LA CORNE ET LAWRENCE
mencer les hostilités, battit en retraite et rentra à Minas.
La Corne, en traversant la tentative de Lawrence, se conformait à une ordonnance de M. de la Jonquière (1), par laquelle ce dernier déclarait « vrais Français » et prenait sous la protection du roi « les habitants des rivières dé Petkekodiac , Chipody , Memerankong , de la baie Verte et tous ceux qui habitent en deçà de la péninsule d'Acadie » .
Au mois de septembre 1750, Lawrence revint à Chignecto, y débarqua malgré la résistance des sauvages et de quelques Acadiens, et construisit sur le site de Beaubassin un poste appelé Fort Lawrence en son honneur. La dépêche de M. de la Jonquière (2) rend comptede l'expédition des Anglais :
« Le sieur de La Corne et le sieur Le Loutre ont mis tout en œuvre pour les empêcher indirectement de s'y établir, ne pouvant s'y opposer ouvertement, cette partie-là étant à ce que je crois dépendante de TAcadie.
(( La flotte anglaise parut le 13 septembre, composée de dix-sept voiles, et dès ce moment le sieur de La Corne prit bien ses précautions pour que les Anglais ne fissent point leur descente de son côté; il posta pour cet efTet plusieurs détachements et se porta lui-même à la tête de ses troupes sur une pointe , au bord de la rivière où ils entraient.
« Le 15, il fit passer ses sauvages et quelques habitants à Beaubassin, quelques Malécites et quelques Misimacs firent feu sur les premiers bâtiments; d'autres sauvages, qui s'étaient retranchés, combattirent contre les troupes anglaises qui avaient fait leur descente et qui leur tiraient du canon à mitraille ; mais ces partis étant trop faibles , ils ne purent repousser les Anglais et furent contraints d'abandonner leur poste; ils en ont cependant tué trente ou quarante (3)
(1) Ordonnance de la Jonquière, 26 février 1750. Archives des colonies.
(2) La Jonquière au ministre, 3 octobre 1750.
(3) Le rapport anglais accuse six tués et douze blessés. Lawrence aux Lords of Trade, 27 septembre 1750.
et en ont blessé autant, suivant le rapport d'un Français, qui avait été pris à la garde de l'entrée et qui se sauva à la nage. »
La Jonquière expose les mesures qu'il a prises pour renforcer la garnison française, protéger les Acadiens réfugiés et décider les Indiens à continuer les hostilités contre les Anglais, « Indépendamment des secours que nous tirons des sauvages, écrit-il, par les coups qu'ils ont faits et qu'il importe de leur faire faire sur les Anglais , ils nous sont encore très utiles pour ôter à nos soldats l'envie que certains d'eux pourraient avoir de passer chez les Anglais. »
En outre de ces incidents, l'année 1750 fut signalée par la capture de deux bâtiments français dont l'un était chargé de provisions, de marchandises, d'armes et de munitions de guerre destinées à l'abbé Leloutre pour ses indigènes, et par l'assassinat d'un officier anglais, le capitaine Howe, qui était allé en parlementaire aux postes français. Dans l'état des esprits, il n'est pas surprenant de voir Cornwallis attribuer à « ces coquins de Lacorne et Le Loutre » (1) un attentat que la Jonquière explique par une trahison des sauvages (2). En représailles de la prise de nos bâtiments, le commandant de l'ile Royale fît saisir et condamner quatre navires anglais dans le port de Louisbourg.
Pour répondre à l'action de Lawrence, M. de Saint- Ours, le successeur du chevalier de La Corne, reçut ordre
(1) Cornwallis aux Lords of Trade, 27 novembre 1750. Cette accusation, quoiqu'elle ait été répétée par le chevalier Johnstone dans son récit des événements du Cap-Breton, ne repose que sur les assertions d'un espion anglais. Les Français affirmèrent que Howe avait été assassiné par des Indiens aux ordres d'un chef nommé Cope.
