la promenade ; associé à tous ses plaisirs, assis à table à ses côtés, il lui témoigne un galant empressement, et ne se presse point de démentir des bruits qui plaisent à sa vanité. Comment s'étonner que tant d'imprudence ait promptement éveillé la jalousie et la colère, rendu des partisans à l'Autriche et des ennemis à la France?

Il semblait que La Chétardie s'attachait surtout à exciter la haine des ministres russes. Un jour, comme il faisait observer à l'Impératrice que son chancelier, le

' Affaires étrangères. LaCtiétardie, décembre 1741.

- Le prince Dolgoroukof s'exprime ainsi dans ses Mémoires : «■ La Clié-

I tardie arrivait parfois dans la cour du palais en carrosse à six chevaux, » et, sans sortir de voiture, il faisait en carrosse le tour de la cour trois, a quatre, cinq fois, etc., jusqu'au moment où Elisabeth, ouvrant le vasistas, ■> lui adressait, avec un sijjne de la main, un gracieux sourire; le mar(]uis,

II sans sortir de carrosse, la tète hors la porticre, se confondait en profonds ï saints; l'Impératrice di-ait alors : Voilà bien la vraie galanterie fran- (1 çaise! Comme ils sont aimables , ces Français! Je tiens cette anecdote « du vieux comte Armand de Sainf-Priost, dont le père, dans sa jeunesse, t lavait entendu conter par La Chétardie lui-même, i

piince Tcherkaski, entendait mal les langues étrangères : et Qu'importe! avait-elle répondu; vous traiterez directece ment avec moi, et les autres ambassadeurs s'en tireront « comme ils pourront'. » La Chétardie la prit au mot, abusa de la permission, et désormais, dans toutes les affaires d'importance, en appelait à la souveraine de ses conseillers officiels. Ceux-ci en conçurent un mortel dépit, et deux d'entre eux, les frères Bestouchef, dont l'un était vice-cliancelier et l'autre maréchal de la cour, entreprirent contre l'influence du représentant français une lutte sourde, patiente et acharnée. Ils persuadèrent peu à peu à Elisabeth que La Chétardie s'entendait mieux à nouer une intrigue et à organiser des plaisirs qu'à donner sur la politique des avis sages et désintéressés. Au printemps de \ 742, six mois environ après la révolution, Elisabeth continuait à attirer le marquis auprès d'elle, se plaisait dans sa société, mais ne le consultait plus. C'est l'instant où la lecture de la lettre interceptée vint refroidir ses dispositions à l'égard du gouvernement français. Les Bestouchef saisirent l'occasion, circonvinrent habilement l'Impératrice, et se firent autoriser par elle, après de longues hésitations, à décliner notre médiation. Ils firent aussitôt savoir à M. de La Chétardie que la Russie, tout en appréciant le prix des bons offices du Roi, préférait traiter avec la Suède sans intermédiaire. Le coup était sensible pour La Chétardie, qui s'était flatté de jouer dans le Nord le rôle de Villeneuve en Orient. Bouillant de colère, il se rendit au palais, s'imaginant qu'il lui suffirait de voir la Tsarine pour la faire revenir

' Affaires étrangères. La Cliélardie, décembre 1741.

LA MKSA\ KXTIRE 1)1 MARQUIS. 175

sur sa décision. Elisabeth, qui l'invitait plusieurs fois par semaine à souper à sa table ou à voir jouer la comédie, hésita à lui accorder une audience d'affaires ; elle le fit attendre deux grandes heures. « Je n'eus d'autre res- « sources, dit le marquis, que d'animer la conversation « avec les filles d'honneur, pour qu'il parût que ce motif « m'arrêtait aussi longtemps, et que la différence trop «c grande de la situah'on où je me trouvais dans cet instant « fût moins sensible aux yeux des courtisans '. » Enfin il fut reçu, mais c'est en vain qu'il usa de toute son éloquence, passant du ton de la prière à celui du reproche et appelant à son aide les souvenirs du passé. « Adressezu vous à mes ministres » , telle fut la réponse invariable d'Elisabeth. Cédant au premier mouvement de son dépit, le marquis demanda aussitôt son rappel, qui lui fut accordé ^. Elisabeth regretta cette décision et s'efforça, par un redoublement de prévenances, d'enlever au départ de l'ambassadeur toute apparence de disgrâce. La Chétardie demeura encore deux mois en Russie, en attendant que sa cour lui ait expédié des lettres officielles de rappel et les lettres de créance de M. d'Usson d'Allion, appelé à le remplacer avec la seule qualité de ministre plénipotentiaire. Pendant ce temps, le marquis se vit l'objet des plus flatteuses attentions. 11 accompagna la cour à Moscou, où Elisabeth alla se faire couronner dans l'été de 1742. L'antique métropole moscovite, délaissée depuis dix ans, se crut revenue aux jours de sa splendeur quand elle vit Eli-

' Affaires étrangères. I.a Chétardie, 25 mai 1742. *Ibid.

