INSTRUCTIONS DE NIVERNAIS
tion de la Porte Ottomane appuyée de quelques mouvements de troupes, opposition du parti français en Pologne à la traversée de ce pays par les colonnes russes, union maritime de la Suède et du Danemark, prorogation des arrangements en vigueur avec les princes allemands (1), conventions nouvelles avec la Bavière et la Saxe, « quoiqu'on n'ignore pas la prévention du roi de Prusse contre cette alliance », et avec le prince héritier de Hesse-Cassel dans le cas de la mort de son père , sacrifices financiers que le gouvernement de Louis XV est prêt à faire, augmentation de ses forces de terre et de mer : tel est l'ensemble des suggestions qui fourniront à l'ambassadeur autant d'arguments pour raffermir Frédéric dans l'accord avec la France.
Par déduction logique, ces préliminaires conduisent au but principal de la mission, le renouvellement de l'alliance avec la Prusse : « Le duc de Nivernais fera sentir à Sa Majesté Prussienne qu'outre que ce parti convient à la bonne intelligence des deux cours , il paraît indispensable dans les circonstances actuelles, pour faire connaître à toute l'Europe qu'elles persistent invariablement dans les principes d'union et de politique qu'elles ont adoptés... Le parti que le roi de Prusse prendra là-dessus paraissant être la pierre de touche de ses intentions, M. le duc de Nivernais mettra toute sa dextérité à les pénétrer par le moyen de cette négociation. » L'envoyé français avait pleins pouvoirs pour prolonger les traités existants avec le roi de Prusse et les princes allemands, et pour en conclure de nouveaux avec les autres États de l'Empire.
Aux reproches que l'on prévoyait à propos de l'inac-
(1) La France avait signé des traités de subsides avec l'électeur de Cologne, l'électeur palatin, le duc de Brunswick, le margrave de Baireuth, les ducs de Deux-Ponts et de "Wurtemberg. En vertu de ces conventions, 20,000 hommes, entretenus par le trésor français, étaient rais à la disposition du roi de Prusse.
tion de la France sur le continent, l'ambassadeur devait répondre en la motivant par le zèle du roi « pour la tranquillité de ses alliés , et en particulier de celle du roi de Prusse qu'il veut éviter de compromettre». De plus, il était important pour Sa Majesté « d'éloigner d'elle les moindres apparences d'agression en Europe, afin de ne pas fournir à l'Espagne un prétexte de ne se pas déclarer pour la France, et aux alliés de l'Angleterre de prendre parti contre elle (la France).., » Le mémoire finit par l'air de bravoure habituel : « Sa Majesté, en même temps qu'elle n'a rien négligé pour sa défense par mer, s'est mise en état... de porter la guerre sur le continent, partout où l'intérêt de la couronne et celui de ses alliés pourront le rendre nécessaire. »
Au document principal étaient annexés des suppléments : l'* sur les affaires d'Italie, où l'on croyait pouvoir compter sur la Sardaigne , qui « doit bien savoir que ce n'est pas celui qui a le Milanais qui le lui donnera, mais celui qui ne l'a pas » ; 2'' sur le prétendant anglais, dont on n'entend passe servir; et 3° sur les moyens d'empêcher l'intervention des Russes en Allemagne. S'il faut s'en rapporter aux instruc- lions de Nivernais et aux demandes formulées vers cette époque à Vienne (1), l'entrée en ligne d'un corps de troupes moscovites parait avoir été l'une des préoccupations dominantes du cabinet de Versailles. C'est dans cet ordre d'idées qu'il faudra entretenir Frédéric d'un projet de protestation à la diète de Ratisbonne, à laquelle les princes allemands amis de la France « dénonceraient l'appel des Russes par l'électeur du Hanovre pour servir contre la France? »
Dans ces développements, nous trouvons des indications inattendues : s'il est en effet naturel pour le ministre français d'insister sur la résolution de la cour de Vienne
(1) Voir le chapitre suivant.
