IMPRESSIONS A LONDRES
à mettre sa sincérité à l'épreuve. » Son collègue, le président de Mûnchliausen , lui répond (1) sur le môme ton : « Dieu veuille que le roi de Prusse y donne les mains de bonne foi! L'on ne peut sans doute jamais être entièrement siir de son fait avec ce prince , mais ce qui augmente mes espérances par rapport à cette négociation, c'est qu'outre des raisons qui regardent le propre intérêt de la Prusse,... c'est que le duc de Brunswick... remue ciel et terre pour inspirer de meilleures dispositions au roi. »
Le duc et la duchesse de Brunswick, dont les ambitions matrimoniales avaient été le principal moteur du zèle déployé pour l'alliance anglaise, n'obtinrent pas la récompense qu'ils avaient attendue de leur intervention. La princesse douairière de Galles se montra hostile au projet de mariage imaginé à Herrenhausen, et eut assez d'influence sur son fils, le futur roi George III, pour lui faire décUner, malgré l'insistance de son grand-père, la main de la princesse Anna (2) .
A Pétersbourg, la nouvelle de l'accord entre la Prusse et l'Angleterre devait soulever le plus vif mécontentement. Comment concilier le traité de Westminster avec la convention du mois de septembre , et surtout avec l'article secret de cette convention , d'après lequel les parties prenaient « l'engagement de s'entre-communiquer confidentiellement et fidèlement tout ce qui pourra avoir trait à quelque négociation avec l'ennemi commun? » Pouvait-il y avoir doute sur l'intention qu'avaient eue , au moment de la signature, les parties contractantes, de désigner par ces mots le roi de Prusse , détesté de la czarine, et suspect à bon droit au gouvernement britannique à cause de son alliance avec la France ?
(1) Miiachhauseii à Nevvcastle, 30 décembre 1755. Newcastle Papers.
(2) Cette princesse épousa le duc de Saxe-Weimar et fut la prolectrice et l'amie de Gœthe et de Schiller.
Ce fut en vain que Holdernesse s'efforça d'expliquer la contradiction entre la politique de septembre 1755 et celle de janvier 1756, et de justifier la modification des vues de son gouvernement. Dans sa dépêche à sir Hanbury AYilliams (1) , le ministre débute en reconnaissant que les premiers pourparlers noués avec la Russie avaient été dirigés dans le principe contre le roi de Prusse. Mais depuis l'échange des signatures la situation avait changé ; au courant des débats parlementaires, il avait été affirmé que les clauses du traité de Pétersbourg ne pouvaient plus être considérées comme visant ce souverain. En dernier lieu, des négociations avaient été entamées avec la cour de Berlin; elles allaient aboutir selon toute probabilité à un arrangement qui assurerait la paix sur le continent européen « si le roi Frédéric est sincère dans les engagements qu'il va prendre ». Dans le cas, d'ailleurs invraisemblable, où le roi aurait « quelque intention sinistre dans les ouvertures qu'il nous a faites » , il serait possible qu'il fit des tentatives directes ou indirectes pour exciter la cour de Pétersbourg, « en nous représentant comme disposés à abandonner l'alliance russe et à entreprendre secrètement des projets contre cette puissance , alors que tout le contraire est vrai.... En réalité, c'est notre accord avec la Russie qui a déterminé le roi de Prusse à se lier avec nous; aussi la czarine peut-elle se glorifier d'avoir assuré la tranquillité de l'Europe par un coup de plume , et d'avoir obtenu ce résultat sans effusion de sang. » En terminant, Holdernesse avertit son ambassadeur du déplaisir que l'Autriche avait manifesté à l'occasion du langage conciliant tenu à la Chambre des communes sur le compte du roi Frédéric; il le met en garde contre les agissements de la cour de Vienne et lui enjoint de conserver le silence le plus absolu sur les pourparlers avec la
(1) Holdernesse à Williams, 26 décembre 1755. Record Office. Londres.