176 LOllS XV ET ELISABETH DE RUSSIE.

sabelh remettre eu usage le ccréuionial byzaiillu du sacre, s'eiilourer pour quelques jours d'uue pompe religieuse et militaire, et se montrer au peuple, du haut de l'Escalier Rouge, dans l'ancien costume des tsarines. Après cet hommage à la Russie du passé, la cour retourna vite aux |)liisirs de l'Occident; Elisabeth adorait le bal, les déguisements, les intrigues sous le masque, l'opéra italien et la comédie française. Elle profita des fêtes de Moscou pour présenter officiellement en qualité de tsarévitch le duc Pierre de Holstein. Ce jeune homme gauche et maussade, débile héritier de Pierre le Grand, réussit mal à la cour; il avait dix-huit ans et passait son temps à voir jouer des marionnettes. Un autre personnage parut à Moscou ; fort connu en Europe et bientôt illustre, il attirait tous les reaards : c'était le comte Maurice de Saxe. Après avoir failli enlever à la pointe de son épée la couronne de Courlande, il s'était mis au service de France et commandait l'une de nos armées en Allemagne, lorsqu'il apprit l'avénemcnt d'Elisabeth. Jadis, on avait parlé de son mariage avec cette princesse; il s'imagina qu'en la revoyant il pourrait réveiller dans son cœur d'anciennes sympathies, obtenir d'elle l'investiture de la Courlande, et qui sait? peut-être l'amener à partager son trône avec lui. Les hostilités lancruissaient en Allemagne; Maurice demanda un congé, et pensa qu'entre deux batailles il aurait le temps de conquérir une couronne ducale ou même impériale. Elisabeth le reçut magnifiquement à Moscou, le combla d'honneurs, mais se refusa à tout engagement; Maurice dut se résigner à n'être qu'un grand homme de guerre, et sa présence en

LA MÉSAVEXTURK Dl MARQUIS. 177

Russie ne servit qu'à rehausser pendant quelques semaines réclat de la cour.

Le comte de Saxe et La Chétardie s'entendaient à merveille : tous deux aimaient le fasle et les plaisirs. Ils prenaient part à tous les diverlissements de rimpcratrice, aux parties de chasse et de campagne, et aux repas improvisés en forêt, comnieaux représentations de gala et aux soupers dans les jardins du palais. Le 23 juin, Moscou était en fêle. Une brilhiiite cavalcade, composée de dames et de seigneurs, parcourut pendant toute la soirée les rues illuminées; en tète galopaient Elisabeth, Maurice de Saxe et La Chétardie. Soudain un orage survient; l'Impératrice se réfugie avec sa suite au Kremlin, où elle s'amuse à montrer h ses hôtes les ornements impériaux, Tépée, la main de justice, la couronne étincelante de pierreries. On allait se séparer, lorsque Elisabeth demande à La Chétardie, à brùle-pourpoint, s'il veut lui donner à souper. Depuis quelques jours, le marquis prévoyait cette fantaisie, et chaque soir il disposait tout à son hôtel pour recevoir une auguste visite. Lorsque la Tsarine arriva à l'ambassade, la façade offrait une décoration splendide, dont le gracieux emblème des fleurs de lis fournissait le motif principal; deux fontaines de vin jaillissaient des deux côtés de l'entrée ' ; à l'intérieur, trois tables magnifiquement dressées attendaient les convives. Elisabeth parcourut les appartements, se fit tout tnontrer; passant devant un portrait de Louis XI , elle le salua et s'arrêta à le contempler avec une

' I,a Clu'tardie lit venir en Ilussie 100,000 bouteilles de vin, dont 10,800 de vin de (^hampajjnc.

salisfaction qui fut remarquée. A la fin du souper, elle se leva pour porter la santé de son frère le roi de France; durant toute la nuit, elle s'amusa fort et témoigna son plaisir à plusieurs reprises; il était six heures du matin lorsqu'elle se retira, « faisant honte au soleil, dit un lémoin oculaire, par sa beauté ' « .

Quelques jours après, la scène change, Elisabeth passe des divertissements les plus frivoles aux pratiques d'une dévotion austère. Elle a fait vœu d'aller à pied de Moscou au monastère de Troïlza, et accomplit pieusement ce pèlerinage, mais elle exige que La Chétardie la suive dans les équipages de la cour. 11 semblait qu'à la veille de se séparer, ils ne pussent se passer l'un de l'autre. Cependant le jour du départ approchait. La Chétardie, comblé de présents dont la valeur fut évaluée à un million, reçut à son audience de congé le cordon de Saint-André. Il se mit en route dans une voiture dont l'Impératrice avait dessiné elle-même le modèle, et au fond de laquelle elle avait fait déposer un certain nombre de bouteilles de vin vieux de Hongrie. A quelques verstes de Moscou, elle lui fit renouveler ses adieux par l'un de ses pages : « Jamais, disait- « elle quelques jours auparavant, on n'arrachera la France « de mon cœur ^. «

Dans les plans du marquis, ce départ n'élait qu'une fausse sortie destinée à préparer une rentrée triomphale.

' Cité par Saint-René Taillandier, dans Maurice de Saxe, p. 231. L,e récit du souper se trouve dans la dépêche de La Chétardie du 25 juin 1742. Aiïuires Clraugères.

^ Affaires étrangères. La Chétardie. Dépêches d'août et septembre 1742.

