‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 118 sur 249 · KNYPHAUSEN SIGNALE LES PROCEDES AUTRICHIENS · texte numérisé non relu

KNYPHAUSEN SIGNALE LES PROCEDES AUTRICHIENS

instruits eux-mêmes, ils puissent à leur tour recueillir des informations sûres. Rien de pareil dans les relations du gouvernement français avec ses représentants : les dépêches du département qui se reproduisent à de longs intervalles, aussi sèches dans le fond que diffuses dans la forme , à moins d'être adressées à un ministre chargé d'une affaire spéciale, sont dénuées de tout intérêt; elles ne contiennent ni données sur les événements, ni indications sur les vues d'ensemble du cabinet français. Nos malheureux diplomates, embarrassés pour répondre aux questions qu'on leur pose, se renferment la plupart du temps dans un silence qui ressemble fort à la morgue et, mal stylés le plus souvent, sont dans l'impuissance de faire des rapports utiles à leur cour.

Knyphausen, vers la fin de janvier, avait signalé à son maître les entrevues fréquentes de l'ambassadeur d'Autriche , M. de Stahremberg, avec M. Rouillé. Frédéric n'attacha pas grande importance à cette nouvelle. « Jusqu'à présent, écrit-il (1), j'ai de la peine à croire que la France ait tant d'amis de reste qu'elle voudrait m'en dégoûter entièrement, mais il est nécessaire pour cela que vous attendiez que la première fougue de leur vivacité soit passée ; alors il est à croire qu'ils auront au moins autant de flegme à l'égard de leurs alliés qu'ils en ont eu envers leurs ennemis. » Les pourparlers avec l'Autriche , pense le roi, ne peuvent viser que la neutralité, un traité d'alliance défensive, ou une attaque contre la Prusse; la première hypothèse lui parait seule vraisemblable. « Enfin, ajoute-t-il, il ne saura guère manquer que je sois bientôt éclairé sur les intentions de la France ; car si les ministres refusent de renouveler le traité avec moi , cela me servira de boussole qu'ils veulent prendre parti ailleurs. »

Dès ce moment, sans renoncer à l'espoir de conclure

(1) Frédéric à Knyphausen, 10 février 1756.

avec la France , on rechercha à Berlin une intimité plus grande avec l'Angleterre, qu'on avait un peu négligée depuis l'arrivée de Nivernais. Le 14 février, Michell (1) reçoit l'ordre d' « insinuer à lord Holdernesse , dès que l'occasion s'offrira de le faire sans affectation..., que la cour de France, par un dépit secret sur notre convention, commençait de chipoter avec la cour de Vienne » . Dans la même lettre, Frédéric consulta son représentant (( sur la possibilité d'une alliance étroite défensive avec l'Angleterre , la Russie et la Hollande ».

Deux jours après, parvenait à Potsdam le dernier courrier de France, en date du 8 février. Knyphausen (2) relate sa conversation avec Rouillé qui est en possession des premiers rapports de Nivernais. Le ministre français, « en termes modérés et marqués plutôt au coin de la douleur qu'à celui du ressentiment » , avait exposé ses griefs : il s'était montré « extrêmement blessé du mystère et de la dissimulation dont on avait usé envers la France, et mortifié du ridicule que ce traité jetait sur l'ambassade de M, de Nivernais, et qui s'étendait à sa personne, ainsi que sur ceux qui avaient excité le roi à cette mission. » Rouillé ne pouvait concevoir « comment la gloire et la délicatesse du roi ne s'étaient pas trouvées blessées de recevoir la participation des projets les plus secrets (3)... d'une puissance avec les ennemis de laquelle il venait d'entrer en alliance; qu'il n'était pas moins difficile d'interpréter comme Elle (Sa Majesté Prussienne) avait pu se permettre de parler à l'ambassadeur de son allié d'un traité pour la signature duquel elle avait déjà envoyé des ordres, comme d'un traité pour lequel Elle était encore en négociation » .

(1) Frédéric à Michell 14 février 1756.

(2) Knyphausen à Frédéric, 8 février 1756. La dépêche presque entière est reproduite dans la Correspondance de Frédéric , vol. XII, p. 115 et suivantes.

(3) Allusion à la communication de renseignements sur les ressources militaires et navales de la France.

Page 1