DE FRÉDÉRIC
Les derniers pourparlers entre l'Angleterre et la Prusse eurent lieu au moment du voyage du duc de Nivernais, et de l'arrivée de cet ambassadeur à Berlin. Cette coïncidence, que nous avons déjà relevée, fut fort mal interprétée à Versailles. Le cabinet de Louis XV, dont la susceptibilité dépassait de beaucoup la clairvoyance, dut amèrement regretter les retards apportés à une mission dont les résultats eussent été tout autres, si elle avait eu lieu en temps opportun.
Quels que fussent les projets de la cour de France, ou plutôt quelle que fût son indécision sur le parti à prendre, la nécessité d'avoir un représentant autorisé auprès de Frédéric était si évidente , que l'on cherche en vain les motifs qui firent différer pendant cinq mois le départ du duc de Nivernais. Le prestige que donnaient au roi de Prusse ses talents et sa puissance militaires, son caractère remuant et inquiet, le sans-gêne avec lequel il savait rompre des engagements qu'il pouvait considérer comme contraires à ses intérêts, le souvenir des difficultés inséparables d'une action commune ou même d'une entente avec un allié aussi versatile, toutes ces raisons indiquaient l'urgence qu'il y avait à remplacer le plus promptement
possible à Berlin le chevalier de la Touche, dont le crédit était tombé plus bas que jamais depuis la nomination de son successeur.
Faut-il attribuer l'inaction de la cour de Versailles à son espoir d'an accommodement avec l'Angleterre, ou aux négociations secrètes entamées avec la cour de Vienne? Il est difficile de le croire; car ces dernières, comme on le verra plus loin, n'avaient guère fait de progrès pendant l'automne de 1755 ; et en ce qui concerne la Grande- Bretagne, évidemment cette puissance, très émue de l'éventualité d'une guerre continentale, eût été fort impressionnée par une mutation diplomatique que l'opinion aurait commentée dans le sens d'un resserrement des liens de l'alliance franco-prussienne.
Nous expliquerions plutôt les ajournements répétés du voyage de Nivernais, par le manque de suite dont le gouvernement de Louis XV donna tant de preuves à cette époque. Incapable d'adopter une politique définie, divisée dans ses conseils, rebelle par circonstances et par tempérament à tout acte de vigueur, la cour de France remit volontiers au lendemain la décision à prendre, dans l'espoir que les événements la rendraient inutile.
Si à Versailles on ne songeait pas à presser l'entrée en fonctions du nouvel envoyé , à Berlin on était très désireux d'avoir un aperçu des propositions dont il serait porteur. Dès les premiers jours de novembre , alors que l'issue de la négociation anglaise était encore incertaine, le roi de Prusse (1), grâce à l'activité de Knyphausen, eut connaissance des instructions dont la rédaction avait été confiée à M. de Bussy (2) , commis aux Affaires Étrangères. D'après le résumé donné par le ministre prussien, la France désirait s'en tenir à une guerre maritime et
(1) Knyphausen à Frédéric, 24 octobre 1755.
(2) M. de Bussy élait ministre français à Hanovre au moment de la rupture.
KNYPHAUSEN TRANSMET LE RESUME DES INSTRUCTIONS. 2il
coloniale ; mais elle ne se dissimulait pas qu'elle ne pouvait compter sur l'Espagne et qu'il faudrait supporter seule tout le poids des hostilités. Un échec sérieux sur mer la forcerait à transporter le théâtre des opérations sur le continent d'Europe; dans ce cas, elle ferait appel aux puissances amies de l'Angleterre comme signataires de la paix d'Aix-la-Chapelle, et réclamerait leur concours contre le perturbateur de la tranquillité publique ; une réponse négative justifierait et entraînerait une invasion de leurs territoires par les armées françaises. Sur les moyens et le mode de cette attaque éventuelle , il y aurait lieu de s'entendre avec le roi de Prusse , aussi bien que sur la défense des États de ce monarque contre une diversion des Russes. Dans l'hypothèse d'une coopération active contre le Hanovre, on avait au sein du conseil émis l'idée qu'on pourrait offrir à Frédéric, comme prix de ses services, la garantie de la principauté de l'Ost-Frise qui lui était contestée par l'Angleterre, et la possession des iles de Tabago, Saint- Vincent et Sainte -Liicie, dont la Grande-Bretagne et la France se disputaient la propriété. On lui laisserait l'alternative de renouveler purement et simplement le traité de 1741, ou bien de l'adapter aux conjonctures présentes et aux engagements qu'il jugerait à propos de prendre. Enfin le duc de Nivernais devait se (( procurer des notions sûres et précises , sur les propositions que l'on soupçonne le roi d'Angleterre d'avoir fait faire à Sa Majesté Prussienne », et obtenir l'assentiment de la Prusse .au traité de subsides que le gouvernement français voullait conclure avec la Saxe. Sauf la mention des petites [Antilles, qui n'est pas reproduite dans le mémoire officiel, Ile résumé de Knyphausen ne s'écarte pas beaucoup du Itexte définitif.
La copie de ce dernier document, qui existe aux archi- |ves des Affaires Étrangères, porte les mentions : « Elles (les linstructions) ont été lues dans un comité, et on a profité
des réflexions qui y ont été faites » ; et en marge : « Lu au conseil, 12 novembre 1755; Sa Majesté en a approuvé les dispositions contenues dans les instructions de M. le duc de Nivernais, que j'ai signées [sic) le même jour ». Ces annotations, qui paraissent être de la main de Rouillé, indiquent bien le caractère de la pièce, et autorisent la supposition que nous devons y trouver la pensée officielle du cabinet de Louis XV.
Le résumé préparé pour le roi divise en dix chefs les questions soulevées. Tout d'abord, on dénonce les procédés de l'Angleterre, ses intrigues en Allemagne, sa convention avec la Russie, ses efforts pour obtenir la coopération de la Hollande et pour entretenir la division des partis en Suède. En ce qui concerne les pourparlers entre la Prusse et le cabinet de Saint- James : « Le duc de Nivernais paraîtra informé des différentes propositions que l'on prétend que les cours de Vienne et de Londres font au roi de Prusse pour le détacher de l'alliance de la France , ou du moins pour prendre le parti delà neutralité. » L'association de l'Autriche et de l'Angleterre semblerait démontrer que le ministre des Affaires Étrangères , ou tout au moins ses collaborateurs , n'étaient pas informés de la brouille survenue entre les Puissances maritimes et leur ancienne alliée, qu'ils ignoraient les sentiments réciproques des souverains de la Prusse et de l'Autriche, et qu'ils n'avaient aucun soupçon de la négociation secrète liée à Paris avec cette dernière (1).
On attribuait avec raison les hésitations de Frédéric à la crainte d'une attaque de la Russie ; aussi le mémoire s'étend -il longuement sur les mesures à prendre pour conjurer ce péril, et pour résister au corps moscovite qui pouvait être envoyé au secours du Hanovre. Déclara-
(1) Cependant, à la date du 12 novembre , Rouillé devait être initié depuis peu de temps, il est vrai, à la négociation de Stahremberg et Bernis.