La Chétardie avait profilé de ses derniers entretiens avec Elisabelli pour se répandre en plaintes amères sur le compte des Bestouchef, les avait peints sous les plus noiies couleurs, et s'imaginait avoir préparé leur disgrâce. Il voyageait lentement, à peliles journées, espérant apprendre en route quelque événement qui lui permettrait de rebrousser chemin. Il traversa l'Allemagne, où il trouva nos affaires en fort mauvais état : Frédéric venait de faire sa paix avec Marie-Thérèse; l'une de nos armées évacuait l'Autriche et se repliait sur la Bavière; l'autre se laissait enfermer dans Prague, d'où elle n'allait s'échapper qu'à grand'peine. De Berlin, de Dresde, le marquis continuait à intriguer en Russie, entretenait avec Lestocq une correspondance secrète, faisait passer à rimpcratrice de courts billets où il insislai t sur les dangers auxquels s'exposent les souverains en s'abaudonnant à des ministres qui trahissent leur confiance. A Francfort, un courrier de Pétersbourg lui apporta la nouvelle que la Tsarine allait demander officiellement son retour au gouvernement français; il répliqua qu'il ne consentirait à reparaître à la cour impériale que s'il était assuré de n'y point retrouver ses ennemis '.

Par cette mise en demeure hautaine d'avoir à choisir entre lui et les Bestouchef, l'audacieux marquis comptait vaincre les hésitations d'Elisabeth et porter à ses adversaires un coup décisif; c'était se flatter de trompeuses illusions. L'Impératrice n'avait aucune sympathie pour le vice-chancelier ni pour son frère, mais elle les subissait

' Affaires étrangères. Détails communiqués par M, d'Allion, successeur de La Clutardte.

par indolence et par paresse. Tout entière à ses plaisirs, sans cesse préoccupée d'un amour nouveau \ elle n'accordait plus à la politique qu'une attention distraite; les Bestouchef avaient su se rendre néce.<sairos en la déchargeant du poids du gouvernement, et cnfaisant ses affaires sans lui en parler. M. de La Chélardie ne reçut point de réponse catégorique et se décida à repasser en France.

En y arrivant à la fin de 1742, il constata avec douleur une profonde indifférence à l'égard de la Russie. A cet instant, c'est-à-dire à l'époque la plus critique de la guerre pour la succession d'Autriche, notre politique flottait sans direction. Le vieux Fleury ne gouvernait plus; il allait mourir le 29 janvier 1743 ; Louis XV ne gouvernait guère. Le minisire Anielot, laissé à lui-même, donnait la mesure de sa politique lorsqu'il écrivait en Russie à M. d'Aliion : « Nous n'avons jamais fondé d'espérances d'utilité réelle « d'aucune liaison que le Roi aurait |)u prendre avec la « Russie, sinon sur la matière du commerce; aussi notre « point de vue principal a toujours été et doit être encore a celui d'empêcher, s'il est possible, que la Russie ne ce nous puisse faire le mal qu'elle pourrait nous faire par « d'étroites liaisons avec nos ennemis '^ «

La Chétardie s'efforça de ramener vers les bords de la Neva, où ses souvenirs et ses espérances le reportaient sans

' Elle avait distingué un jeune chantre de la chapelle impériale, Razouniouski, qu'elle fit comte, grand veneur, fcld-maréchal, mais anqnfl elle donna bientôt un rival dans la personne du beau Schouvalof. On voit que, si Elisabeth aima La Chétardie, elle n'hésita pas à le remplacer, sans cesser toutefois de le pleurer.

^ Allaircs étrangères. Amelot ù d'Alliou, 10 seplcnibre 1742.

cesse, l'alteution de nos hommes d'Etat. De l'hôtel où il était descendu à Paris, il envoya au ministère un mémoire où, mêlant comme toujours dans ses conceptions le chimérique au possible, il traçait le plan d'une confédération entre tous les Etals du Nord et de l'Est, la Russie, la Suède, la Prusse, la Pologne et la Turquie, sous l'égide de la France. M. Du Theil, premier commis politique au département des Affaires étrangères, fut appelé à donner son avis écrit sur le mémoire; dans sa note, il commence par traiter, avec assez de raison, les projets du marquis de purs romans, et compare l'idée d'allier la Tsarine et le Sultan à celle de « marier le Grand Turc avec la République de « Venise « . Puis il ajoute ces paroles, aussi singulières qu'attristantes dans la bouche de l'un des chefs de la diplomatie française : « La plus sûre voie pour tirer parti de la « Russie est de paraître ne point pensera elle, de n'y avoir « point de mitii^tre et, si elle en tient un à Paris, de ne lui « parler que de la pluie et du beau temps. En cas que le « Régnant ou la Régnante et les favoris et minisires aient « appétit des subsides ou présents de la France, ils saii- M rout bien venir les demander. Ce ne serait peut-être pas « une extravagance que d'avancer que si cette indifférence « avait été pratiquéeà l'égard de beaucoup d'autres cours, « la France en aurait peut-être autant aujourd'hui dans « ses intérêts qu'elle en a peu '. ■>•>

Elisabeth cherchait alors une alliance. Elle avait compté d'abord sur la nôtre; se voyant délaissée par nous, elle

' AITaiics étrangères. Correspondiince do Russie. Ali-moiro remis par U. (le La CluMardie le 2 août ITW. suivi des réflexions de AI. Du Thcil.

songea à se pourvoir ailleurs. L'Aiiglelerre se proposa et sut gagner à ses projets le vice-chancelier Bestouchef; Elisabeth céda aux instances de son ministre et, malgré son aversion pour les Anglais, conclut avec eux un pacte défensif (22 décembre 1742). Pourtant elle ne renonçait pas encore à toute espérance do notre côté, et le prince Kantémir faisait entendre à Versailles « que sa maîtresse « avait pris les précautions convenables pour qu'on ne pût « abuser de son traité avec l'Angleterre contre les inté- « rets de la France ' ». Ainsi que l'ont fait plusieurs de ses successeurs, Elisabeth pritsoin désormais de distinguer ses sympathies privées de ses alliances officielles , et nous réservait les premières. Quelque temps plus lard, l'Angleterre nous ayant attaqués pour porter secours à l'Autriche, elle formait des vœux en notre faveur, et lorsqu'à la première rencontre notre flotte eut victorieusement soutenu le choc d'une escadre britannique devant Toulon, elle applaudit à notre succès, el apprit avec joie l'éclicc d'une puissance à laquelle elle venait de s'unir ^.

