SÉJOUR DE NIVERNAIS A POTSDAM
méprendre, l'envoyé français n'abandonna pas l'idée d'un arrangement avec Frédéric, et, il faut le reconnaître, donna d'excellentes raisons à l'appui de sa thèse (1) : « Je vous enverrai en même temps un projet de traité que je vais rédiger par articles, tel que je le conçois faisable, dans les vues suivantes : de conserver une apparence d'union qu'on puisse réaliser quand les circonstances le permettront, d'infirmer ou de discréditer aux yeux de l'Europe et aux yeux de l'Angleterre elle-même la convention du 16 janvier, et enfin d'arrêter l'opinion que l'Angleterre afïecte de répandre d'un revirement de système de la part du roi de Prusse, qui ne paraît pas convenir à la réputation de nos affaires, à moins que nous n'y correspondions par quelque revirement analogue (2) . Au reste, il me semble qu'il nous importe peu qu'il soit de bonne ou de mauvaise foi que le roi de Prusse se lie avec nous dans ce moment-ci, dès qu'il n'est question que d'une alliance défensive , et même que ce que l'Europe en pensera doit aussi nous être indifférent , car si on pense que son traité avec nous répugne à sa convention avec l'Angleterre, on pensera pareillement que sa convention avec l'Angleterre est infirmée par son traité avec nous. »
Vers la fin de février, l'ambassadeur français fit, sur l'invitation de Frédéric, un séjour de trois jours au palais de Potsdam. Aussitôt de retour à Berlin, il rend compte des nombreux entretiens qu'il a eus avec son royal hôte, dont il subit évidemment de plus en plus le charme. « Le roi de Prusse (3) est vraiment humilié du doute où il croit que nous sommes de sa bonne foi. Ce prince m'a fait des protestations les plus respectables, sur son honneur et sur sa parole de roi , que sa convention ne contient pas une
(1) Nivernais à Rouillé, 20 février 1756.
(2) CeUe allusion semble indiquer que Nivernais avait eu vent des négociations secrètes avec l'Autriche.
(3) Nivernais à Rouillé, 9,7 février 1756.
syllabe de plus que la copie qu'il m'a donnée. Enfin il a été jusqu'à me dire qu'il consentait qu'on le regardât comme un infâme et comme le dernier des hommes , s'il y avait dans sa convention un seul mot par delà ce qu'il nous a communiqué... Quant à la garantie et au secours stipulés par les anciens traités conclus entre l'Angleterre et la Prusse, et remis en vigueur par la convention récente (1), ce prince m'a dit que la garantie générale des Royaumes et États était une affaire purement de style, et que cette stipulation ne s'effectuerait pas plus qu'en ilk-b ; qu'alors, il avait été requis de fournir son secours de 10,000 hommes, qu'il s'en était exempté et qu'il ne serait pas embarrassé de s'exempter encore cette fois-ci. Je lui ai demandé si, dans le cas où nous ferions avec lui un traité défensif, il se croyait en état d'y stipuler des secours en notre faveur. Il m'a assuré qu'il n'y trouvait aucune difficulté. » En réponse aux reproches de son interlocuteur sur le secret gardé au sujet des propositions anglaises , Frédéric s'excuse avec habileté. « Il m'a avoué qu'il était au désespoir que cela se fût passé, quant à la forme, comme cela s'est passé ; qu'il était bien fâché d'avoir été obligé de conclure si vite et d'avoir été pris au mot si promptement par les Anglais; qu'il ne l'avait pas prévu; que d'ailleurs, la communication de sa négociation aurait été impossible et dangereuse à vous faire avant mon arrivée : impossible, parce que la première dépêche du sieur Michell, contenant les premières ouvertures de l'Angleterre, était du 28 novembre, et qu'alors il me croyait en chemin ou prêt à y être; dangereuse, parce qu'en nous faisant part d'une convention aussi essentiellement nécessaire à sa sûreté , il aurait dû attendre et notre examen, et nos réflexions , et nos conseils, et nos objections. » Durant le temps qu'eût de-
(1) Rouillé avait observé que le traité de 1742, renouvelé par celui de 1756, stipulait l'obligation pour la Prusse d'envoyer des secours à l'Angleterre en cas de réquisition de cette dernière.