KAUNITZ
obtenu de Rouillé l'assurance que les troupes françaises n'envahiraient pas les Pays-Bas sans un avertissement préalable, que l'ambassadeur serait chargé de transmettre à sa cour. Cette nouvelle, communiquée aussitôt à Vienne et à Bruxelles, tranquillisa les esprits, et parut un heureux présage pour les ouvertures qu'on allait faire au cabinet de Versailles.
Le mémoire que Kaunitz rédigea pour la conférence, et les articles qui en étaient la conclusion , reproduisaient le plan de conduite développé en 1749. Recouvrer les provinces perdues, recourir pour cet objet au concours de la nation qui, jusqu'alors, avait été considérée à bon droit comme l'ennemie déclarée de la maison d'Autriche, constituer une ligue destinée à écraser le roi de Prusse et à ramener cet État aux anciennes limites de l'électorat de Brandebourg : tel serait le but avéré des pourparlers qu'on allait essayer de lier à Versailles. Le changement d'alliance entraînerait pour le gouvernement de l'impératrice une modification radicale de sa politique étrangère; d'une attitude purement défensive, on passerait à l'offensive.
Il y avait, en effet, une différence capitale entre les mesures de précaution à l'égard du roi Frédéric , que l'Autriche avait voulu imposer à l'Angleterre comme condition d'une action commune dans les Pays-Bas, et le projet de coalition contre la Prusse et de partage des États de cette puissance , dont il était question dans la conception hardie qu'on allait soumettre à la France.
Quand on compare les propositions faites à Hanovre par la cour de Vienne, en juin 1755, au gouvernement du roi George, avec celles que la même cour fit, à la fin d'août de la même année, au roi Louis XV, on ne peut s'empêcher de mettre en doute, sinon la loyauté de Marie-Thérèse, du moins la sincérité des sentiments que son ministre professait pour l'alliance anglaise, Kaunitz espérait peut-être,
comme l'exclamation rapportée par Keith (1) pourrait le faire croire, entraîner la Grande-Bretagne dans une guerre contre la Prusse; mais, s'il eut un instant cette illusion, la lecture de sa correspondance nous porte à croire qu'il ne la conserva pas longtemps. Plein de méfiance à l'égard de l'Angleterre, dont il devinait le penchant secret et les vues restreintes, convaincu qu'il ne pourrait jamais compter sur le concours efficace de cette nation pour la reconquête de la Silésie, le ministre autrichien dut se prêter à une tentative dans le succès de laquelle il avait peu de confiance , mais qui lui était commandée par les liens d'une union encore en vigueur , et par la reconnaissance pour les services passés. 11 est possible, il est même probable que le comte de Kaunitz, tout en s'acquittant de son devoir comme ministre des Affaires Étrangères, n'apporta pas à la négociation avec le gouvernement anglais le tact, la persévérance et la patience que nous le verrons déployer pour mener à bonne fin les arrangements avec la France.
Avant d'essayer de faire participer la cour de Versailles à l'aventure, il était indispensable de provoquer une brouille entre elle et le roi de Prusse. A cet efifet, Stahremberg reçut l'ordre de dénoncer les agissements de Frédéric, les avances qu'il avait faites à son oncle pendant le séjour de Hanovre, et les desseins qu'on lui attribuait contre la prépondérance de rinfluence catholique en Allemagne. On se flattait que ce renseignement serait de nature à inquiéter la susceptibilité et à piquer l'amour-propre du roi très chrétien, et la porte serait ainsi ouverte à l'exposé des combinaisons dirigées contre son allié infidèle. Le gouvernement de l'impératrice mettait, en effet, sur le tapis tout un plan de coalition et d'opérations militaires.
Une ligue serait constituée entre la Russie, l'Autriche,
(1) Dans une conversation avec l'envoyé anglais sur les meilleurs moyens de défendre le Hanovre, Kaunitz s'était écrié : « En attaquant le roi de Prusse, morbleu! »