Dans le courant de 1743, deux graves nouvelles venues du Nord semblèrent faciliter la reprise de négociations plus actives entre la France et la Russie. La Suède, accablée de revers, sollicita la paix; le traité d'Abo lui enleva um; partie de la Finlande etmitfin aune guerrequeM. d'Allioii appelait « une source intarissable de défiance > contre la

' AlTaircs étrangères. Aniclot à d'Allion, 1" février H^o.

- Affaires étrangères. Dépêche de Russie du 2 avril MVt. « Il la'.it convcuii-, (lisait l'Impératrice, que je suis uu drôle d'allié en pensaul de II sorte, mais j'aime mieux suivre les mouvemcuts de mon cœur. »

« France r> . En même temps une conspiration se découvrait à Pétersbourg ; l'échafaud se dressa sur l'une des places de la ville ; on y vit monter plusieurs seigneurs de la cour, entre autres le général Lapoukliine et sa femme : tous eurent la langue coupée et subirent le supplice du knout. Puis le peuple entendit la lecture d'un manifeste, dans lequel l'Impératrice faisait connaître que rancieu ambassadeur d'Autriche, Botta d'Adorno, actuellement à Berlin, méconnaissant pendant son séjour en Russie ses devoirs et son caractère, s'était associé aux menées des rebelles, avait assisté à des conciliabules tenus dans le but de renverser le gouvernement légitime de l'empire, mais que rimpéralrice allait réclamer de la reine de Hongrie le châtiment immédiat et exemplaire du coupable. En effet, Boita avait cherché, sans y réussir, à reprendre au profit de la maison détrônée de Brunswick le rôle que La Chétardie avait joué en faveur d'Elisabeth^ Bien que sa faute fût évidente, Marie-Thérèse s'offensa de l'insulte publique faite à l'un de ses représentants; elle ne se pressait point d'accorder la satisfaction demandée et suspendait la disgrâce du marquis Botta. Elisabeth s'irrita de cette résistance; les deux cours échangèrent d'aigres explications qui semblaient le prélude d'une rupture ouverte et prochaine. Ce différend nous fournissait une occasion inespérée de ramener la Russie à nos intérêts et de l'entraîner dans notre lutte contre l'Aulriche : la cour de France se décida à sortir de son apatliie. Nous avions besoin d'alliés ; Marie-

' Sur les intrigues de Botta, voir d'Ar.vkth, Geschirhte Maria Theresias, ouvrage composé d'après les documents conservés aux arciiives de \ ienae.

Thérèse avait chassé nos armées de l'Allemagne et poussait les siennes jusqu'aux frontières de l'Alsace et de la Lorraine. Il est vrai que Frédéric II songeait à reprendre les armes en faveur de l'Empereur bavarois, noire protégé, et à (enter une utile diversion en noire faveur, mais il ne consentait à se jeter sur la Bohême qu'autant que le concours ou au moins la neutralité de la Russie assurerait ses derrières. D'autre part, les Etats de Suède venaient de désigner comme héritier présomptif de la couronne le prince Pierre de Holslein, parent rapproché du tsarévitch de Russie ; celte élection facilitait une réunion entre les deux puissances du Nord. Le gouvernement du Roi conçut le plan d'une ligue entre la France, la Russie, la Suède et la Prusse contre l'Autriche, et résolut d'envoyer un ambassadeur extraordinaire en porter la proposition à Saint-Pctersbourg. 11 offrit cette mission à M. de La Chétardie, qui l'accepta, malgré sa fière déclaration de Francfort.

Ce choix était une faute capilale. Sans doute l'Impératrice de Russie n'avait cessé de témoigner pour la personne du marquis un goût prononcé; mais chez une prince-se inconstante et frivole, l'excès delà faveur n'est souvent que le prélude de la disgrâce. D'ailleurs Elisabeth, plongée dans les plaisirs, renonçait de plus en plus à Pexercice réel du pouvoir; lorsque M. d'Allion voulait l'entretenir de quelque objet sérieux, il lui fallait la surprendre au bal et lui parier sous le masque; elle l'accueillait alors avec une grâce charmante, « mais bienlôt, écrivait notre envoyé, « ne pouvant tenir contre le bruit des violons qu'elle enlc-n- « dait dans la pièce voisine, elle gagnait doucement la porte

LA MÉSAVEXTURE DU AIARQUIS. 185

« et se relirait ' » . Toute affaire passait parles ministres ; La Chétardie leur étant odieux, c'était compromettre d'avance le succès d'une négociation que de lui en confier le soin. Le prince Kantémir l'avait insinué discrètement à Versailles, tandis que M. d'Allion écrivait de Pétersbourg : « Je sou- « haiteiais que M. de La Chétardie trouvât ici des dlsposi- « lions favorables pour former une union étroite entre le « Roi et la Tsarine; ce que j'ai eu l'honneur de vous mar- « quer de celles de tout ce qu'il y a de grand dans la nation « russe n'est malheureusement que trop certain. Dans le « moment de l'avènement de madame la princesse Elisa- « belh au trône, la France, en bien ménageant ses avan- « lagcs, pouvait vaincre tous les obstacles. Ce premier « instant échap|)é, la faveur déclarée et si bien méritée de « M. le marquis de La Chétardie a aigri tous les esprits « contre lui et par contre-coup contre la France. « D'Allion revenait sans cesse sur la jalousie inspirée par le marquis, « au personnel duquel, disait-il, on en veut bien plus « qu'à la France ^ » .

