LE GRAND PROJET DE L'AUTRICHE
la Suède , la Saxe et d'autres États allemands. Les possessions du roi de Prusse, attaquées par des forces dont le total se monterait à 200,000 hommes, seraient réduites aux limites de l'électorat de Brandebourg avant la g-uerre de Trente Ans; la Silésie et le comté de Glatz feraient retour à l'impératrice; les autres dépouilles seraient divisées entre les confédérés. Quant à la France, on ne lui demanderait qu'une attitude passive, tout au plus une contribution aux frais des hostilités. Comme prix de sa neutralité, on offrait au roi Louis XV un établissement dans les Pays-Bas pour son gendre l'infant don Philippe, en échange des duchés de Parme, de Plaisance et Guastalla qui seraient rendus à l'Autriche, et la cession pendant la durée de la guerre des places d'Ostende et de Nieuport. L'impératrice, enfin, s'engageait à travailler à l'entente de la France avec l'Espagne et les cours d'Italie, et promettait son appui pour assurer au prince de Conti la succession à la couronne de Pologne.
De telles propositions étaient de nature à compromettre et le gouvernement qui les faisait et celui qui les écouterait ; aussi les précautions les plus minutieuses furent-elles prises à l'effet de donner aux pourparlers un caractère des plus intimes et des plus confidentiels. Seuls, Kaunitz et son secrétaire Bender seraient chargés de la rédaction des dépêches. Le roi Louis XV aurait à désigner une personne de son entourage pour prendre connaissance des projets de l'Autriche, et pour conférer avec le représentant de cette puissance, Marie-Thérèse prenait (1) l'engagement écrit et personnel de ne rien divulguer, et de garder le secret le plus absolu sur la négociation, quel qu'en fût le résultat. Elle exigeait du roi de France une promesse semblable.
Le comte de Staliremberg, pour amorcer l'affaire et prendre contact avec Sa Majesté Très Chrétienne, devait s'a-
(1) Arneth, Marie-Thérèse, IV, p. 550, note 4SI. ,
dresser, soit au prince de Conti, que désignaient son crédit et le travail personnel auquel il était souvent appelé auprès de son royal cousin, soit à Madame de Pompadour, dont la faveur paraissait grandir de jour en jour.
L'envoyé montra la sûreté des informations qu'il possédait sur le degré d'influence des personnages de la cour française, en donnant la préférence à la marquise, pour laquelle iM. de Kaunitz lui avait remis un billet, annonçant les ouvertures de Vienne. « Nos propositions, écrivait le chancelier (1), ne vous donneront pas lieu de regretter la peine que vous aurez prise , iMadame , de demander au roi quelqu'un pour traiter avec nous. Je me flatte, au contraire, que vous pourrez me savoir quelque gré de vous avoir donné par là une nouvelle marque de l'attachement et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être etc. »
On connait aujourd'hui, dans tous ses détails, le début de l'affaire. Le récit de l'abbé de Bernis (2) ne diffère de celui que M. d'Arneth a tiré des dépêches de Stahremberg que sur des points d'importance tout à fait secondaire. D'après le diplomate français , auquel on peut se fier quand sa personne n'est pas en jeu, Louis, toujours bien disposé pour Marie-Thérèse, accepta avec joie les avances de cette princesse. L'alliance de Frédéric pesait au roi, tant à cause de la différence de religion qu'à cause des propos peu mesurés qu'on tenait à Berlin sur son gouvernement et sur sa vie privée. « Je vis, dit Bernis, qu'on était un peu choqué du ton léger que le marquis de Brandebourg prenait avec une couronne telle que celle de la France. »
L'abbé, comte de Bernis, bel esprit, académicien, auteur de poésies dont la légèreté lui fut souvent reprochée , avait été indiqué au choix du roi, encore plus par l'amitié de jyjme jg Pompadour et par l'intimité dont il jouissait auprès
(1) Arnelh, Histoire de Marie-Thérèse, t. IV, p. 550. Note 482.
