CRAINTES D'INVASION EN ANGLETERRE
Préoccupé de la défense du territoire national, résolu à ne prendre aucune part à une guerre européenne dont l'éventualité ne semblait plus à craindre , le ministère britannique ne songea plus à consolider les bases de l'accord intervenu avec la Prusse. Les quatre premiers mois de l'année 1756 s'écoulèrent sans que le poste de Berlin , depuis si longtemps vacant, fût rempli.
Newcastle et ses collègues croyaient que Frédéric, en traitant avec eux, avait été déterminé par le désir d'assurer la tranquillité de ses États (1), mais ils n'estimaient pas que le traité du 16 janvier pût amener une rupture entre ce prince et la France. La mission de Nivernais, l'accueil fait à cet ambassadeur, le langage tenu par Rouillé , faisaient prévoir la signature d'un arrangement qui serait la contre-partie de celui de Westminster. Une dépêche interceptée (2) du chargé d'affaires de Suède à Paris vint confirmer cette impression : M. Rouillé avait affirmé au représentant de la puissance du Nord, dont les relations cordiales avec la France étaient notoires, qu'il connaissait depuis longtemps les pourparlers entre l'Angleterre et le roi Frédéric; les détails de la convention ne lui avaient pas encore été communiqués, « mais il était sûr qu'elle ne contenait rien de contraire aux intérêts de la France, Sa Majesté Prussienne étant trop clairvoyante pour prendre des engagements nuisibles à ses alliés naturels. Sa Majesté Très Chrétienne n'avait jamais eu l'intention de commencer une guerre de terre, aussi les nouveaux engagements du roi de Prusse n'apportaient -ils aucun changement aux opérations projetées par la France. » Bunge , tout en attribuant cette attitude du cabinet français au désir de ne pas manifester un dépit qui, quelque justifié qu'il pût être , eût été contraire à la dignité de la
(1) Newcastle à Hardwicke, 28 décembre 1755. Newcastle Papers.
(2) Bunge à Hopken, 31 janvier 1756. Newcastle Papers.
couronne, pensait qu'en effet le traité de Westminster n'empêcherait pas la France de donner libre cours à la vengeance qu'elle voulait prendre des procédés anglais. Peu de jours après , le cabinet de Londres apprenait, par la même voie (1), le désir de Frédéric de renouveler son accord avec la France, et l'hésitation de cette puissance à accepter la proposition.
Dans une situation pareille, toute démarche de la Prusse tendant à se rapprocher de l'Angleterre devait être favorablement interprétée; aussi les offres de médiation de Frédéric, dont nous avons vu le peu de succès auprès de Rouillé, furent-elles mieux accueillies à Londres. « Notre nouvel allié, le roi de Prusse, écrit (2) Newcastle, parait bien agir. Il s'est montré disposé à s'employer à un arrangement (avec la France) ; nous ne nous y sommes pas refusés, et l'avons autorisé à s'avancer autant que la raison et la prudence nous permettent de le faire ; car ici le public est encore emballé pour la guerre. » L'intervention pacifique de Frédéric continua, comme on le sait, pendant le printemps, et donna lieu à une correspondance suivie entre Berlin et Londres.
Aux yeux du ministère britannique, le traité conclu avec Frédéric ne devait être que l'acheminement vers une ligne des principales cours de l'Europe contre la France. D'après ce système, la Prusse se joindrait à la Russie, à l'Autriche-Hongrie, à l'Empire, à la Hollande, pour conserver le repos du continent. La France, complètement isolée, incapable de lutter sur mer contre la Grande-Bretagne, serait bientôt réduite à accepter la paix aux conditions que le cabinet de Saint-James voudrait lui accorder.
Newcastle, dans un billet adressé au président Mûnchliausen, se défend d'avoir renoncé à ses vieilles amitiés.
(1) Bunge à Hop]\eri, 6 février 1756. Newcastle Papers.
(2) Newcastle au duc de Devonshire, 7 mars 1756. Newcastle Papers.