La cour de Versailles n'en persista pas moins dans ses résolutions. Elle crut assurer à son ambassadeur un moyen de succès infaillible en l'autorisant à accorder à l'orgueil d'Elisabeth une concession vainement réclamée par tous les souverains de Russie, la reconnaissance du litre impérial. Le marquis reçut deux lettres de créance signées «Louis» . Lapremière, conçuedauslaforme ordinaire, ne fai-

' Affaires clrarifjùres. Lettre de M. d'Allion à AI. de Laiii.iary, ambassadeur CD Suède, 26 février 1743.

-Affaires élranyères. D'Allion, 26 noicinbre et 10 décembre I7't3.

sait mention que du titre de tsarine; la seconde portait pour siiscription : « A Sa Majesté Impériale notre chère sœur et « très-parfliite amie Elisabeth, Impératrice et Autocrairicc « de toutes les Russies. •>•> La Chétardie ne devait se servir de cette dernière qu'en cas d'urgente nécessité et comme argument suprême ^ Muni d'un tel viatique, il ne pouvait échouer dans sa mission. Toutefois, M. Amelot ne jugea point superflu de lui recommander dans des instructions écrites la prudence et la modération, et de lui prescrire, tout en s'attachant spécialement à conserver les bonnes grâces de la souveraine, de ne se point départir envers les ministres des égards qu'exige la bienséance.

La Chétardie n'avait que faire de tels conseils. En retournant en Russie, il partait en guerre. L'alliance moscovite lui parut une conquête à brusquer, une place à emporter d'assaut. " II faut, disait-il, que nous nous emparions de « la Russie. >' La violence naturelle de son caractère, sa haine contre les Bestouchef, son ambition exaspérée lui ôlèrent tout discernement. 11 quitta Paris avec un plan qu'il s'était tracé à lui-même, dans un esprit de folle témérité. Dès sou arrivée, il se poserait ouvertement en ennemi des ministres actuels de la Tsarine, se refuserait à leur rendre visile, à leur adresser la parole, à les voir. Mais un ambassadeur ne pouvait, sans manquer aux devoirs élémentaires de sa charge, suspendre toute relation avec les ministres du gouvernement auprès duquel il était accrédité. Aussi La Chétardie ne se présenterait-il pas comme ambassadeur,

' Affaires étrangères. Instructious données à M. de La Chélardie retournant en Russie, 22 septembre 1743

LA MÉSAVEXTURE Dl MARQUIS. 187

mais en simple gentilhomme français, pressé de faire sa cour à l'impératrice de toutes les Russies. Chacun saurait qu'il tenait en poche des lettres de créance, mais pour le moment il se garderait d'en fiire usage. Cependant EUsabeth, le sachant dans sa capitale, ne résisterait point au plaisir de le voir; elle l'appellerait auprès d'elle dans des entrevues intimes, il reprendrait son empire, ferait agir sur la souveraine toutes les influences dont il disposait, lui démontrerait avec évidence la perfidie et l'incapacité des deux Bestouchef et déciderait leur chute. Après avoir renversé un trône, lui serait-il difficile d'abattre un ministère? Ce succès acquis, l'ami personnel de la Tsarine redeviendrait l'envoyé du Roi ; il arborerait avec éclat son caractère diplomatique et présenterait officiellement des propositions acceptées d'avance. Après avoir emporté la place de hauîe lutte, il y ferait le lendemain une entrée solennelle et pacifique, le front haut et le regard vainqueur.

Jeis étaientles projets que La Chélardie roulait dans son esprit en courant la poste sur les routes d'Allemagne et de Pologne. 11 fit un détour par Stockholm pour visiter la Suède, et vers lafinde novembre 1743 s'acheminait assez péniblement à travers la Finlande, lorsqu'il lui revint à la mémoire que l'anniversaire de l'avènement d'Elisabeth tombait le 6 décembre. S'il se trouvait rendu à cette date, la Tsarine ne manquerait point de le mander à la cour en le dispensant des formalités ordinaires ; elle l'inviterait à célébrer avec elle le souvenir d'une journée glorieuse où il avait joué le principal rôle; les relations intimes se renoueraient ainsi sans le concours des ministres. Malheureuse-

ment un dégel subit rendait les chemins à peu près impraticables. N'importe, son parti est prir,. Il abandonne sa suite, son nombreux personnel, ses équipages, se procure deux mauvais traîneaux, s'y inslalle avec trois personnes de confiance, et affronte la mer de boue et de neige qui le sépare de Pélersboug. En trois jours, il verse sept fois ; son secrétaire reste en arrière, le bras cassé; les brancards se rompent; les chevaux s'abaltcnt; il n'en continue pas moins sur des routes qui s'effondrent une course à perdre haleine. Enfin, dans la nuit du 5 au 6 décembre, il atteint les bords de la Neva, presque en face de Pélersbourg. Ici nouveau contre-temps; le fleuve charrie d'énormes glaçons, qui rendent le passage singulièrement périlleux. Le marquis demande secours àlaported'une cabane, puis d'un monastère, découvre quelques soldats et quelques ouvriers, et leur fait construire une passerelle mal assurée qui li i permet de franchir le premier bras du fleuve. Plus loin il s'abandonne au courant dans une frêle embarcation, et se guidant à grand'peine au milieu des glaces flottantes qui le menacent de toutes parts, atteint la rive opposée. Là il continue sa roule à pied à travers cbamps ; vers midi il apercevait enfin les faubourgs de la ville, lorsqu'il rencontre trois carrosses que l'Impératrice, informée de son approche, a envoyés pour le recueillir'.