(2) La Jonquière au ministre, l"' mai 1750. «Les Anglais ont fait une grande perle, écrit-il, ledit sieur Howe était conseiller, commissaire, trésorier, en un mol tout roulait sur lui ; c'était un très habile homme et quoiqu'il fût l'auteur de toutes les usurpations, on ne peut s'empêcher de plaindre le sort tragique qu'il a subi par son imprudence. «
LE FORT BEAUSEJOUR. 15
en octobre 1750 d'installer, sur l'isthme à la tête de la baie de Chignecto, en face du fort anglais, un poste fortifié qui prit le nom de Beauséjour; la communication avec les îles françaises du golfe Saint-Laurent fut assurée par la construction, sur la baie Verte, du fortin de Gaspereau.
A la suite de ces événements, la situation resta extrêmement tendue; une correspondance des plus aigres, et dans le fond et dans la forme , s'engagea entre les deux gouverneurs. Cornwallis projeta une attaque contre les positions françaises de l'Acadie avec le concours du New-Hampshire et du Massachusetts; La Jonquière incita les sauvages à faire la guerre aux colons de la Nouvelle -Ecosse et s'occupa d'organiser en milices les fugitifs de Beauséjour.
« Saint-Ours, mande-t-il au ministre (1), doit faire exercer dimanches et fêtes les Acadiens réfugiés, dont le nombre, d'après Le Loutre, atteint déjà 998 personnes;... tous ceux qui, huit jours après la publication de l'ordonnance (2), n'auront pas prêté le serment et ne seront point incorporés dans Iqs compagnies de milices , seront avérés rebelles et comme tels chassés des terres dont ils sont en possession.
« Je ne puis éviter de consentir, ajoute-t-il, à ce que feront les sauvages, puisque nous avons les bras liés et que nous ne pouvons rien faire par nous-mêmes ; au surplus , je ne crois pas qu'il y ait de l'inconvénient de laisser mêler les Acadiens parmi les sauvages , parce que s'ils sont pris, nous dirons qu'ils ont agi de leur propre mouvement... Ces Acadiens pourraient être habillés et matachés comme les sauvages, »
Ces hostilités qui se produisaient en pleine paix donnèrent lieu à un échange de notes et de représentations entre les cours de Londres et de Versailles. Le gouvernement de Louis XV, qui tout d'abord avait stimulé plutôt
(1) La Jonquière au ministre, !«'■ mai 1751,
(2) Ordonnance de la Jonquière, Québec, le 12 avril 1751.
que retenu ses agents (1), et qui les avait autorisés à « employer les sauvages (2), sans vous compromettre, à interrompre les établissements des Anglais et à favoriser les nôtres » , adopta un ton plus modéré. « Je vous ai déjà expliqué , écrit le ministre (3) , que l'intention du roi était qu'en soutenant les justes droits de Sa Majesté contre toutes les entreprises qui pourraient y donner atteinte , vous eussiez attention de ne rien entreprendre vous-même de contraire aux droits des Anglais, et d'user à leur égard de tous les ménagements compatibles avec l'honneur de la nation et la conservation de ses possessions ; et je vous ai marqué en même temps que le roi de la Grande-Bretagne avait dû prescrire la même conduite à notre égard aux gouverneurs de ses colonies. » Le ministre continue par des avis très détaillés sur l'attitude à prendre vis-à-vis des officiers britanniques en cas d'agression de leur part , et par une invitation à se montrer plus poli et plus conciliant dans les communications à faire aux autorités anglaises.
L'efiet de ces instructions pacifiques se fit bientôt sentir ; il fut tacitement convenu que les choses resteraient en l'état jusqu'à la décision de la Commission des limites qui siégeait à Paris; les sauvages signèrent un traité de paix avec le gouverneur anglais, et les hostilités cessèrent de part et d'autre jusqu'à la rupture définitive de 1755. Avec le départ de Gornwallis et la mort de la Jonquière en 1752, disparut l'animosité personnelle qui avait envenimé les conflits de frontière ; leurs successeurs , le colonel Hopson et le marquis Duquesne (4) , maintinrent des
(1) Ministre à Desherbiers, 23 mai 1750, Ministre à la Jonquière, 31 mai
(2) Ministre à Desherbiers, 14 juin 1750.
(3) Ministre à la Jonquière, 12 septembre 1750.
(4) « J'ai laissé les commissaires respectifs, qui travaillaient avec attache à la fixation des limites de l'Acadie; en attendant que leurs décisions aient été ratifiées par les rois, nos maîtres, j'ai l'honneur de vous prévenir que