‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 14 sur 249 · MORT DE JUMONVILLE · texte numérisé non relu

MORT DE JUMONVILLE

mais de les empêcher, et ont eu l'audace de réclamer les droits accordés aux parlementaires. L'absurdité d'une telle prétention a excité même les moqueries des Indiens ; le colonel Washington a très bien fait de m'envoyer ces gens sous escorte, et je les garde comme prisonniers ici. Je vous remets copie des instructions et de la commission qui leur avaient été données par M. de Contrecœur; ces documents vous prouveront quelle sorte d'ambassadeurs ils étaient, et quel genre d'ambassade ils avaient en vue... Le Demi- Roi fut très irrité de leurs réclamations et déclara au colonel Washington que s'il se laissait influencer par les beaux discours des Français et s'il les renvoyait libres, il lui retirerait son appui. Le résultat de ce combat a été d'entraîner les Indiens qui ont fait coup sur les Français comme ils disent; ils ne peuvent plus reculer et seront avec nous. Je vous assure que j'ai agi avec toutes les précautions possibles dans cette affaire , afin qu'on ne puisse pas accuser la Grande-Bretagne d'avoir occasionné une rupture par son agression , car ce sont les Indiens qui ont commencé le feu et nous n'avons été que leurs auxiliaires. «

Cette version ne fat pas acceptée par tous les compatriotes de Dinwiddie. M. Clen, gouverneur de la Caroline du Sud, dans une lettre à son collègue, ne dissimule pas la mauvaise impression que lui cause le récit de l'escarmouche. « J'ai bien peur, écrit-il (1), que ce que m'a dit un monsieur de la Virginie ne soit vrai ; après que les Français eurent mis bas les armes et se furent rendus prisonniers, un Indien, devant les nôtres, enfonça sa hache dans la tête d'un des Français , lui enleva la chevelure , la partagea en morceaux et en envoya un à chacune des tribus sauvages; le sang de ces hommes est le premier versé et je voudrais qu'il eût été épargné. »

Jumonville fut promptement vengé. Aussitôt la nouvelle

(1) Glen à Dinwiddie, 22 août 1754.

de sa mort parvenue au fort Duquesne, Contrecœur organisa un détachement de 500 Français et Canadiens et 11 Indiens domiciliés, dont le commandement fut donné, sur sa demande expresse, à Coulon de Villiers, frère de J union ville et capitaine dans les troupes coloniales.

Avant le départ, Contrecœur réunit les sauvages des tribus voisines et leur fit la harangue suivante (1) : « Par un collier à chaque nation (2), je vous apprends, mes enfants, que je ne suis venu ici que pour travailler aux bonnes affaires; que j'ai trouvé l'Anglais et que je l'ai sommé, suivant les ordres de votre père, de se retirer; que je leur ai fourni leurs besoins pour s'en aller paisiblement chez eux; j'ai appris par vos frères qu'ils venaient pour frapper sur votre père. J'ai envoyé un officier pour leur parler et travailler à maintenir la paix ; ils l'ont assassiné , mes enfants. »

Après maintes hésitations et malgré les avis de quelques Iroquois, partisans des Anglais, les nations acceptèrent la hache et entonnèrent la chanson de guerre. La troupe française , renforcée par un nombre assez considérable d'Indiens ainsi ralliés, partit du fort Duquesne le 28 juin. Le lendemain, « on dit la messe au camp, raconte Villiers, après quoi nous nous mimes en marche avec les précautions ordinaires.... Nous n'eûmes ce jour aucun événement et nous fîmes une bonne journée. » L'expédition se poursuivit sans incident pendant quelques jours; les Français trouvèrent abandonné le hangar fortifié de la Compagnie de l'Ohio, et continuèrent leur route, après y avoir laissé un petit détachement de soldats ainsi que l'aumônier qui, à bout de fatigue, dut quitter ses compagnons, non sans leur avoir donné l'absolution. Enfin, le 3 juillet, par une journée de pluie, M. die Villiers s'arrêta au lieu où son

(1) Journal de la campagne de M. de Villiers, collection Moreau.

(2) Formalité usitée dans les conférences avec les sauvages.

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