FRÉDÉRIC ANNONCE LA SIGNATURE DU TRAITÉ ANGLAIS
nonobstant que je fasse un traité d'alliance défensive avec le roi de Prusse. »
Par un revirement d'idées fort naturel, Nivernais se demande si la réalisation du traité anglais est aussi avancée qu'on veut bien le lui dire, et si les ouvertures si confidentielles qu'il a reçues n'ont pas pour but de masquer le désir qu'aurait le roi d'obtenir des conditions plus avantageuses de la France , soit au point de vue du concours financier, soit à celui de l'alternative dans le texte de l'acte à intervenir.
Cette réflexion fait bien ressortir la différence entre l'esprit des deux diplomaties : tandis que Frédéric tout à la politique des intérêts, ou comme nous dirions aujourd'hui, des résultats , s'inquiète peu de la forme et oublie au besoin l'étiquette et le cérémonial pour agir sur le négociateur avec lequel il traite (1), Rouillé consacre de longues pages à l'alternative , c'est-à-dire à la question de l'ordre dans lequel figureront dans la rédaction les puissances contractantes; et Nivernais lui-même, malgré une largeur d'idées et une intelligence incontestables, ne peut se défendre de penser à ce point de procédure.
Les illusions de l'ambassadeur furent de courte durée. Le 27 janvier, il est appelé chez le roi. « C'était pour m'apprendre, écrit-il (2), que sa convention avec le roi d'Angleterre était signée (3). En me donnant cette nouvelle, il me parut quelque embarras dans son maintien , et il me dit qu'il ne s'attendait pas que les ministres d'Angleterre le prissent au mot si promptement. Je lui répondis que je serais bien étonné qu'ils ne l'eussent pas fait. » Au roi, qui répète pour la troisième fois la justification de sa conduite
(1) Voir Lucien Perey sur la réception du duc de Nivernais à la cour de Frédéric.
(2) Nivernais à Rouillé, 28 janvier 175G.
(3) Le courrier qui rapporta de Londres le traité signé arriva à Berlin le 25 janvier. Correspondance de Frédéric, vol. XII, p. 54.
et qui réitère ses protestations de dévouement à la France , Nivernais se contente de répliquer qu'il souhaitait » bien sincèrement quil eût pris , en cette occasion , le parti le plus convenable pour sa gloire et ses intérêts; et pour éviter d'avoir l'air ni piqué, ni humilié, ni mécontent », il se jette dans « des discours vagues de politique générale ».
Frédéric fit, à cette époque, tous les efforts possibles pour effacer l'impression pénible que devait produire l'accord avec la cour de Saint-James. Suivant son habitude de donner des conseils qui ne lui coûtaient rien, il entreprit Nivernais (1) sur le projet d'une invasion de l'Angleterre, dressa avec lui un plan de campagne, et indiqua les points du territoire de son nouvel allié qui lui paraissaient le plus vulnérables. Comme preuve de son désir de maintenir la cordialité de ses relations avec le cabinet de Versailles , le roi déclara qu'en remettant à ses représentants copie de la convention de neutralité de l'Allemagne, signée avec l'Angleterre, il aurait soin d'expliquer que cet acte diplomatique ne changerait rien aux engagements qui le liaient à la France (2).
Pendant quelque temps , Nivernais , sans instructions de son ministre au sujet des événements récents, ne sut quel langage tenir sur le traité de Westminster, qui était tombé dans le domaine public. 11 se tira d'affaire avec esprit, en ayant recours à une de ces indispositions qu'expliquaient et la délicatesse de sa santé et la rigueur du climat.
Les dépêches de Versailles, qui lui parvinrent enfin, manifestèrent hautement le dépit de la cour, les soupçons sur les clauses secrètes de la convention , et l'intention d'ajourner le renouvellement de l'alliance prussienne. Malgré ces avis , sur le sens desquels il était impossible de se
l'I) Nivernais à Rouillé, 31 janvier 1756.
(2) Les dépêches adressées à Knyphausen, Klinggraeffen , Maitzahn et Hellen (ministre prussien à la Haye), à la date du 31 janvier, contiennent des instructions conçues dans ce sens.