CONFERENCES AVEC FRÉDÉRIC
en jour. Le 22 janvier, Nivernais (1) apprend de toutes parts que la négociation avec l'Angleterre se poursuit activement; mais il ne doute pas que le roi, comme il l'a fait promettre par Knyphausen, ne fasse part à la France des propositions qu'on lui fait ; « c'est une marque de confiance qu'il doit à celle que le roi lui donne... Quand j'ai parlé sérieusement au roi de Prusse d'un renouvellement d'alliance avec nous , il m'a répondu que c'était tout ce qu'il désirait, et qu'il ne varierait jamais dans ses sentiments, et qu'il me priait de rédiger par écrit un projet de traité. Cela ne me paraissait pas difficile; mais depuis les nouvelles connaissances que m'a données ce prince, cela ne me parait pas aisé, et je vais vous mettre, Monsieur, en état d'en juger. » Ici , la dépêche contient , d'après le récit même de Frédéric, l'historique des pourparlers avec l'Angleterre. « Il s'agit, explique l'ambassadeur, d'une convention entre les deux cours qui, si elle n'est pas signée actuellement, est au moment de la signature. Le roi de Prusse m'a montré, avec l'air et les assurances de la plus grande ouverture , les lettres qu'il a écrites et reçues à ce sujet, c'est-à-dire qu'il m'en a fait prendre devant lui une lecture fort rapide.
« L'objet et la substance sont d'opérer une neutralité pour l'Allemagne^ les Pays-Bas non compris, de garantir l'électoral de Hanovre et d'empêcher l'introduction des Russes en Allemagne. Lors de la signature de ladite convention, l'Angleterre fait espérer au roi de Prusse une somme de 18 à 20,000 livres sterling, en lui promettant un arrangement définitif et satisfaisant sur les dettes de Silésie. La dernière lettre de M. Michell qu'on m'a fait voir est du 4 de ce mois, et porte que l'ultimatum de l'Angleterre, par rapport à la convention projetée, était joint à ladite lettre; le roi de Prusse ne m'a point communiqué ledit acte du
(1) Nivernais à Rouillé, 22 janvier 1756.
projet, mais il m'a dit que c'était un oubli de son secrétaire et qu'il me le communiquerait samedi. La dernière lettre de ce prince que j'ai vue est datée du 15, en réponse à celle du 4 de M. Michell, et parait contenir l'ultimatum de ce prince, et il parait entièrement déterminé à signer la convention. »
A cette nouvelle aussi précise qu'inattendue le diplomate français avait exprimé son étonnement : « Je lui ai laissé voir, comme mon sentiment particulier, que je trouvais quelque chose de malsonnant dans cette démarche et que j'y voyais peu de gloire et d'utilité pour lui. » Frédéric se justifia en faisant « une longue et très éloquente énumération de toutes les raisons qui lui rendent ce parti nécessaire. » Désir du maintien de la paix, crainte d'une attaque de la Russie, « puissance formidable, parce qu'elle est inépuisable en hommes, à qui il ne peut faire aucun mal et qui peut aisément le ruiner en ravageant la Prusse », avantage de brouiller les cours de Londres, de Vienne et de Pétersbourg : tels sont les motifs qui ont dicté sa conduite; l'arrangement ne portera pas, selon lui, préjudice à la France, qui ne songe pas à commencer la guerre en Allemagne. « Le roi, dit Nivernais, mêle à ces raisonnements les plus fortes et les plus fréquentes assurances de son amitié pour le roi, de son zèle pour nos intérêts, de la conviction où il est que sa liaison avec la France est et doit être pour lui inviolable et fondamentale. » Il affirme qu'il aurait été prêt à agir avec la France pendant le séjour du roi d'Angleterre en Hanovre, mais les circonstances ont bien changé depuis la conclusion du traité anglo-russe. « Cependant, » a-t-il ajouté avec un scepticisme que le diplomate est sans doute trop poli pour souligner, « comme la convention avec l'Angleterre n'est due qu'aux préoccupations du moment, si l'intérêt n'était plus le même , il trouverait facilement un prétexte pour se délier; qu'on pouvait s'en rapporter à lui, qu'il connais-