Allait-il recevoir la récompense de tant d'épreuves? Il raconte ainsi sa première entrevue : <i La Tsarine me sauva « le regret de n'avoir pu prendre part le matin à la joiu

' Affaires clran;'èrcs. La Cliclardic, 2 avril ITW.

LA AIÉSAX EXTURK DU MARQIIS. 189

« qu'un chacun s'était empressé de marquer à l'occasion « de ranniversaire de son avènement à la couronne ; perte suadée que je ferais tout au monde afin d'arriver pour " ce moment-là, elle ne voulut point que la différence de a quelques heures me privât de l'avantage de lui faire ma a cour. Aussi, quoique l'on ne dût point se rassembler le Il soir au palais, et qu'elle y fût daus son particulier, elle ' me fit dire qu'en me rendant chez M. de Brummer, « chambellan du duc de Holstein, quek|ue hasard, selon « les apparences, me procurerait le moyen de la voir. J'y « fus vers les sept heures, et j'y restai jusqu'à neuf.

« Il n'y a sorte de bontés que la Tsarine ne me témoigna Il pendant le temps que je fus auprès d'elle. J'en supprime Il le détail; elles m'étaient personnelles, et je ne suis ici que « |;our le service du Roi. Ce fut dans la vue de remplir ce Il qu'il comporte de ma part, et d'exciter dans la Tsarine « les dispositions que je sais que l'on peut réveiller en elle Il à mesure que l'on flatte son amour-propre, que je lui w rappelai ce dont à mon départ elle m'avait chargé pour « le Roi. — Sa Majesté, lui ajoutai-je, quand je me vis dé- « barrasse de quelques curieux, émissaires et créatures de Il MM. de Beslouchef, m'a ordonné de vous marquer, Ma- « dame, combien elle y avait été sensible. Le Roi compte « que vous douterez d'autant moins de l'effet que cette <i assurance a faite sur lui que Sa Majesté, de son côté, n'a K point oublié les circonstances de l'année 1725 ', et que ces " mêmes circonstances ont laissé dans son cœur des traces

' C'est en 1725 qu'il avait été question de mariage eutrc Louis XV et Klisabctli. Voir cliapifrc premier.

« qui ne s'effaceront jamais. Le Roi, par cette seule raison, Il est persuadé que Votre Majesté recevra son portrait avec u autant de plaisir qu'il s'en est fait de le lui envoyer. J'au- « rais même été dans le cas de le lui remettre en ce moment « si le Roi, pour qu'il fût plus ressemblant, n'avait voulu « faire faire exprès un original. — La Tsarine rougit; celte .1 modestie toutefois fit promptement place à la joie qu'elle c; ne pouvait dissimuler... Elle en a reparlé depuis à « quehpu'S personnes confidentes, de manière que je dois « me savoir gré de n'avoir pas différé à saisir l'instant de « faire cette impression sur elle tout en arrivant '. n

Encouragé par cet accueil, La Chélardie se mit immédiatement à l'œuvre. 11 annonça audacieusement à sa cour son intention d' « ameuter les partisans de la France - », et de se mettre à la tête d'une faction dirigée contre le comte Alexandre Bestouchef, qui venait de se faire nommer chancelier, tandis que son frère s'effaçait de la scène en acceptant une ambassade.

Le chancelier Bestouchef était un adversaire à redouter, barbare à peine dégrossi, plein de ruse et de violence, taillé pour la lutte, servi par une volonté de fer et une infatigable activité; malgré ses vices, il dépassait de la têle les autres ministres d'Elisabeth. Pour le perdre, La Chétardie employa tous les moyens, argent, présents, promesses, menaces ; il augmenta la pension de Lestocq, enrôla dans son parti la princesse d'Anhalt-Zerbst, dont la fille, destinée à devenir Catherine II, venait d'épouser

' Affaires étrangères. La Cliétardie, 14 décembre 1743. ^ Ibid.

le grand-duc héritier, emplit le palais de ses émissaires, se créa des intelligences dans l'entourage immédiat de la Tsarine, se mit en rapport avec les membres du haut clergé orlhodoxe, voulut acheter le Saint-Synode. Il voyait souvent l'Impératrice en particulier, et alors s'exprimait sur le comte de Bestouchef et de ses collègues avec la dernière violence : Elisabeth le laissait dire et semblait lui donner raison ; comme tous les souverains à l'àme faible, elle se consolait en médisant de ses ministres de n'avoir point le courage de les renvoyer. Elle prodiguait à La Chétardie les marques de son affection, lui envoyait de riches cadeaux, garnissait son hôtel de meubles précieux et d'argenterie ; mais l'impérieux marquis exigeait d'elle plus qu'un retour de tendresse; il semblait avoir pris pour devise celle fièrc parole : « Tout ou rien 55 , et la faveur sans le pouvoir ne lui suffisait pas.

