FONDATION DU FORT DUQUESNE
toute personne non sujette du roi d'xVng-le terre qui chercherait à s'établir ou à occuper des terres sur la rivière Ohio », les Français étaient en marche de leur côté; déjà, au mois de novembre 1753, un petit détachement était allé occuper le village Gheningué sur l'Alleghany; le conflit était imminent. L'officier anglais Ward, remplaçant de Trent tombé malade, avait déjà commencé les travaux de fortification dont il était chargé, quand il fut interrompu par un message du commandant français, M. de Contrecœur, lui intimant l'ordre de se retirer. Ward fut obligé de s'incliner devant la supériorité du nombre et d'évacuer sa position. Les Français achevèrent en l'agrandissant la construction entreprise par les Anglais et lui donnèrent le nom de fort Duquesne, en l'honneur du gouverneur du Canada.
Aussitôt installé dans sa nouvelle conquête , site aujourd'hui de la ville manufacturière de Pittsburg, Contrecœur envoya à la découverte une trentaine d'hommes sous les ordres de M. de Juraonville, enseigne dans les troupes coloniales. Cet officier avait pour consigne d'enjoindre aux Anglais de se retirer du territoire contesté ; mais, en cas de rencontre d'une troupe hostile et avant de se mettre en rapport avec elle, « il nous enverra, disent les instructions (1), deux bonnes jambes pour nous informer de ce qu'il aura appris et du jour où il compte faire la sommation »; enfin, il lui était recommandé de se tenir sur ses gardes contre les Anglais et les sauvages leurs alliés. D'autre part, Washington, avec 150 Virginiens, était en route pour opérer sa jonction avec une bande de sauvages, commandée par un chef connu sous le nom de Demi-Roi. Prévenu par ce dernier du voisinage de Jumonville , qui , après avoir averti le fort Duquesne de la marche de l'ennemi, avait établi son camp dans un endroit écarté des
(1) Instructions de Contrecœur, 23 mai 175i.
bois, Washington n'hésita pas à livrer bataille au parti français.
Les incidents de ce combat (1) , dans lequel fut versé le premier sang de la guerre de Sept Ans et qui fut la cause immédiate de la rupture entre la France et l'Angleterre , donnèrent lieu aux écrits les plus divergents et aux discussions les plus vives. Le malheureux Jumon ville et ses compagnons n'eurent-ils pas le temps de déclarer leur qualité de parlementaires, et de donner lecture de la lettre de Contrecœur avant l'ouverture du feu, comme l'affirmèrent les survivants français? L'action se passa-t-elle , comme le raconta Washington, dans les conditions ordinaires de la guerre? Nous ne prendrons pas sur nous de trancher ces questions délicates. Mais , de quelque façon qu'on reconstitue les détails de la rencontre , il est évident que les Anglais furent les agresseurs. Selon toute probabilité , la jeunesse (2) du commandant, l'inexpérience de ses soldats et l'indiscipline des Indiens, expliquent la brusquerie d'une attaque qu'il eût été facile de faire précéder d'une sommation, à laquelle le petit détachement français eût été obligé d'obtempérer (3).
Dinwiddie rend compte de l'affaire dans une dépêche empreinte de la mauvaise foi caractéristique de l'époque Ci.). Après avoir relaté la défaite des éclaireurs français , il ajoute : « Ces gens perfides , voyant que leurs projets de destruction avaient échoué , essayèrent de changer leur caractère et prétendirent qu'ils étaient des ambassadeurs, venus dans l'intention, non d'entamer les hostilités.
(1) Les Anglais eurent un homme tué et deux blessés, tandis que les pertes françaises se montèrent à dix tués et vingt-deux prisonniers. Jumonville fut parmi les morts.
(2) Washington avait vingt-deux ans à cette époque.
(3) Voir, sur cet incident, Parkman, Montcalm et Wolf, et Dussieux, le Canada.
(4) Dinwiddie à Robinson, le 18 juin 1754.