RAPPROCHEMENT DE L'ANGLETERRE ET DE LA PRUSSE
rable que de réunir les cours de Vienne, de Russie et de Berlin , la chose me parait des plus difficiles , pour ne pas dire impossible , vu les vues et les systèmes différents de ces puissances. »
Le rêve du cabinet anglais ne put se réaliser; il n'était guère réalisable. Quand même il serait arrivé à surmonter la défiance qu'inspirait à Frédéric sa voisine et rivale Marie-Thérèse , la politique inaugurée à Vienne depuis la rupture de Herrenhausen était trop conforme à la pensée intime de cette souveraine, les grands projets du recouvrement de la Silésie et de l'abaissement de la Prusse, conçus par Kaunitz, étaient trop avancés, pour qu'on eût pu effectuer un retour aux anciens errements. A Pétersbourg, l'influence autrichienne était trop forte, les sentiments personnels de la czarine à l'égard de Frédéric trop vifs, pour laisser la porte ouverte à une réconciliation avec ce prince.
Dans l'impuissance d'appliquer son vaste programme, repoussé à Vienne, éconduit à La Haye, perdant chaque jour son influence à Pétersbourg, le gouvernement du roi George fut amené par les événements à resserrer les liens qui l'attachaient au roi de Prusse ; entraîné dans la guerre générale à la suite de ce dernier, il finit par le seconder de son mieux et par lui prêter son concours militaire et financier. Mais ces résolutions énergiques ne furent prises que vers la fin de 1757. Jusqu'alors, bien loin d'encourager les visées belliqueuses de son nouvel allié , comme on l'imaginait à Paris, le cabinet de Saint-James ne cessa de lui donner des conseils de prudence , et conserva pour lui un fond de méfiance qui se manifesta longtemps dans la correspondance confidentielle des ministres (1), et qui
(1) La méfiance que le roi George conserva à l'égard de son neveu ressort des incidents relatés dans la lettre de Newcastle à Hardwicke, du 11 octobre 1756; celle de Holdernesse à Newcastle, du 29 décembre 1756.
lie disparut peut-être jamais du cœur de leur vieux souverain.
De cet aperçu des opinions et des visées du cabinet britannique, il ressort que, dans sa pensée, la convention conclue avec le roi de Prusse n'avait pas la portée que lui attribua le gouvernement de Louis XV, et n'aurait pas été incompatible avec un arrangement de même nature entre les cours de Versailles et de Berlin.
Ce furent, du reste , le mystère et les procédés qui accompagnèrent les préliminaires et la signature du traité de Westminster, bien plus que le traité lui-même, qui entraînèrent la brouille et conduisirent à la rupture entre la France et la Prusse.
L'ambassade de Nivernais n'eut pas de résultat et ne pouvait en avoir; mais, dans la responsabilité de cet échec, l'envoyé extraordinaire n'eut aucune part. L'on peut même affirmer que, contrairement aux assertions bien connues de Voltaire, il n'y eut dans la négociation de Berlin ni trompeur, ni trompé. Les derniers pourparlers de Frédéric avec le cabinet anglais furent menés avec une rapidité , avec une soudaineté telle , pour employer le mot de Nivernais, que la convention, dont le principe même était encore en suspens au commencement de décembre, était arrêtée jusque dans ses détails le 1"'' janvier; le secret fut si bien gardé, que les ministres du roi de Prusse n'eurent connaissance de l'affaire que quelques heures avant son achèvement.
En route depuis près de trois semaines, le diplomate français trouva à son arrivée à Berlin un état de choses auquel ne l'avaient préparé ni ses instructions, ni ses soupçons personnels, ni même les propos de la cour qu'il venait de quitter. Jamais, comme le disait Rouillé à Knyphausen, le gouvernement français n'avait eu plus de foi dans son allié, jamais les ministres n'avaient été plus partisans de la politique prussienne; c'est peut-être par l'excès même