MADAME DE CHATEAUROUX. — LA REINE
de Versailles désert, dans le temps le plus difûcile de la vie, la transition de Page mûr à la vieillesse '; Marie s^était vouée aux exercices de piété sous la direction de la société des jésuites, prêtres du monde, interprètes du cœur humain , qui savaient si bien ployer les âmes devant toutes les infortunes. Marie était tellement résignée , qu'elle prenait et renvoyait ses premières dames dès qu^elles n'étaient plus les favorites du roi; à madame de Mailly avait succédé la duchesse de Châteauroux; pour ces femmes mondaines, la reine savait bien que le repentir arriverait tôt ou tard; que madame de Mailly arroserait ses pieds de larmes ; que madame de Châteauroux demanderait en mourant pardon à la reine; et cette pensée la consolait, car elle était toute en Dieu. Mère avant tout, elle venait de marier la princesse
^ Les enfants de Louis XY étaient nombreux ; ils pouvaient occuper le loisir de la reine :
Louis, dauphin ;
Le duc d'Anjou, né à Versailles le 30 août 1730 ;
Louise-Elisabeth de France, mariée à D. Philippe;
Anne-Henriette, jumelle de Louise-Elisabeth.
Marie-Louise, née à Versailles le 28 juillet 1728, morte le 19 février 1733;
Marie- Adélaïde, dite Madame Adélaïde y née à Versailles le 23 mars 1732;
Victoire-Louise-Marie-Thérèse, née le 1 1 mai 1733 ;
Sophie-Philippine-Ëlisabeth, née le 27 juillet 1734;
N.... de France, née le 16 mai 1736;
Louise-Marie, née le 16 juillet 1737.
aloée de ses fllles avec un infant d'Espagne ' ; on préparait aussi le mariage du dauphin ; on lui avait clioigl également une fille d'Espajjne, car Ions les liens de la maison de Bourbon se rattachaient fortement. C'était une délicieuse personne que celle infante ; Philippe V, le peLil-iils de Louis XJV, vieiltard olors, se souvenait toujours de sa jeunesse, où enfant il jouait sur les pelouses de Mnriy et de Versailles; un pacte de famille se préparait comme la loi commune de toutes les branches des Bourbons; la seconde des filles de Louis XV n'était point mariée encore, et la reine en prenait un soin afl'eclueux ; quelques tableaus de Versailles peuvent nous donner l'idée exacte de celle tendresse de Marie Lecziuska pour ses enfants; elle en aime les jeux, elle en est toujours entourée; assise au milieu d'eus tous, elle rayonne <le leur beauté.
Le premier prince du sang, le duc d'Orléans, quelque temps rappelé au conseil , s'élait relire du monde renonçant à toute vie mondaine; un peu entaché de jansénisme , le goût des éludes devenant plus vif avec l'âge, le grec, le syriaque, l'Iiébreu absorbaient son existence, si bien qu'il quitta le Palais-Royal , la résidence de Saint-Cloud , pour se relirer tout à fait dans le cloître des génovéfaius sur
' Don Philippe, depuis duc de Parme et de mare 1730. Le mariage eut lieu le 2e aail 1T38.
