AVERTISSEMENT DE KNYPHAUSEN
intérêt tout particulier au maintien de la paix , et qui ne peut pas manquer d'avoir la plus grande répugnance pour tout ce qui peut suspendre les plaisirs et l'inaction du roi, sur lesquels sont fondés son crédit et son existence à la cour. »
Dans de telles conditions , et avec un appui aussi faible , Kuyphausen considère qu'il serait dangereux de s'engager dans les aventures d'une guerre européenne ; la neutralité s'impose donc à la Prusse. Mais ne serait -il pas possible de prendre ce parti, sans sacrifier l'entente avec la France, et sans froisser une puissance dont les ressorts sont intacts et à laquelle un simple changement de gouvernement ou d'influence de cour pourrait rendre son ancien éclat?
Le ministère français serait assez porté à consentir à respecter le territoire germanique; il ne compte plus sur Frédéric pour une attaque contre le Hanovre; il veut concentrer tous ses elïorts contre l'Angleterre ; les membres les plus influents du cabinet paraissent avoir renoncé à toute idée d'une diversion, qui mettrait la France aux prises avec les alliés continentaux de l'ennemi. Le roi de Prusse aurait tout intérêt à profiter de ces dispositions. Aussi Kuyphausen engage-t-il son souverain à ne point conclure sa négociation avec l'Angleterre en arrière de la France , mais à obtenir de cette dernière son acquiescement à ce que l'Allemagne reste en dehors du conflit. « Tout me confirme dans l'opinion où je suis qu'une pareille proposition ne serait nullement désagréable au roi personnellement, ni à M™'' de Pompadour, ni au maréchal de Noailles, ni au garde des sceaux qui, quoique conduits par des motifs très différents , se sont tous réunis pour déterminer le roi à se borner à une guerre maritime , système que rien ne saurait mieux consolider que la neutralité de l'Allemagne. La seule personne dans le conseil qui s'opposerait vraisemblablement à cette proposition serait le comte d'Ar-
genson, qui ne peut pas manquer de désirer une guerre de terre par raccroissement de crédit et d'autorité qu'il en reçoit. Mais cette résistance serait bientôt vaincue par les efforts que feraient M""" de Pompadour et le garde des sceaux pour contrebalancer le poids de ses représentations; et comme l'un et l'autre sont ses ennemis jurés, ils seraient charmés de lui donner un nouveau dégoût et d'en faire trophée.
« Il sera donc aussi facile de faire consentir la France à la neutralité de l'Allemagne, si Votre Majesté s'y prend de la façon que je viens de lui indiquer, qu'il sera difficile de calmer cette cour et de conserver sa confiance , si elle négocie secrètement avec l'Angleterre et qu'elle ne lui fasse part de son traité qu'après qu'il sera conclu. Dans ce dernier cas , le roi de France sera non seulement humilié de ce manque de confiance , mais l'on soupçonnera aussi que ce traité renferme des mystères dangereux pour la France , et il en résultera un levain d'aigreur qui produira des fermentations continuelles. »
S'appuyant sur ces déductions, Knyphausen conseille à son maître d'affirmer franchement au duc de Nivernais son intention bien arrêtée de rester étranger au conflit, de démontrer la nécessité de cette attitude , de communiquer à l'envoyé de Louis XV les propositions anglaises , et de lui offrir le renouvellement de son alliance avec la France.
L'acquiescement à la position ainsi prise sera obtenu, pense le ministre prussien , parce que la cour de Versailles ne voudra pas « voir passer un allié aussi considérable dans le parti opposé », et parce que Nivernais, très désireux de ne pas revenir les mains vides, « s'emploiera avec zèle à faire aboutir la mission dont il est chargé. Une conduite aussi franche et aussi sincère, conclut Knyphausen, fera en même temps beaucoup d'honneur à Votre Majesté vis-à-vis de la France , et l'on n'aura aucun reproche à lui faire. »