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TURGOT ET LES ÉCONOMISTES (1740-Ï75O

leurs. Les économistes brisaieut donc peu à peu le système des corporations qui contenait et moralisait l'ouvrier, la maîtrise garantie pour tous; ils jetaient ainsi pour l'aveuir des germes d'incessants désordres, dont (es générations suivantes durent sentir les terribles effets. Les vieilles idées peuvent et doivent se modifier avec la marche des temps, nul ne le nie; maia il faut se garder de les détruire de fond en comble, car il n'y a pas d'organisation, quelque vieille qu'elle soit, qui n'ait sa pensée et son but, et ne soit l'expression des mœurs, des habitudes d'une société. Plus tard, récote économiste se déploya avec ses conséquences les plus hardies *.

Ce ne fut pas tout ; dans cette œuvre de démolition, ebacun prêta son fatal et terrible concours; l'école éeoQomistc ébranla les intérêts matériels en les jetant dans des voies inconnues; l'école encyclopédiste démoralisa la vieille société en laissant au milieu d'elle de longues traces de doute , d'erreurs et de passions. La nation française était un peuple tout de croyance; à travers tes écarts des disputes religieuses ou de quelques examens plus sérieux, la bourgeoisie et tes ouvriers avaient gardé un véritable culte pour tes idées catholiques ; le peuple s'agenouillait devant les pieuses légendes qui, réprimant ses entraînements et ses passions , faisaient du foyer domestique un sanctuaire ;

) J'en [larlerai longuement dans le développement de ce livre.

tes corporations avaient un saint patron; les chefs étaient niar^ruilliersde paroisses; les sii corps de mor> cbands avaient leurs châsses, leurs processions municipales ; à chaque boutique était une enseigne, et chaque enseigne était un blason de fidélité, de loyauté transmis de père en ûls; on célébrait Noël, Pâques fleuries, la Pentecôte de Tespril saint. L'organisation catholique se liait essentiellement à la société française ; toutes les fois quelle en fut séparée, elle s'agitait confuse et désordonnée. Eh bien, la fatale mission que se donnèrent les encyclopédistes, ce fui de démolir celle vieille société, ses croyances; jusqu'à présent, on avait gardé quelque mesure, quelque pudeur dans les attaques dirigées contre la religion chrétienne, qui avait civilisé le monde. Mais le plan des encyclopédistes fut d^aller droit à la désoi^anisation de cet immense fait, par un grand recueil discutant toutes les matières, toutes les idées; cette pensée d'Encyclopédie n'était pas neuve; au moyen âge, on avait compris ces grands recueils qui traitaient de toutes les sciences, de tous les arts, et le Miroir historiat île Jean de BeauTais en avait donné la forme ; le chancelier Bacon, Bayle, Moréri ' avaient conçu des diction-

■ Louis Moréri, premier auteur du Dictioftnaire hiitoriçne «pi porte son nom, né en Provence le !S mars 1613, mourul le lOjiiillei 1680. Son Diclionnatre parul pour la première fois à Ljcn m I6T3, 1 vol. in-folio.

"lês~êncyci.oi>edistes (TÎ40-1*ëO). S05

naircs raisonnes de Ions les faits , de toutes les sciences; ces écrits avaient de beaucoup précédé YEncychpédie. Ce fut donc moins une idée neuve qu'un moyen tropposition et d'attaque, un plojjiat philosophique dont on fit une entreprise de hbpnirîe , si mal conçue au reste et si pitoyablement exécutée, que je ne sache pas de livre plus vieux , plus arriéré que VEncyclopidte ' -f ses principaux rédacteurs furent des hommes célèbres déjà dans les lettres : le premier, Jean Le Uond d'AIcmberl', fut un bâtard délaissé sur les marches deSaint-Jean-le-Rond, près de Notre-Dame. Il fnut se défier de ces hommes, qui , nés sans famille, jetés par le hasard au milieu de la société , veulent la détruire, parce que cette société ne les admet pas toujours dans un système d'égalité qui en troublerait l'harmonie; sorte de lépreux dans l'ordre moral, ils s'en vengent en le détruisant autant qu'il est en eux; à la façon d'Éros'trate, ils brûlent les temples. D'A- Icmbert avait grandi dans les études mathématiques , ses œuvres le firent admettre à l'Académie dus Sciences comme un excellent géomètre et un remarquable physicien ; dans son Traité des Fluides et dans sa Théorie des Vents, il analysa parfaitement Newton, Euler. Maupertuis fut son ami et son maître. Ce-

' Les deux premiers volumes de l'Encyclopédie ne parurent qu'en n&t.