LAUTICLE SECRET DU TRAITÉ DE PÉTERSROURG. 225
Prusse, môme vis-à-vis du grand chancelier, « à moins que des intrigues étrangères rendent cette communication nécessaire, dans l'intérêt de la confiance parfaite et de l'alliance intime que le roi George désire très sincèrement maintenir avec l'impératrice de Russie, » A sa lettre, le ministre anglais joignit une copie du projet soumis à l'approbation de Frédéric.
On peut s'imaginer l'embarras de Williams à la réception des instructions tant soit peu embrouillées de son chef. Allait-on conclure avec un souverain dans la loyauté duquel on paraissait avoir une si mince confiance? Quelle attitude assumer au sujet d'une négociation dont il serait impossible de garder le secret, et dont la cour à laquelle il était accrédité ne manquerait pas d'être avisée par ses propres agents? L'ambassadeur anglais chercha à se tirer d'affaire en hâtant le plus possible la ratification de sa convention, qui était encore en suspens : l'essentiel était de conclure; on s'expliquerait ensuite. Grâce à son activité, grâce à l'or qu'il répandit et aux promesses dont il se montra prodigue, il obtint la signature désirée. La dépêche en date du 10 février fit part à Londres de ce succès diplomatique. La czarine s'était enfin déterminée à apposer son cachet sur la pièce qu'elle avait conservée devant elle pendant cinq semaines, sans prendre de décision. Un retard de quarante-huit heures aurait tout compromis; la nouvelle du traité de Westminster venait d'arriver, et avait profondément irrité l'Impératrice Elisabeth qui ne dissimulait pas ses sentiments à l'égard du roi Frédéric.
La cour de Pétersbourg ne chercha pas à revenir sur un consentement qui n'était dû qu'à une véritable surprise, mais elle prit des précautions pour éviter à l'avenir toute équivoque; aussi, lors de l'échange des ratifications, les deux chanceliers Bestushew et Woronzow eurent-ils soin de remettre à Williams une note, d'après la(!juelle l'expression de « l'ennemi commun », visé par l'article secret et
contre lequel devaient être employées les forces russes à la solde anglaise, ne pourrait s'appliquer qu'au roi de Prusse.
Cet incident donna lieu à des explications fort aigres, dont nous rendrons compte en temps et lieu. Mais, dès cette époque, il devint manifeste que le cabinet de Saint-James éprouverait les plus grandes difficultés à rapprocher les souverains de Pétersbourg et de Berlin , et à maintenir dans le même camp des puissances dont les sentiments et les intérêts paraissaient si opposés.
En Hollande, l'impression générale fut favorable au traité. L'abandon par l'Angleterre de l'alliance autrichienne avait eu son contre-coup sur la politique extérieure des Provinces-Unies. On a vu plus haut les tentatives de Holdernesse lors des conférences tenues en mai 17.55 à Bruxelles et à la Haye, pour obtenir un accroissement des forces militaires de la Bépublique et un concours efficace à la défense des Pays-Bas autrichiens. Le ministre anglais , tout en se plaignant (1) du grand trésorier Hop et du pensionnaire Stein, peu portés pour les mesures vigoureuses suggérées par l'Angleterre, quitta la Haye, satisfait en apparence des promesses faites par les membres du conseil de la Régence. Après le départ de Holdernesse, les avis timorés reprirent le dessus. « Les Hollandais , écrit Yorke (2) , par stupidité ou par quelque chose de pire, ne veulent pas croire à la guerre... L'on aura beau mettre en avant le projet d'approvisionner Namur et d'augmenter les effectifs de l'armée, je suis convaincu que l'on ne prendra de décision sur ces deux points que quand les Français seront en mouvement, c'est-à-dire trop tard. »
C'est en pure perte que Newcastle multiplie ses lettres, supplie Yorke de redoubler d'efforts (3), fait un appel à la
(1) Holdernesse à Robinson, 9 mai 1755. Newcastle Papers.
(2) Yorke à Newcastle, 23 mai 1755.
(3) Newcastle à Yorke, 4 juillet 1755.