LA FAMILLE DES BOURBONS (lyW). 75
la montague. Dans ces lougs couloirs qui foriTient encore aujourd'hui la biblioUièque Saiule-Geneviève on voyait une chambre modestement ornée; c'était la résîdeDce habituelle du duc d'Orléans ; il y recevait peu de monde, s'entretenant avec les pères de choses saintes et de sciences; la solitude avait exalté son esprit, on trouvait dans sa cellule des astrolabes, des caractères et des constellations , mais la science était constamment dominée par la piété austère. L'esprit actif qui avait poussé le ré{;ent à une vie distraite avait jelé son successeur dans la recherche de l'inconnu ; le duc ne sortait plus que pour quelques sulennilés îndisjicnsables , la cour lui faisait pcui', et il avait livré l'éducation du due de Chartres à des personnes étrangères à sa propre intimité. M. le duc de Bourbon, qui avail vu finir son exil de Chantilly, restait néanmoins sans crédit sur l'esprit de Louis XV; le roi avait gardé contre lui certaines préventions d'enfance; il les avait prises dans la société du récent, et il ne les abandonnait pas; possesseur d'une fortune considérable, >1. le duc de Bourbon, alors prince de Condé , faisait percer sept routes royales dans sa vaste forùt; il ornait Chantilly de vastes canaux, de somptueux bâtiments, de jardins et de pelouses admirables; le vieux palais disparaissait sous la construction nouvelle. Chose curieuse, les Condé ne se montraient presque plus à la guerre; les campagnes de -< 755 et de ^ 740 s'accomplirent sans eux; les Conti semblèrent prendre la
place de ieiir aiiié ; un Conli commniidoiteii Kalie; à son retour, le roi Favait pris en confiance; discret et habile, Louis XV, qui en faisait grand cas et ne voulait pas tout dire à ses ministres, avait besoin d'un petit conseil intime , d'une correspondance privée avec ses ambassadeurs, et c'est le prince de Conti qu'il avait choisi pour organiser ce conseil ; il fallait que le prince eût une valeur personnelle, car Louis XV le savait impie , railleur des choses saintes, et ces sM'tes de débordement , le roi ne les pardonnaM pas '. 1
Hélas I tombaient alors les derniers débris du" siècle de Louis XIV, cl le duc du Maine ', et le comte de Toulouse', et ces fenmies qui avaient fait Tornement de la cour alors que madamedeMaintenon prenait sur ses genoux !a gracieuse duchesse de Bourgogne. Il arrive de ces époques de uiorl qui enlûvent toutes les célébrités de la génération qui finit ; tes contemporains illustres se donnent la main dans la tombe; ils ont brillé dans la même époque, ils laissent la place pour la génération qui leur succède, et quelques débris restent à peine pour rappeler: eesvieus temps.
' Je donnerai plus tard de curieux reoseignemenls sur ce conseil ;:ret des affaires étranger» qui dirigea la poliliquc de Louis XV. > Le duc du Mninc mourul à Sccitu.i le 11 mai 17.16. ' Le comte de Toulouse mourul lu 1°' décembre 1T3T.
paos ce veuvage de genlilsliommes qu'imposait la guerre, Versailles et Paris se réveillaient quelquefois dans les fêtes; il fallait liien occuper ces populations actives, ces races oisives qui se jettent dans l'énicute lorsqu'elles n'ont pas l'agitation du plaisir. Paris nvaît éprouvé la grande calamité d'une inondation qui avait couvert la ville d'une mer de quelques mille toises. Des gravures contemporaines , des plans dressés nous offrent l'aspect de Paris inondé Jusqu'à la rue Saint- Honoré et la Madeleine; cette calamité dura trois mois '. Mais on était revenu bientôtà ce caractère insouciant, à ce besoin de fêtes. 11 y avait eu des feux d'artifice sur l'eau , des réjouissances d'ambassades à l'occasion des mariages et des bapl<>mes. Le roi était encore venu dîner à l'Hôtel-de-Ville ; des fontaines de vin avaient coulé en abondance; que de couplets n'avait-on pas récités à l'honneur du roi et du dauphin dans le quartier si bruyant des balles I Et pourtant Paris n'était pas satisfait : messieurs du parlement n'étsient-ils pas exilés; on était habitué à voir les longues robes aux églises Sainte-Geneviève, Saint- Paul ou Saint-Louis. On les cherchait en vain dans leurs Iiôlels des rues Beaulreillis, de la Cerisaie ou de la place Royale; la bourgeoisie était en deuil, car elle
nait messieurs du parlement; la classe moyenne et
^ Cette liautcur eUraordinaire des eau» en ni! est encore rnare i, l'éclielle du Pont -Itojal.
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iiiagislrats et des avocats. La noblesse allait en guerre, les beaux liôlels du faubourg Saint-Germain aux rues de Bourbon et d'Université nouvellement bâtis étaieDi vides.