• Jean Le Rond d'AIcmbert élait né h Paris le IG novembre 1717.

pendant, assez de célébrité ne venait point encore à Inç rt ce fut alors qu'il conçut, avec Diderot, V Encyclopédie , expression d'universalité dans la science. C'était encore un enfant inconnu que Denis Diderot', (ilsd^Qn coutelier de Laon; ardent a s'instruire, sans fortune, sans avenir, il se mit au service de la librairie avec le besoin aiguillonnant de vivre, d'esisler; il traduisit ; puis, comme il était avide de bruit , et que la tendance de la génération était d'attaquer la vieille France, l'antique nationalité, la sainte croyance, il fit tout cela dans ses Essais sut le Mérite et la Vertu , et plus vivement encore dans ses Pensées philosophiques^; ses hardiesses durent le faire remarquer, el Diderots'associa ardemment à d'Alembert dans le plan d'une Encyclopédie. Cette association une fois faite, elle devint le but et le centre d'une grande coterie; il n'y eut ptas d'esprit, si ce n'est parmi les encyclopédistes.

L'Académie des Sciences l'admit ati nombre de ses mrmbrcs en 1741, à In suîle de plusieurs mémoires qu'il lui avait présentés.

' Denis Diderot était né à Langrcs en 171!. Son premier ouvrage est une traduction de l'anglais de VHUtoire de la Grâce, de Stanjan, 1743, 3 vol. in-12; eu 1746, il prît part à la rédaction du Dictionnaire de médecine, G vol. in-folio. C'est en 1745 que parut Và'fsai sur le mérite el la vertu, et en IT46, les Pensétt philosophifiuet.

* L'arrêt du paricmeiii qui condamne au feu les Patsées philosophiques est du 7 juillet 174G; elles furent bientât réimpriméa sous le litre d'Etrcnnes aux esprit» forts.

l'ekcyclopêdie (1740-1750).

Chaque temps a ainsi ses associations, ses complicités (i'Iiommes qui n^admcttent rien en dehors d'eux; ils persécutent, ils se fnnl un fanatisme, une intolérance qui leur est propre. Les opinions de VEncyclopêiie furent d'avance arrcHées, et quiconque ne voulut pas se ployer à ces formules fut impitoyablement poursuivi ; c'est une force que cet esprit de coterie ; quand on se tient bien, on marche droit au but et l'univers se reflète et se concentre en vous. Au reste, les deux premiers volumes de V Encyclopédie publiés à cette époque se ressentent encore de ces ménagements auxquels une œuvre hardie qui commence est exposée; les articles , générniement communs , sont trop lourds pour être relus , trop superficiels pour suffire à la science; sauf quelques notices d'élite et la remarquable préface, c'est un grand fatras d'œnvres médiocres; toute encyclopédie est ainsi esposce; c'est une Babel où toutes les langues sont parlées ; une œuvre d'orgueil où Ion veut imiter Dieu dans son universalité.

Ce fut donc autour de celle encyclopédie que tout ce qui avait quelque tendance à démolir dut venir se grouper; et il n'y avait, Iiélasl que trop d'entrainemcut a un matérialisme qui ne laissait plus de place aux grandes et nobles émotions de l'ùme. Le chef de l'école nialérialistc fut un étranger, car nous fûmes alors envahis par Genève, l'Allemagne et TAnglelerre;

on le nommail Paul Tliiry, baron clTTolbacli ; né dn la noble ville de nildelsbeim ', le baron d^IIolbach élait ricbe et son salon s'ouvrit avec munificence; Id société pIilloHOpliîque, tous les esprits baulains, hardis, venaient chez le baron d'Holbach et à ses soupers fins, quiseprolongeaienl jusqu'au jour; on y tenait les propos les plus insensés, les plus pervers sur le christianisme ; on niait un peu Dieu , beaucoup les traditions; on se complaisait avec Taide des sciences exactes à renverser les chronologies de Moïse, i briser l'Ancien et le Nouveau Teslainenl. L'analyse fut mise en pratique pour détruire une à une toutes les croyances ; comme en physique tout se réduisit à des éléments primitifs; on décom[>osa Tordre moral, et le baron d'Holbach eut la satisfaction de voir que l'infâme^ était attaqué [mr tout un parti dont il fut le pontife; chaque mot, chaque phrase furent diriges lions un seul bat. L'imafjination et le cœur que Dieu a donnés à l'iiomme pour croire et aimer furent disséqués à plaisir; le matérialisme créa une insensibilité profonde dans les rapports des hommes oh de l'ùmc avec Dieu; plus de nobles sympatliies, plus d'émotions heureuses ; la croyance, qui fait supporter

> PaulïEiiry, baron (l'Holbach, élait né i llildtlslicim diinslc Talatinal, *era le commcriccment de 1723.

appelait dans l'intimité ta religion chTî-

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