LE CONSEIL DU 4 FEVRIER
ces sentiments étaient vivaces, et plus la sécurité avait été grande, plus le réveil fut brusque et la surprise douloureuse.
Dans sa réception du mardi 27 janvier, Rouillé , quand Knyphausen fut introduit auprès de lui, se répandit en reproches, dont l'amertume était d'autant plus profonde que les expressions indiquaient, au moins à en juger par l'analyse de l'envoyé prussien, plutôt la tristesse que la colère, A l'audience de la semaine suivante, les nouvelles plaintes du ministre des Affaires Étrangères et le langage du contrôleur général, M. de Séchelles, ne durent pas laisser au diplomate prussien beaucoup d'illusions sur les dispositions de la cour française.
Le 4 février, c'est-à-dire aussitôt que l'on avait été fixé sur le texte et la teneur des articles de la convention angloprussienne, le conseil du roi tint une séance, dont Knyphausen fît un récit que nous avons tout lieu de croire exact, et que nous avons reproduit plus haut. Nous nous bornerons à rappeler qu'à l'exception du maréchal de Belle-Isle, tous les membres se prononcèrent contre le renouvellement du traité avec le roi de Prusse, soutenu par Nivernais , et qu'une forte minorité alla jusqu'à demander le rappel de l'ambassadeur.
Une solution aussi radicale et, ajoutons-le, dans les circonstances aussi imprudente, n'obtint pas les voix de la majorité; mais si la rupture avec la Prusse ne fut pas immédiate, elle était implicitement contenue dans le refus qu'on avait décidé d'opposer aux offres du roi Frédéric, C'est, en effet, à partir du conseil du 4- février que nous verrons la négociation avec la cour de Vienne prendre tournure , et c'est à dater de cette époque que le cabinet de Versailles se prêtera à l'examen des propositions qu'il avait jusqu'alors déclinées.
Knyphausen, dans le compte rendu qu'il envoya à son royal correspondant, mentionne vers cette époque les fré-
quentes entrevues de Rouillé et de Stahremberg ; les inquiétudes qu'il manifeste étaient fondées. Les avis de Londres, et sans doute l'indignation de Louis XV, avaient provoqué chez le ministre français, jusqu'alors fervent admirateur de Frédéric, un revirement subit, que sut exploiter avec beaucoup d'habileté l'envoyé autrichien. D'après ce dernier (1), Rouillé et Séchelles, dans les entretiens qu'ils eurent avec lui, auraient laissé voir le dépit que leur causait la conduite du roi de Prusse; de leur propre initiative, ils auraient « marqué le désir d'arriver à une conclusion avec la cour d'Autriche ; ils paraissaient s'attendre à ce que celle-ci remit sur le tapis le premier plan d'alliance. » Les discours de M. Rouillé étaient « d'autant plus significatifs, qu'ils venaient à la suite des réflexions et des délibérations qu'on avait eu le temps de faire , et qu'on avait faites, en effet, d'un mardi à l'autre ». Ces propos inconsidérés des ministres décidèrent Stahremberg à profiter « de son mieux de la conjoncture heureuse, et peut-être unique, qui se présentait, pour engager la France à entrer dans les vues que nous lui avions fait envisager par notre premier plan ».
Sur ces entrefaites, le même V février, arrive la dépêche de Vienne en date du 27 janvier, et par conséquent rédigée et expédiée (2) avant connaissance de la signature du traité de Westminster. Stahremberg se demande tout d'abord s'il ne passera pas sous silence des notes dont le contenu ne répond plus à la situation. Mais, après réflexion, il se ravise; Remis dine chez lui ce jour; il saura la venue du courrier; mieux vaut agir ouvertement et s'assurer le bénéfice de la franchise. Il expose au diplomate français que, les circonstances étant profondément modifiées, il ne pouvait suivre des instructions qui ne tenaient pas compte
(1) stahremberg à Kaunitz, 7 février 1756. Archives de Vienne.
(2) Il ne peut y avoir doute à cet égard; Stahremberg, dans sa dépêche, le dit en propres termes.