Au centre de Paris, dans les quartiers des Peti'18* Clmmps , des places Vendôme et des Victoires, toutes' financières, il venait d'arriver un évcncment capable de réveiller les caquetages de la bourgeoisie; c'était la mort de Samuel Bernard ', le banquier dfll| deux règnes, et qui demeurait en son bôtel de la plaa des Victoires. M. Samuel laissait 53,000,000 dé' livres en bonaécus comptant; il était de l'dge du cardinal de Flcury, et plos d'une fois le ministre avait ea ^ recours au crédit du banquier pour aider l'état. Ol# disait mille liisloires sur M. Samuel, et ricbe à m\V lions il lui élait permis d'avoir des manies, desslngularilés ; habitué au travail continu, incessant, il ne voulait jamais attendre nî demander; quand son Carrosse retentissait au loin , il fallait que le suisse oi^ vntâdeux battants avant qu'il n'eût atteint la porM cocbère ; le dîner devait apparaître sur la table a l'heure indiquée comme par une baguette magique , autrement sa colère était esiréme; il jouait fort gros jeu; quand il perdait son humeur était triste, il devenait grondeur et furieux. Un jour au brelan il per- 1
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< Samuel Bernard mourut en 1739>
HDRT DE SAMUEL BKRNARD (1733 . 79
dit ^ 0,000 loiîis avec un étranger, et comme il ne voulait pas avoir lecrèvÈ-cœur de les payer lui-même, il fit déposer les sacs à la porte du gagnant. Que ne disait-on pas de ses griuioires et de ses sorcelleries parmi les dames de la halle , si dévotes à Saint-Euslache ; Samuel avait un culte pour une poule noire aux œufs d'or sans doute , et quand elle mourut le banquier ne larda guère à la suivre ; et qui sait si cette poule n^était pas le diable incarné, ainsi que le disaient les margullliers de la paroisse. La fortune est un si grand mobile , que Samuel avait fait les plus belles alliances pour ses filles, qui avaient épousé les Mirepoix, les Lamoignon, les Mole. L'aîné de ses Gis , président à ta chambre des enquêtes, acheta le marquisat de Rieux ; l'autre fut le comte de Coubert ; le marquis de Boulainvilliers fut le pelit-fils de Samuel Bernard; la duchesse de Cossé-Brissac était tgalenientsa petite-lille ; lui-même à la cour n'élaitil pas appelé M. ie chevalier de Bernard? Cela n'empêche pus qu'il ne fût l'objet des chansons et des noëls, et quand il maria sa fille au président Mole , comme il y eut grand fracas à Paris, des couplets mordants furent récités contre lui '. A sa mort, il y eut pompes,
' La boiu^eoiaie chansouuuit Siiiuuel Bernard si avec U magistrature :
funérailles, el les cloches Ecinnèrent, cnr Samuel Del
imrd c
3it fait acte de bon chr(<lien el n'avait con^
serve du judaïsme que les mœurs.
C'éiail lepoque des émolions; elles se succédaient rapidemeni ; la bourgeoisie curieuse aimait à se distraire, 'fout était pour elle l'occasion d'un liruitj on l'avait vue naguère, à l'entrée du nonce qui avait agile tout Paris , renouveler le cérémonial qui entourait la légation ponlilicale, la mule, les carrosses, les bannières. Il y eut foule autour du nonce, on lit des caricatures contre lui, on le présenta tout escorté de jésuites avec une couronne de cbauves-souris ; les parlementaires ne s'en tinrent pas là et un arrêt censura la lettre encyclique que le nonce avait publiée pour son installation à Paris, Au même moment, une autre cérémonie solennelle excita au plus haut degré la curiosité des parisiens; Zaïd-Effendi, ambassadeur ottoman , venait pour traiter de grandes aifaires el prépare]' une alliance diplomatique et commerciale. Dès que le cabinet de Versailles avait connu les dessi'ins de la cour de Russie sur la Pologne , il avait dû se rapprocber de deux cabinets également intértf!
Moii que Deriiard ei