Six mois se passèrent ainsi. La cour et la ville se partageaient, les uns tenant pour le Français, les autres pour ses ennemis'. Les intrigues entamées a Pctersbourg se poursuivirent.! Moscou, où le gouvernement impérial s'était transporté au printemps de 1744. Cependant tous les ambassadeurs étrangers blâmaient la conduite de La Chétardie. La cour de Versailles, espérant le prompt succès de ses manœuvres, lui avait laissé d'abord une certaine liberté d'action; à la fin elle s'émut du retard qu'il apportait à présenter ses lettres de créance. Elle lui recommanda, puis lui ordonna de développer son caractère diplomatique :

' Affaires étrangères Correspondance de La Chétardie. De décembre 174.3 à juin i7W.

192 LOLIS XV ET ELISABETH DE IlLSSIE.

pendant deux mois, poinl de courrier qui n'apporlât à l'ambassadeur l'injonction formelle de régulariser sa situation ^ La Chétardie n'obéit pas et ne le pouvait plus; dans la voie oii il s'était engagé, il lui fallait aller jusqu'au bout, vaincre ou se briser. D'ailleurs, il se croyait à la veille du succès, il négociait secrètement avec le confesseur de l'Impéralrico. On l'eût fort étonné en lui révélant que sa forlune touchait à son terme, et que le comte Bestouchef tenait levée sur sa tète l'arme dont il allait le frapper.

La police du chancelier, active et diligente, opposait la corruption à la corruption ; elle s'était frayé des accès jusque dans la maison même du marquis ; soit par la trahison d'un subaUerne, soit par l'effet du hasard, elle mit la main sur le chiffre dont La Chétardie se servait pour correspondre avec sa cour et pour envoyer à Versailles de piquants récils, où sa verve caustique, ne ménageant personne s'exerçait volontiers aux dépens d'Elisabeth ellemême.

« L'amour de la pure bagatelle, le délice d'une toilette u répétée quatre ou cinq fois par jour, et le plaisir de se « voir dans son intérieur environnée de valetaille, occu- 1.' peut entièrement la Tsarine. Enivrée de cette situation, « elle s'imagine à proportion qu'elle en jouit être plus « adorée de ses sujets et avoir moins à craindre. L'idée u de la moindre affaire l'effraye et l'effarouche, et cette « paresse la conduit à chaque instant à laisser tout aller à « l'abandon^. » Tel était le portrait peu flatteur que La

' Affaires étrangères. Aiiiclot à La Chétardie, G lévrier, 21 mai 1744. - Ibid. La Cliclardie, 2 avril lTi4.

LA ilÉSAVEXTl RE DU MARQUIS. 193

Chétardie traçait de la princesse qu'il avait contribué à porter au trône. Dans d'autres dépêches, il contait par le menu les détails de la vie intime d'Elisabeth, s'étendait complaisamment sur les amours de la souveraine, se réjouissait de la vénalité des courtisans, envoyait le tarif des consciences à la cour de Russie, et mettait à nu les ressorts de l'intrigue qu'il avait ourdie. La police russe décachetait toutes les correspondances pour l'étranger et les faisait passer au cabinet noir^ institution traditionnelle du pays. Grâce au chiffre dérobé, Bestouchef put lire jusqu'à sept des dépêches de AI. de La Chétardie, celles du 21 avril au 6 juin 1744 '. Il les trouua fort instructives et alla les porter à EHsabeth en plein conseil. Dès qu'il eut commencé sa lecture : « C'est faux, s'écria l'Impératrice, « c'est une invention de ses ennemis, et vous en êtes. » Bestouchef lui monira les dépêches déchiffrées et lui demanda de traiter La Chétardie en simple factieux, puisqu'il avait ajourné la présentation de ses lettres de créance et renoncé à se prévaloir d'aucun caractère diplomatique ; le vice-chancelier Woronzof, ancien ami du marquis, joignit ses instances à celles de Bestouchef. Cette fois, Elisabeth ne répondit rien, mais ne fut point maîtresse de son émotion. Son amour-propre de femme et de souveraine saignait douloureusement; mille sentiments divers, la colère, la confusion, le désir de la vengeance, un reste d'affection pour le coupable, la crainte d'offenser Louis XI/

' D'après l'ouvrage de M. Pékarski sur t le marquis de La Chétardie j , publié à Pétcrsbourj{ (en russe), le nombre des dépêches interceptées aurait été plus consid(''rablc. Les copies déchiffrées sont conservées aux archives de AIoscou, avec des annotations marjjiuales de Bestouchef.

en infligeant à son ministre un traitement trop rigoureux, se combattaient dans son âme. Elle suspendit ses résolutions durant vingt-quatre heures, et pendant ce temps témoigna son chagrin et ses inquiétudes, prenant conseil, hésitant à frapper La Chétardie ; enfin elle se décida \

