‹ Louis XV et la Societe du XVIII SiecleChapitre 89 sur 114 · DEMOLITION DE LA VIEILLE EOCIKTE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DEMOLITION DE LA VIEILLE EOCIKTE FRANÇAISE

École ëcoDomiste. — Vieux Eystèmc de ColbcrL — Protections. — Priviltiges. — Compagnies des Iodes et d'Afrique. — Corporations.

— Maîtrises. — CommoDcement des idées de M. Turgot. — Liberté du commerce. — Laiisez faire , laitsez pauer. — Affranchissement et désordre des classes ouvrières. — École encyclopédiste. — Vieilles et nobles croyances. — Uémolition, — Plan de l'Encyclopédie, — Coterie de d'Alembert et de Diderot. — Le» encjcl(>pédrsles. — École matérialiste, — La société du baron d'Holbach,

— Les sensualistes. — Bernis. — Saint-Lambert. — Helvétîus. — É/:ole railleuse. — Voltaire. — Tendance des sciences vers la négation des idées bibliques et cbrélienncB. — Boulanger. — Buffon, Maupcrluis. — Développemcot de l'idée anti.françaisc. — Publication déAuitivc de l'Esprit du Loit. — École genevoise. — J.-J. Rousseau. — Travaux historiques de Voltaire. — Tendance de la philosophie contre la vieille monarchie française.

1740— i7ao.

Taadisque la France mulliptiaît d'héroïques efforts pour délivrer le terriloire et affranchir le pays de la jiréseuce de l'étranger, il se formait alors au milieu de la société des écoles de destruction qui faisaient ilisparaitrc peu à peu les éléments de la puissance et

de la nationalité fraoçaises. Les peuples périssent moins par les catastrophes militaires que par les fausses doctrines; on se sauve de la conquête, on s'affranchit d'un joug ; mais lorsqu'une société est travaillée par mille nouveautés étranges, lorsqu'elle se morcelle et s'abîme dans d'incessantes divisions, alors la catastrophe se prépare, et comme elle vient de loin, elle porte des coups irréparables. Dans les dis années qui s'écoulent depuis l'exil du parlement et les vises querellesdu jansénisme, jusqu'au traité d'Âix-la-Cbapelle,il se prépare une révolution fatale dans les idées et dans les croyances, et c'est au milieu du sviii° siècle que commence la guerre la plus forte, la plus décidée contre la vieille société française.

Un peuple peut être vivement ému par deux causes : les intérêts oialériels et les doctrines; et il se trouve précisément qu'à cette époque du xviii" siècle , ces deux bases sont également attaquées par les écoles économiste et encyclopédiste. Le vaste système de Coibert reposait sur des idées de protection et de sécurité; il avait pris le commerce et l'industrie pour ainsi dire après la guerre civile, lorsque la France venait d'être violemment agitée par la Ligue et par la Fronde. Colbert, pour grandir les éléments commerciaux, ae servit de la protection et de la prohibition ' ; la protection

' Vo^ci l'histoire de l'administration de Colbert dans noa

LES ÉCOLES INDOSTHIELLCS (1740-1 75Ô).

qui encourage efficacement, la prohibUion qui empêche les concurrences mortelles. La nature n'a po3 également réparti ses bienfaits ; tel peuple excelle dans une industrie, tel autre possède un sol plus fertile et plus fécond ; lorsqu'un gouvernement veut donc grandir une industrie nouvelle, il est obligé de prohiber les concurrences. Ainsi , quand Colbert introduisit eii France la fabrication des tapis, pouvait-îl lutter avec les superbes produits de Damas et de la Perse? les manufactures de glaces pouvaient-elles faire concurrence avec celles de Venise ou bien avec le cristal do Bohême aux mille et riches couleurs? Il fallut donc tout à la fois protéger et prohiber. Et avec cela, Colbert organisa les associations: les grandes compagnies viennent de l'époque de Louis XIV; il s'en forma pour le commerce des Indes, du Canada et de l'Afrique, et toutes reçurent des capitaux du roi et de son ministre. Colbert avait compris qu'il n'y avait rien à obtenir par Tisolement des forces; les groupes d'individus multipliaient les moyens physiques; sans le grand faiscesudesîntcrëts, il n'y a ni énergie ni mouvement dans l'industrie. Les statuts de ces compagnies sont encore des modèles de précision et de garantie mutuelle ; l'état s'associa aux individus, et cet ensemble de forces produisit d'immenses résultats pour la colonisation et le commerce.

