‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 10 sur 249 · TRÊVE EN ACADIE · texte numérisé non relu

TRÊVE EN ACADIE

rapports couptois et purent même conclure un cartel , pour empêcher les désertions très fréquentes dans les garnisons de FAcadie.

Les Anglais, maîtres de la presqu'île qui forme aujourd'hui la province de la Nouvelle-Ecosse, concentrèrent tous leurs efforts sur Halifax , qu'ils peuplèrent d'émigrés allemands et suisses, qu'ils entourèrent de fortifications, et dont la rade, ouverte à la navigation pendant toute l'année , devint le rendez-vous de leurs escadres dans l'Amérique du Nord. Les Français, en possession de tout le territoire au nord de l'isthme et de la baie de Fundy, attirèrent à eux un grand nombre d'Acadiens, dont la majorité s'établit dans l'île Saint-Jean, et le reste accrut la population de l'île Royale et des cantons de Beauséjour et de la baie Verte.

Dans la région de l'Ouest, les différends qui surgirent entre les deux nations, postérieurs de plusieurs années aux affaires de l'Acadie , eurent des conséquences beaucoup plus graves.

Dès l'année qui suivit la paix d'Aix-la-Chapelle , le ministre de la marine indiqua au gouverneur du Canada la nécessité de chasser les Anglais de leurs positions sur le lac Ontario à Choueguen (Oswego), et l'importance de les devancer dans la région de la Belle-Rivière (Ohio).

Il était impossible en pleine paix d'attaquer le fort anglais; aussi émit-on l'avis d'exciter à cette entreprise les Iroquois des Cinq-Nations, sur le domaine desquels il était situé. « Il ne devrait pas être difficile pour lors, écrit le ministre (1), de faire entendre aux sauvages que le seul moyen de s'affranchir des prétentions des Anglais sur eux et sur leurs terres, c'est de détruire Choueguen, afin de les priver par là d'un poste qu'ils ont principalement

je ne m'écarterai nullement des instructions qui m'ont été prescrites. » — Duquesne à Hopson, 30 septembre 1752. (1) Ministre à la Jonquière, 4 mai 1749.

établi dans la vue de pouvoir contenir leurs. nations. Cette destruction est d'une si grande conséquence, tant par rapport à nos possessions que par rapport à rattachement des sauvages et à leur traite , qu'il convient de mettre tout en usage pour engager les Iroquois à l'entreprendre. Cette voie est actuellement la seule qu'on puisse employer pour cela , mais vous devez sentir qu'elle exige beaucoup de prudence et de circonspection de votre part. » L'année suivante, en 1750, même langage : « La seule ruse (1) dont on puisse faire usage en temps de paix pour une pareille opération est celle des Iroquois des Cinq- Nations. »

Cette perfidie ne put aboutir. La confédération, désireuse de conserver la neutralité entre ses puissants voisins , se refusa à écouter les insinuations du gouverneur du Canada (2) ; elle trouva sans doute son avantage à maintenir entre les commerçants des deux nations la concurrence que la disparition du dépôt anglais eût fait cesser.

Le second objectif de la cour de France était plus facile a atteindre. Dans la région de l'Ohio, l'Angleterre n'était représentée que par quelques traitants, qui venaient échanger leurs marchandises contre les pelleteries des Indiens; les gouvernements des provinces de Virginie et de Pensylvanie n'y possédaient aucun poste officiel.

Déjà, pour établir les droits du roi très chrétien dans ces parages , le prédécesseur de la Jonquière , le marquis de la Gallissonnière , avait organisé, sous les ordres de M. de Céloron, une expédition, qui partit de la Chine (3) le 15 juin 1749 et arriva le 29 juillet à la Belle-Rivière.

Céloron avait sous ses ordres un capitaine, huit officiers, six cadets , un aumônier, vingt soldats , cent quatre-vingts Canadiens et trente sauvages ; grâce à l'importance de son

(1) Ministre à la Jonquière, 15 avril 1750.

(2) La Jonquière et Bigot au ministre, 20 octobre 1750.

(3) Village près de Montréal.

