‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 104 sur 249 · KNYPHAUSEN ET ROUILLE · texte numérisé non relu

KNYPHAUSEN ET ROUILLE

Deux jours après l'expédition du rapport que nous venons de citer, Knyphausen rend compte d'une conversation avec Rouillé, dont les aveux viennent confirmer ses pronostics (1). Le ministre français a reconnu « ing-énument » que la France n'avait, pour le moment, aucun projet d'invasion en Hanovre.

Sur ces entrefaites, l'on apprit à Paris, par les bruits de Londres et de la Haye, les allées et venues des courriers prussiens et la conclusion probable d'un arrangement entre la cour de Saint- James et celle de Berlin. Rouillé fit aussitôt part de sa surprise au représentant du roi de Prusse : « Quelque authentiques que fussent ces nouvelles (2), il avait cependant beaucoup de peine à y ajouter foi; la façon dont Sa Majesté se comporterait dans la conjoncture présente deviendrait dorénavant la mesure de la confiance que le roi son maître prendrait en elle , et cette boussole dirigerait toutes les actions à son égard. »

De dépêche en dépêche, nous voyons s'envenimer le débat et s'accentuer les reproches du gouvernement français. C'est en vain que Knyphausen cherche à expliquer la conduite de son maître par sa situation critique vis-à-vis de la Russie et de l'Autriche, à démontrer l'innocuité du traité de Westminster; qu'il essaye de faire diversion en mettant sur le tapis les offres de médiation que Frédéric se déclarait prêt à faire aux parties belligérantes. « J'ai cru, écrit-il (3), ne pas devoir perdre un moment pour faire cette participation au ministère de France; mais je ne saurais dissimuler à Votre Majesté que le sieur Rouillé n'a été que médiocrement affecté de cette communication. Il m'a parlé avec beaucoup plus de chaleur que la première fois sur le traité, en me disant qu'il était bien douloureux pour la France de se voir abandonnée dans la

(1) Knyphausen à Frédéric, le 23 janvier 1756.

(2) Knyphausen à Frédéric, 23 janvier 1756.

(3) Knyphausen à Frédéric, 2 février 1756.

23't LE RENVEKSEMKNT DES ALLIANCES. — CIIAP. V.

conjoncture présente par celui de ses alliés en qui elle avait le plus de confiance ; et qu'il était bien plus cruel encore que, par rcffet d'une réticence qui lui paraissait être sans exemple, le même prince qui venait de faire un traité avec le seul ennemi qu'eût Sa Majesté Très Chrétienne , se fût rendu le dépositaire de ses pensées les plus secrètes et les plus importantes (1); qu'il n'aurait jamais cru que son ministère servirait d'époque à un événement aussi affligeant. Le sieur de Séchelles, que j'ai vu le même jour, m'a parlé à peu près dans le même sens; il me laissait à considérer combien cet événement devenait affligeant pour la cour, par le mystère qu'on lui en avait fait, et le ridicule qu'il jetait sur la mission du duc de Nivernais. »

Deux circonstances devaient fort aggraver le dépit et la colère que causait à la cour de Versailles la défection de son allié. Le traité de \Yestminster avait été signé quelques jours après le refus opposé par le gouvernement anglais à l'ultimatum que venait de lui adresser la cour de France, et, pour ainsi dire, le jour même de l'arrivée à Berlin de l'envoyé extraordinaire du roi Louis XV. Il était permis de supposer que cette coïncidence de dates n'était pas purement fortuite. En efl'et, la garantie de la neutralité do l'Allemagne par le roi Frédéric, eu soulageant le roi George du gros souci de la défense de ses Etats électoraux, avait pu avoir une influence décisive sur la réponse de ce dernier à l;i réquisition française. D'autre part, la précipitation apportée par le roi de Prusse à la conclusion de la convention, indiquait chez ce prince le désir de se lier les mains avant l'entrée en scène de l'ambassadeur français , dans le but probable de réj)liquer par une fin de non-recevoir aux propositions qui lui seraient faites par son entremise.

M) Allusion aux informations que le duc de Nivernais avait été chargé de donner à Frédéric sur les armements elles ressources de la France.

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