Le 12 juin au soir, La Chétardie venait de rentrer chez lui, après avoir soupe avec M. de Mardefeld, ambassadeur de Prusse, lorsque trois officiers se présentèrent à sa porte, insistant pour lui parler. Admis en sa présence, les visiteurs se mirent à lui lire une déclaration adressée par le chancelier, au nom et sur l'ordre de la Tsarine, à « M. le « marquis de La Chétardie, brigadier des armées frantt caises " . — « Sa Majesté » , disait cette déclaration en assez mauvais français, « voit avec déplaisir qu'au lieu de a reconnaître ses bontés vous vous êtes oublié, certainect ment sans les ordres du Roi, non-seulement jusqu'à « tâcher de corrompre la fidélité de plusieurs personnes, « même du clergé, de vous faire un parti dans la cour et de « bouleverser son ministère, mais aussi jusqu'à dépeindre « et calomnier avec autant d'audace que de témérité sa « personne sacrée dans vos dépêches, tellement que cela ne « se souffre et ne sera jamais souffert d'aucun souverain, « témoin ce qui a été fait en France en pareil cas avec le « prince de Celiamare, ambassadeur d'Espagne^. Malgré « les justes droits que vous donnez sur votre personne. Sa

' Affaires étrangères. Renseignements envoyés par M. de Lanmary, ambassadeur en Suède, d'après des courriers particuliers venus de Moscou. Lettre du 21 juillet 17 V4.

* Le prince de Celiamare, ambassadeur d'Espagne à la cour de France

K. Majesté Impériale, ne consultant en celte occasion que « le soin avec lequel elle a toujours cultivé et veut sincère- K ment entretenir une bonne intelligence avec S. M. le Roi a votre maître, oublie généreusement son ressenliment et « que vous n'êtes qu'un particulier, qui, quand même il le « voudrait, ne peut plus se prévaloir d'aucun caractère, « vous ordonnant de partir dans les vingt-quatre heures, « sans voir personne, de cette capitale, et de sortir au plus « tôt de son empire '. »

En entendant cet arrêt, La Chétardie se récria et se prétendit victime d'une calomnie. Les Russes commencèrent à lui faire lecture de ses propres dépêches : « Cela suffit « , dit-il aussitôt, et il rompit l'entretien. Le lendemain il quittait en toute hâte cette ville de Moscou où Elisabeth l'avait comblé d'éclatantes faveurs, et d'où elle le chassait ignominieusement. A l'un des relais, un émissaire spécial vint lui redemander la plaque en diamants de Saint-André et le portrait de la Tsarine. Le marquis gagna la frontière en suspect et presque en prisonnier ; un officier, chargé de l'accompagner jusqu'à sa sortie de l'empire, réglait le voyage ; un détachement de dragons, galopant autour des voilures, interdisait au voyageur tout commerce avec les habitants. Lorsque La Chétardie traversa en cet appareil les provinces que peu d'années auparavant il avait parcourues avec une pompe quasi royale, il dut faire un retour amer

de 1715 à 1718, ayant participé aux intrigues ourdies contre l'autorité du Rcgent par le duc et la duchesse du Alaine, fut arrêté et rocouduit à la froutièrc.

' Affaires étraugères. Correspondance de Russie. Déclaration faite à La Chétardie le 17 juin 1744.

sur son passé et maudire l'humeur capricieuse de la fortune, qui, après avoir d'abord souri à son audace, punissait maintenant avec tant de rigueur ses inconséquences et sa légèreté.

La cour de France ne demanda à celle de Russie aucune explication sur les motifs de celte disgrâce inopinée et crut prudent de garder le silence '. Soutenir La Chétardie eût été se reconnaître complice de ses intrigues ; le désavouer publiquement semblait difficile, car les lettres interceptées attestaient une certaine connivence entre l'ambassadeur et son gouvernement. La France, sans encourager le premier dans son équipée, avait commis la faute de ne point l'arrêter par un ordre immédiat dès qu'elle avait eu connaissance de ses projets. Le cabinet de Versailles ne se sentait point la conscience à l'abri de tout reproche, et sembla le confesser par l'indulgence relative dont il usa envers le marquis. A son retour en France, celui-ci reçut défense de paraître à la cour et dut se retirer dans ses terres, en Limousin, jusqu'à nouvel ordre. D'ordinaire, cet exil à l'intérieur se prolongeait pour les ministres et les grands seigneurs disgraciés pendant de longues années et parfois leur vie durant. Au bout de huit mois, La Chétardie fut autorise à

' Le gouvernement fit des reclierches sans résultat pour découvrir ] auteur de la trahison qui avait livré aux Russes les secrets de la correspondance diplomatique. Le premier secrétaire du marquis fut arrêté, conduit à la Bastille, interrogé longuement, puis remis en liberté. S'il faut en croire une opinion dont nous avons retrouvé l'écho dans certaines pièces du ministère, le chiffre aurait été dérobé par une femme d'origine russe qu'avait épousée l'un des secrétaires de l'ambassadeur. — Affaires étrangères, mémoire d'un sieur de Lafont, en date du 4 juin 1757, joint à la correspondance de Russie.

exercer les fonctions de son grade dans l'armée française de Piémont ; peu d'années après, il obtint l'ambassade de Turin. Sa dernière mission ne l'avait ni dégoûté de la carrière diplomatique ni corrigé : dans son nouveau poste, il recommença ses intrigues, agit à l'encontre de ses instructions, et fit scandale par une intimité trop marquée avec la comtesse de Saint-Germain, maîtresse du roi de Sardaigne ' . Ce prince demanda son rappel ; La Cbélardie rentra dans l'armée pour la troisième fois, fit en Allemagne les premières campagnes de la guerre de Sept ans, et mourut le 1" janvier 1758 dans la place de Hanau, qu'il commandait au nom du Roi.

' Flassan, V, 216.

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