EXPÉDITION DE CELORON. 19

détachement , au tact et aux connaissances de l'officier qui lui servait d'interprète, M. de Jonquaire, il put visiter le pays des Loups et des Ghavanons, descendre FOhio pendant plusieurs jours et regagner le poste des Miamis, sang conflit avec les indigènes qui, cependant, lui firent assez mauvais accueil.

Quelques extraits du journal de l'expédition (1) donneront une idée des aventures et impressions du voyage : « Je fis enterrer, raconte le commandant français à la date du 29 juillet, une plaque de plomb (2), sur laquelle est gravée la prise de possession que je faisais, au nom du Roi, de cette rivière et de toutes celles qui y tombent; je fis attacher aussi à un arbre les armes du Roi, frappées sur une feuille de fer blanc, et du tout je dressai un procèsverbal, que les officiers et moi avons signé. » Les spectateurs Indiens ne sont pas oubliés : « Je leur fis boire un coup du lait de leur père Onontio (3) et leur donnai du tabac. » Au village l'Attigué, il rencontre six engagés anglais, avec 50 chevaux et environ 150 paquets de pelleteries; il les somme d'évacuer le pays, qui appartient à la France, et leur défend d'y commercer. Sur l'Ohio, quelques jours plus tard, il se croise avec deux pirogues chargées, conduites par quatre Anglais; un peu plus loin, ce sont des traitants de la même nation , dont il n'ose piller les effets parce qu'il n'était « pas assez fort pour cela, ces négociants étant établis dans le village et bien soutenus par les sauvages «. Les conclusions de la relation ne sont pas favorables : « Les nations de ces endroits sont très mal disposées pour les Français, dévouées entièrement à l'An-

(1) Journal de Campagne de M. de Céloron ^ Collection Moreau, Archives Relation du Père Bonnecamp. ( des Colonies.

(2) Quelques-unes de ces plaques ont été retrouvées et conservées. Voir Parkman, Montcalmet Wolf.

(3) Onontio était le nom donné au roi de France par les sauvages; le lait dont parle Céloron était de l'eau-de-vie.

glais; je ne sais par quelle voie on pourra les ramener... Un établissement solide pourrait être utile à la colonie, mais il y a bien des inconvénienis pour le soutenir, par la difficulté du chemin pour faire le transport des vivres et effets convenables; je doute que l'on y pût parvenir qu'en faisant une extrême dépense. »

La Jonquière partagea probablement cette sage opinion, car en rendant compte de Texpédition et tout en se louant des résultats obtenus, il écrit (1) « qu'il convient seulement d'y envoyer un ou deux officiers au fait de ces nations et parlant leur langue, avec trois ou quatre canots et des marchandises propres pour ces endroits ».

Malheureusement pour l'optimisme du gouverneur, l'impression produite par l'exploration française ne fut que passagère : « Depuis le départ de M. de Géloron de la rivière à la Roche, rapporte le commandant des Miamis (2), il y est venu une quantité d'Anglais dans tous ces côtés-là, qui y ont apporté une grande quantité d'armes; tous les sauvages disent qu'ils doivent, ce printemps, se bâtir à la rivière à la Roche et que toutes les nations leur avaient promis de les y soutenir... Les Anglais de Philadelphie... travaillent avec plus de force que jamais à corrompre toutes les nations, dans le dessein où ils sont de se rendre maîtres de tout le pays d'en haut par le seul moyen des sauvages. » La Jonquière (3) confirme ces renseignements : « Nonobstant la sommation que le sieur de Géloron fit aux Anglais de se retirer, avec défense de ne plus y revenir, ils ne discontinuent pas de faire leur traite avec ces nations et les induisent même à faire main basse sur les Français. »

Malgré ces avis inquiétants, les Canadiens ne furent pas à même d'engager une opération sérieuse sur l'Ohio. La nécessité de réprimer un mouvement des Miamis, la mort

(t) La Jonquière au ministre, 27 février 1750.

(2) Raymond au gouverneur, 5 janvier et 9 avril 1750.

(3) La Jonquière au ministre, 20 septembre 1750.

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