A côté des compagnies qui s'appliquaient aux vastes industries, Colbert avait donné aussi une organisation

parliculière aux corporations de marchands et d'ou' vriers; la compagnie était pour le grand commerce, la corporation pour la production et le travail. Le système de maîtrise avait pour effet d'accorder à chaque industrie le plus de protection possible et les plus fortes garanties de surveillance ; l'ouvrier sous ses maîtres ne pouvait prétendre qu'après un clief-d'œuvre à son privilège d'agrégation; chaque corporation formait une famille avec ses syndics élus, sa bannière, sa responsabilité morale. Il n'y avait nulle confusion; chacun se plaçait dans sa position naturetle, et si quelques restrictions étaient mises à la faculté de passer maître, c'est que l'on se gardait d'encourager les établissements incapables où se perdent les fortunes et l'honneur d'un état , au milieu de ce chaos où tout se heurte dans un grand péle-mèle. I^ livre des faillîtes depuis l'ordonnance des banqueroutes sous Louis XIV jusqu'à la régence ne porte pas, pour Paris, plus de trois banqueroutes par an. L'industrie française s'était élevée à un haut degré de perfection ; on la retrouve dans ces beaux meubles, dans ces étoffes brillantes, dans ces broderies magnifiques, ces points variés; on admire tout cela comme des modèles de goût que l'on recherche et que l'on veut imiter aujourd'hui ; il y avait une sorte d'aristocratie dans les produits qui préparaient ta supériorité de l'industrie française; on ne |>roduisait pas autant, mais un faisait mieux.

l'école économiste [i7W-17r>0). 301

Ce fut dans le conmiencement du xviii^ siècle que comraença à poindre une école qui proclama l'affrancbissemeut du commerce et de l'industrie. Le système de protection et de prohibition de Colbert fut traité comme une vieille idée qui avait fait sou temps. On fît une science de réconomie politique et commerciale ; on appela du nom d'économistes une agrégation de penseurs qui roulaient donner au commerce sa plus grande extension , à Tindustrie, sa plus complète liberté , à l'agriculture, le plus vaste développement de métbode ; enfin , à chaque individu , la plus large part de jouissance dans la vie. Au système prévoyant de Colbert, on substitua le principe delà liberté commerciale, idée; noble, généreuse, mats fatale dans son exagération ; on prêcha cet axiome emprunté aux économistes anglais : laissez faire, laisses passer ; et parce que l'Angleterre, qui produisait beaucoup, avait besoin de rechercher incessamment des débouchés, on voulut l'imiter. On peut considérer comme deux chefs d'écoles qui déployèrent plus tard leurs doctrines sous lemarquisdeMirabeau, le médecin Quesnay,ragriculteurassidu, celui qui plaçaitdans les produits de la terre la source de toutes les richesses publiques, et Vincent de Gournay, qui se posait au contraire comme le protecteur le plus assidu de la liberté industrielle ; il trouvait dans le travail manufacturier la source de toutes les richesses publiques. Turgot, l'actif promoteur de cette nouvelle école, paraissait à peine alors sur la scène poli-

tique. Anne-Robert-JacquesTurgot, baron de TAulne ', cadetdeMicbel-ÉlienneTurgot.ppévôldes marchands, dont l'administration avait été une des plus fécondes et des plus travailleuses, était élève de ces jésuites qui firent tous les hommes célèbres du xviii" siècle, cœurs ingrats qui desséchèrent la source où ils avaient pris leur science; dans sa jeunesse, il était très gauche; il avait cette espèce de rudesse et de brusquerie qui impressionne la foule qui considère habituellemeot comme austère ce qui n'est ni élégant ni soigné. Destiné à Télat ecclésiastique, il fut nommé prieur de Sorbonne sans avoir le caractère indélébile de prêtre; ou le vit alors se livrer aux fortes études et s'occuper surtout des arts et des langues ; revêtu de la chai^ de conseiller au parlement, il jeta les fondements de cette école économiste qui agita profondémenl les classes ouvrières du xviii^ siècle ; les fruits de ces théories devaient être amers; elles remuaient les intérêts matériels, et c'est ainsi, qu'en posant la liberté absolue du commerce des grains dans celte société organisée sur les éléments de la prohibition, onamena la cberlé des subsistances et cette émeute affamée qui fit supposer que la royauté faisait des spéculations infâmes ; ce pacte de famine , dont on a effrayé la génération, ne fut que le mouvement naturel d'un accaparement de blé que les idées de Turgot inspirèrent aux spécula-

• Turgot Était n& a Paris le 10 mai )T!T.

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