CONFERENCES AVEC FRÉDÉRIC
sait son intérêt, que ce qu'il faisait actuellement était dicté par le moment et n'était que pour le moment; enfin que nous devions compter sur la permanence de ses sentiments pour nous, et de sa liaison avec nous. »
Le roi de Prusse, à plusieurs reprises, laisse percer le désip d'être « le pacificateur, l'arbitre de l'Allemagne, et le conciliateur entre la France et l'Ang-leterre ; . . . sa vanité serait flattée de ce rôle brillant... Il me parait on ne peut pas moins instruit de la nature et de Timportance de notre contestation avec l'Angleterre, et il serait très impropre par cette raison, aussi que pour bien d'autres, à être le médiateur et le conciliateur de ce procès. Cependant, c'est ce qu'il désire passionnément, et il a chargé M. Michell de le proposer à Londres. »
Nivernais termine sa longue dépêche en demandant s'il faut faire un traité , portant « sur l'intérêt général et fondamental des deux puissances, ou « s'il convient de s'en tenir vis-à-vis du roi de Prusse à des assurances d'amitié »... « En renouvelant avec lui notre alliance » , faitil observer avec beaucoup de sens, « d'une manière quelconque, nous donnons un nouvel aliment à la défiance que ses ennemis ont eue jusqu'à présent, et nous demeurons en mesure avec lui pour tirer parti des circonstances que la politique ou le hasard peuvent amener. J'attendrai vos ordres. Monsieur, sur cette alternative importante , et je ne tiendrai jusque-là qu'une conduite suspensive et des discours applicables à tout. »
L'envoyé de France est plus satisfait de son audience du 24 janvier : « Monsieur, » écrit-il le 25 (1), « je crois ne devoir pas désespérer d'empêcher le roi de Prusse de signer sa convention avec l'Angleterre. J'ai eu hier une conférence de deux heures trois quarts avec lui, dans laquelle il m'a fait lire le projet anglais de la dernière
(1) Nivernais à Rouillé, 25 janvier 1736.
convention et le contre -projet envoyé de sa part. Cet acte ne contient rien autre chose que ce que j'ai eu l'honneur de vous en marquer dans ma dépêche du 22. »
De nouveau, l'entretien porte sur les difficultés de la position de la Prusse; l'ambassadeur reconnaît l'avantage pour cette nation de garder la neutralité , mais il est convaincu que Louis XV, par zèle et par amitié pour le roi, renoncerait à l'attaque du Hanovre. Un traité avec la France garantissant la neutralité de l'Empire sur la demande de Frédéric, ferait de ce dernier l'arbitre de l'Allemagne et lui donnerait un rôle à la fois conforme à ses intérêts et à ses sentiments, et « digne de sa réputation, de sa gloire, et de sa supériorité en tout genre. » Nivernais , peut-être un peu entraîné par la force de sa propre argumentation , croit « avoir beaucoup ébranlé » son interlocuteur.
Les protestations d'affection pour la France, d'estime pour son représentant, les promesses pour l'avenir, tous les discours du roi empruntaient une séduction particulière au tour original du langage, à la fertilité d'imagination, à la franchise apparente , à l'abandon familier d'un causeur aussi admirablement doué. C'est sans doute sous le charme de cette conversation brillante que l'envoyé ajoute : « Enfin, sans me rien dire de positif qui pût me persuader de l'abandon ou de la non-réalité de sa convention , il me donne lieu d'espérer, par l'air et la manière dont il m'a parlé, qu'il ne serait pas impossible de l'en détourner. Au reste, je ne connais pas assez la manière de négocier de ce prince pour porter un pronostic assuré, et même pour avoir une opinion déterminée. » La dépêche conclut en posant deux questions, dont la première quelque peu naïve, ce nous semble : « 1" Si le roi souhaite que j'empêche autant qu'il me sera possible la signature de cette convention du roi de Prusse avec le roi d'Angleterre ; 2° Si , dans le cas où cette convention aurait lieu, Sa Majesté souhaite