PODEWILS ET EICHEL. 245
de recouvrer la Silésie , il est étrang-e de le voir attribuer à cette puissance le dessein de négocier avec le roi de Prusse l'échange de la province perdue contre les Pays-Bas ou la Poméranie suédoise.
Pour l'édification de Nivernais, aux pièces que nous venons de citer le département des Affaires Étrangères ajouta un manuscrit, daté du 23 novembre 1755, dans lequel, à côté d'une revue très optimiste de la situation européenne , se trouvent des informations sur les chiffres à employer « pour assurer la correspondance contre l'infidélité des postes d'Allemagne » , sur l'alternative (1) qui ne devait être concédée qu'en cas de nécessité absolue, et enfin les portraits des principaux ministres de la cour de Berlin,
Quelques-uns de ces derniers, malgré le rôle relativement effacé des personnages décrits , sont curieux à reproduire :
« Le comte de Podewils est un homme franc , simple , juste , rempli de probité , connaissant très bien les affaires , grand travailleur, fort attaché aux intérêts du roi son maître, et bien persuadé que son union avec la France est le seul système qui lui convienne. Cet assemblage de bonnes qualités lui a concilié l'estime publique avec le suffrage du roi de Prusse ; mais quoiqu'il possède sa confiance , il a peu de crédit. Souvent même il est trompé par ce prince, et c'est peut-être par cette raison qu'il est d'une timidité extrême pour parler à ce prince sur les choses qu'il a faites et qui peuvent lui être désavantageuses.
<( M. Eichel (le mémoire dit Hecle) est inconnu et inaccessible à tout le monde; il travaille tous les jours avec le roi de Prusse et expédie toutes les affaires. Il a sous lui plusieurs secrétaires, aussi invisibles que lui. 11 est le seul qui con-
(1) L'alternative avait trait à l'ordre de préséance des puissances contractantes; la diplomatie française s'efforçait de donner invariablement le premier rang à Sa Majesté Très Chrétienne.
naisse les affaires que traite Sa Majesté Prussienne, à l'exclusion des autres ministres. C'est de son bureau, qui est censé celui du roi de Prusse, qu'émanent tous les ordres, tant pour l'intérieur du royaume que pour l'extérieur. »
Parmi les nombreuses pièces confiées à l'ambassadeur, figuraient des notes détaillées sur l'état de l'armée française, son effectif en hommes, chevaux et canons, son approvisionnement et ses armements; sur la flotte, le nombre des vaisseaux en mer, dans les ports et en construction, et sur les ressources financières de la France.
A en croire la situation remise à Nivernais , les troupes de Louis XV présentaient un ensemble très respectable. Indépendamment des 6 bataillons détachés au Canada, on disposait de 236 bataillons, composés d'environ l'*8,000 hommes, sur lesquels près de 30,000 étaient recrutés à l'étranger. La cavalerie , y compris la maison du roi , était formée de 214 escadrons, encadrant 30,000 cavaliers; l'artillerie, divisée en 5 bataillons, était forte de 3,800 hommes et avait un matériel de 150 pièces de campagne, qui ne seraient munies d'attelages qu'après la déclaration de guerre. En outre, comme réserve et pour la garnison des places fortes , il restait 107 bataillons de milices, avec un total de 53,500 hommes qu'il serait facile d'accroître.
Quant à la flotte , le département de la marine comptait sur 45 vaisseaux de ligne pouvant prendre la mer, et 15 vaisseaux sur chantier et en réparation. Grâce à de nouvelles constructions, on espérait porter ce chiffre à 80 ou 100. Comme frégates, 26 bâtiments étaient armés ou prêts à l'être, et 12 en construction, dont 4 seraient achevés dans l'année courante.
Des opérations sur le continent étaient étudiées dans les trois hypothèses suivantes : Entrée des Russes en Allemagne par la Pologne ou par une autre voie. — Marche des Hanovriens, Hessois ou autres auxiliaires anglais vers les Pays-Bas. — Occupation par les Anglais des places