(2) Mémoires et lettres du cardinal de Bernis, publiés par Frédéric Masson, 1. 1, chapitre xiv et suivants.
CONFÉRENCE DE BELLEVUE. ?.9î»
d'elle, que par les services rendus pendant son ambassade à Venise. Rentré depuis peu de temps à Paris, il venait d'être nommé en Espagne en remplacement du duc de Duras, et s'apprêtait à prendre possession de son nouveau poste, quand il fut chargé par le roi du rôle délicat de négociateur, dont il s'acquitta avec une ardeur et avec un désir d'aboutir qui ne furent pas sans nuire aux intérêts qu'il avait à défendre.
Comme on le sait, la première conférence eut lieu dans une dépendance du château de Bellevue, à Sèvres, le 3 septembre 1755, en présence de la marquise (1). On peut s'imaginer le trouble que dut éveiller, dans l'esprit de l'abbé de Bernis et de sa protectrice, le contenu de la note dans laquelle Kaunitz avait exposé les projets et résumé les vues de la cour de Vienne. « J'étais convenu avec M"° de Pompadour (2), dit Bernis, que nous ne trahirions notre pensée ni par un mot ni par un geste; la précaution était bonne, car M. de Stahremberg ne lut pas une seule ligne de son mémoire sans chercher dans nos yeux l'impression que cette lecture me faisait. J'avoue que rien ne m'a tant surpris que la manière dont l'Impératrice s'y prit pour proposer son alliance au roi ; cette princesse le supposait mécontent du roi de Prusse et instruit des négociations de la cour de Berlin avec celle de Londres, circonstance qui était encore entièrement ignorée à la cour de Versailles. »
Une copie du manuscrit de Kaunitz , relevée séance tenante par Bernis , fut soumise au roi. La réponse préparée par l'abbé, et approuvée par le souverain, fut remise à Stahremberg le 9 septembre (3) et immédiatement expédiée à Vienne; elle n'était guère de nature à satisfaire l'impératrice et ses conseillers.
(1) M™<' de Pompadour n'assista qu'à cette conférence et ne prit aucune part directe à la première partie de la négociation.
(2) Mémoires de Bernis, t. I, p. 230.
(3) Voir Arneth, t. IV, p, 398.
Sa Majesté Très Chrétienne, loin de rejeter les ouvertures qui lui étaient faites, exprimait le désir d'arriver à une entente solide avec Sa Majesté Impériale ; mais ce préambule , pour ainsi dire obligatoire , était suivi des réserves les plus formelles. On se déclarait fort étonné des accusations lancées contre le roi de Prusse , et peu disposé à y croire. Il incombait au gouvernement de l'impératrice-reine d'établir l'exactitude de ses assertions au sujet des projets qu'on attribuait à ce prince, contre les monarchies de France et d'Autriche et contre la religion catholique. A défaut de preuves les plus convaincantes, le roi ne voulait pas mettre en doute la bonne foi de son allié et repoussait toute idée de rompre avec lui.
Contre l'Angleterre, on accepterait avec plaisir le concours de la cour de Vienne. Dans ce but, il fallait faire disparaître toute cause de dissentiment entre les deux gouvernements; le moyen le plus sûr d'arriver à ce résultat serait un arrangement, par lequel les parties contractantes refuseraient toute aide à l'agresseur qui porterait atteinte à la paix d'Aix-la-Chapelle et aux stipulations de ce traité. L'on était prêt à se concerter par une convention spéciale avec les rois d'Espagne et des Deux-Siciles, au sujet de l'échange proposé pour l'infant don Philippe. La Russie et les autres puissances amies des deux couronnes pourraient être admises à l'alliance future, après accord préalable. Enfin, un article secret autoriserait la remise provisoire aux troupes françaises des places d'Ostende et Nieuport, tout en maintenant sur ces deux villes les droits de souveraineté de l'impératrice.
En résumé, le roi de France fermait l'oreille à toute insinuation contre le roi de Prusse, et demandait à l'Autriche une réserve bienveillante pour le présent, et des garanties qui ne laisseraient pas de devenir compromettantes pour l'avenir.