‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 115 sur 249 · OUVERTURE DES CASSETTES · texte numérisé non relu

OUVERTURE DES CASSETTES

mandé cet échange de vues entre les deux cours, il serait resté exposé à une attaque des Russes.

Ce fut pendant la visite de Potsdam qu'eut lieu l'incident bien connu de l'ouverture des cassettes par l'ambassadeur en présence du roi.

Nivernais en rend compte dans les termes suivants : « Il était arrivé dans la nuit un courrier de la Haye, et je trouvai dans le cabinet du roi les deux boites scellées, que j'ouvris (1). Dans l'une étaient les pleins pouvoirs échangés; dans l'autre, le traité ratifié, que je lus, aussi bien que Tarticle séparé, ratifié aussi. Il n'y avait pas d'autre article séparé; il n'y avait, dans la convention, ni dans l'article secret, rien que ce qui vous a été communiqué. »

Au courant de l'une des nombreuses causeries de Potsdam, Frédéric fit porter la conversation sur le rapprochement de la France et de l'Autriche , dont le bruit lui revenait de toutes parts; il posa la question sous forme de conseil : « Dans la première conférence, écrit Nivernais, il m'a proposé une idée , qu'il a nommée singulière, en me disant qu'il croyait que nous pouvions en tirer un grand parti dans les circonstances présentes. Ce serait, m'a-t-il dit, en propres termes, que nous voulussions amadouer la cour de Vienne, en la leurrant de l'élection d'un roi des Romains, et que nous fissions avec elle un traité de neutralité. Il me dit qu'avec cette perspective, la cour de Vienne se prêterait au dit traité , qui ne manquerait pas de choquer vivement la cour d'Angleterre et l'éloignerait de celle de Vienne ; qu'alors il profiterait de cette aigreur pour engager l'Angleterre à retirer la Russie de l'alliance de la cour de Vienne , et que la triple alliance une fois dissoute serait le plus grand bien qui pût arriver à notre système. Vous sentez bien, Monsieur, que j'ai ap-

(1) Dans sa dépêche du 2 mars à Knyphausen, Frédéric fait le même récit et dit que les cassettes lurent ouvertes en présence de Nivernais.

précié ce roman politique pour ce qu'il vaut, et j'ai compris sans peine que cela voulait dire seulement que le roi de Prusse a quelque soupçon que nous traitons avec la cour de Vienne. Je ne me suis pas trompé, car le lendemain la poste de France et celle d'Autriche étant arrivées, il me dit qu'il croyait qu'on avait eu la même idée à Versailles, qu'il m'avait communiquée, d'un traité avec Vienne; qu'on le lui mandait aussi de Vienne. Je lui répondis comme j'avais fait la première fois, que je n'avais nulle connaissance de rien de semblable, »

Un des interrogatoires sur les pourparlers autrichiens , que Frédéric fit subir au diplomate français, donna lieu, de la part de ce dernier, à une répartie aussi vive que spirituelle. Au roi qui lui parle des avis sûrs qu'il recevait de Vienne, Nivernais répond en rappelant le conseil qu'il avait reçu de lui à Potsdam. Frédéric réplique « qu'il faudrait agir de concert (1) ». L'ambassadeur sut profiter de l'occasion : « Quant au concours convenable entre bons alliés , Sa Majesté Prussienne ne trouverait personne en Europe qui en sentit comme moi et autant que moi la nécessité , ma cour ne s'étant jamais écartée de ce principe, et le bonheur que j'ai d'être auprès de Sa Majesté Prussienne en est une preuve non équivoque ». « Le roi, ajoute-t-il, a parfaitement bien entendu ce que je voulais dire , et s'est mis à faire de nouveau l'apologie de sa convention. »

Ce n'était pas la première fois qu'on parlait à Nivernais des négociations qu'on soupçonnait la France d'avoir nouées avec l'impératrice ; dans sa dépêche du 10 février, il fait allusion aux bruits qui couraient « que nous avons fait un traité avec la cour de Vienne et que c'est ce qui a occasionné la convention avec l'Angleterre. » Rouillé, dans une lettre qui se croisa avec celle de Berlin, agite le même sujet. Il avait déclaré à Knyphausen qui l'interrogeait,

(1) Nivernais à Rouillé, 9 mars 1756.

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