NIVERNAIS
de confiance dans l'attachement du roi de Prusse, qu'on peut expliquer le retard d'un voyage dont le but principal était de consolider ce qui paraissait à l'abri de toute épreuve. Quant à Nivernais lui-même, désigné depuis quatre mois pour la mission de Berliu , il avait passé ce longintervalle à étudier, à s'assimiler la tâche dont il était chargé. Pour son ministre et pour lui, la discussion avec le roi de Prusse porterait sur les conditions de la coopération des deux cours, mais le principe même de l'accord ne pourrait être mis en cause. L'intrigue anglaise, sur laquelle il devait demander des explications, était une feinte habile de la part de Frédéric pour obtenir des avantanges plus grands; mais c'eût été faire injure à l'intelligence et à la probité de ce prince que de lui attribuer le dessein de se lier avec le pire ennemi de la France. Aussi est-il facile de comprendre les premières hésitations de Nivernais, ses doutes, l'espoir qu'il entretient jusqu'au dernier moment de faire échouer les pourparlers avec l'Angleterre. Convaincu enfin par l'aveu du roi, il ne perd pas son sang-froid , se met au diapason de son interlocuteur, évite les récriminations inutiles, mêle la critique aux éloges, les reproches aux compliments, se place sur le terrain des intérêts si chers au roi, et cherche à tirer le meilleur parti d'une situation que bien d'autres eussent déclarée inextricable.
Quand il écrivait sa dépêche du 20 février et qu'il donnait de si bonnes raisons pour le renouvellement du traité de 17 VI, Nivernais, il faut se le rappeler, ignorait tout au. moins la portée des négociations secrètes entamées avec le comte de Stahremberg, négociations qui, comme on le verra plus loin , ne firent de progrès réels qu'après la connaissance de l'arrangement du 16 janvier entre la Prusse et l'Angleterre. Il supposait, comme presque tous ses concitoyens, que la France rencontrerait comme adversaire éventuelle, sinon immédiate, la maison d'Autriche ap-
280 LE RENVERSEMENT DES ALLIANCES. — CHAP. \l.
puyée par la Russie. Avec une perspective pareille, si l'on ne pouvait avoir pour soi le roi de Prusse, au moins importait-il de ne pas en faire un ennemi. Sans instructions nouvelles^ mal renseig-né par Rouillé, qui ne pouvait dévoiler le rapprochement projeté avec la cour de Vienne, le représentant de la France était parfaitement logique en cherchant à maintenir l'apparence d'une alliance qui avait été, et qui paraissait encore devoir être, la base de la politique étrangère de son pays.
Fin, spirituel, homme du monde accompli, très maître de son attitude et de sa parole, observateur clairvoyant, sachant alterner la franchise avec la réserve, habile à façonner le tour de la conversation d'après l'humeur du roi, assez souple d'esprit pour concilier les madrigaux du courtisan avec la dignité qui seyait à son caractère et à sa fonction , le duc de Nivernais sut gagner l'estime et presque la confiance de Frédéric; ce dernier le combla d'attentions, fit son éloge dans sa correspondance et n'exerça jamais à ses dépens la veine sarcastique qu'il n'épargnait pas même à ses meilleurs amis.
Nivernais eut le grand tort d'arriver trop tard. A en juger d'après les lenteurs des premiers pourparlers engagés avec l'Angleterre , et d'après les tergiversations que marquent les lettres du roi, il semblerait que l'envoyé français, s'il s'était trouvé à Berlin en octobre, ou même en novembre 1755, eût obtenu d'autres résultats. La neutralité de l'Allemagne, désirée par Frédéric et à moitié concédée par le gouvernement de Louis XV, eût été acceptée comme l'une des conditions de la prorogation du traité avec la Prusse; la guerre continentale eût été évitée, et la porte ouverte à une médiation efficace entre les deux puissances belligérantes.
Que dire maintenant de la conduite de Frédéric dans cette affaire? Pour arriver à une appréciation saine de sa conduite et à un verdict impartial sur ses actes, il faut,