BERNIS ET STAHREMBERG
du rapprochement de la Prusse et de l'Angleterre; le changement de front de Frédéric, en détruisant la principale objection à une action commune de l'Autriche et de la France, indiquait la nécessité de reprendre l'examen du grand projet d'août 1755. Dans ces conditions, il devait attendre de nouveaux ordres de sa cour ; cependant, pour lui donner Mue preuve de la bonne foi de l'impératrice et de son désir d'entente, il mettrait sous ses yeux la dépêche qu'il venait de recevoir.
Bernis, tout en se montrant très touché de cette marque de confiance, très heureux des bonnes dispositions du cabinet impérial, fut beaucoup plus discret que son chef dans ses appréciations des procédés du roi de Prusse; et peu enclin à se placer sur un nouveau terrain de négociations. Peut-être regrettait-il le plan de neutralité et de garantie européenne dont il était l'initiateur, et dont l'acceptation par 'la cour de Vienne lui semblait pouvoir être obtenue, malgré les réserves importantes que nous avons signalées. Peut-être lui paraissait-il dangereux d'abandonner un résultat presque certain , pour revenir à l'étude d'une conception , grandiose sans doute , mais qui soulevait des questions multiples et ardues.
Quels que fussent les motifs auxquels obéit l'abbé de Bernis, il se montra beaucoup plus habile que son ministre ; il affirma à son interlocuteur que le roi son maître « ne s'était encore ouvert vis-à-vis de personne sur ce qu'il pensait du traité conclu entre les cours d'Angleterre et de Prusse;... que le roi de Prusse cherchait à donner à sa démarche la tournure la plus favorable qu'il fût possible; que l'offre que faisait ce prince de renouveler le traité de 1741, pouvait faire croire qu'il n'y avait dans le traité nouvellement conclu rien de contraire à ses anciens engagements. » Il ajouta qu'il fallait attendre les dépêches de Nivernais et les avis qui parviendraient de toutes parts, pour avoir des indications plus précises ; il promit enfin
d'en référer au roi et d'apporter une réponse catégorique.
Dans un billet du 27 janvier, Kaunitz avait écrit : « J'entrevois la plus belle perspective du monde pour les deux cours, et il n'est rien que je n'ose espérer, pourvu qu'où vous êtes on y aille d'aussi bon jeu qu'on ira ici ; . . , et qu'on n'imagine pas de vouloir jSnasser comme par le passé, attendu que ce serait le moyen de tout gâter, et vis-à-vis de ma cour et vis-à-vis de moi. » Il faut supposer que Stahremberg considéra que cet avis, excellent pour les diplomates français, ne s'appliquait pas à leur collègue autrichien; car, en attendant de nouvelles instructions de Vienne, il employa toutes les ressources de son esprit à confesser les conseillers de Louis XV sans se compromettre lui-même. Il eut des conférences avec (1) Rouillé, Séchelles et Bernis, « chacun des trois en particulier » ; il mit « toute son attention à conserver l'avantage... en obligeant pour ainsi dire cette cour à parler la première et à revenir comme d'elle-même aux premières propositions ».
Les entrevues avec Bernis se multiplient. Tout d'abord, ce dernier ne parle que de l'union des deux cours et relègue au second plan les points qu'il appelle « accessoires, c'est-à-dire les avantages à se faire réciproquement (par quoi on entendait l'abandon de l'alliance du roi de Prusse d'une part, et celui de la cession ou de l'échange d'une partie des Pays-Bas de l'autre) ».
Stahremberg réplique que (( l'accessoire » de Bernis « devait bien plutôt, par le changement des circonstances, être envisagé comme le point fondamental de la négociation ». Tout en déclinant (( déjouer le rôle d'accusateur du roi de Prusse, il ne perd néanmoins aucune occasion de relever sans affectation, et par manière de discours, tout ce qu'il y avait d'odieux, de suspect, d'offensant et de contraire aux intérêts de la France dans la nouvelle alliance » du roi de
(1) Stahremberg à Kaunitz, 16 février 1756.