BERNIS MODIFIE SON LANGAGE
Prusse. Cette conduite m'a si bien réussi (1), écrit-il, que je suis enfin parvenu, après différentes gradations, à faire absolument changer de langage au ministère d'ici sur le compte de ce prince. » L'abbé de Bernis, très renfermé d'abord, modifie complètement son ton, et se livre peu à peu à la critique de Frédéric, « dont on reconnaissait à pleine mesure l'ambition , la mauvaise foi et les vues dangereuses. » Oubliant sans doute les expressions dont il s'était servi quelques jours auparavant, il ajoute que « rien ne pouvait excuser la démarche qu'il (le roi de Prusse) venait de faire, et tout portait à croire que le traité contenait des articles secrets de la plus grande conséquence, puisque, sans un très grand intérêt, ce prince n'aurait sûrement pas risqué de perdre l'alliance de la France. On était ici aussi outré et indisposé contre lui que nous pouvions l'être... On était très décidé, dit-il, de ne pas renouveler le traité de 174-1 , et de ne faire aucun compte de tout ce que le roi de Prusse pourrait tenter pour amuser cette cour ou pour lui en imposer davantage. »
De ce commentaire, si différent de celui qu'on avait fait jusqu'alors, et de la promesse de lui communiquer « les notions que l'on recevrait de Berlin, soit par les dépêches du duc de Nivernais, soit par les sollicitations du baron de Knyphausen » , Stahremberg augure bien de la suite des négociations. Ce fut, en effet, vers cette époque que Rouillé autorisa le duc de Nivernais à quitter Berlin, en invoquant le prétexte de son mauvais état de santé. Les lettres de rappel jointes à la dépèche ministérielle portent la date du 19 février. L'ambassadeur, on le sait, n'interpréta pas dans le sens d'un ordre formel la permission qui lui avait été accordée, et continua ses conférences avec Frédéric jusqu'à l'arrivée, dans les derniers jours de mars, d'un billet qui n'admettait plus de malentendu.
(1) stahremberg à Kaunitz, 16 février 1756.
Cependant, le cabinet français semble hésiter encore; on est lié avec la Prusse par les traités de 1741 et de 1745, dont le premier expire en juin 1756 et dont le second est en force jusqu'à l'été de 1757. Ne pourrait-on laisser passer ces échéances avant de contracter une alliance avec l'Autriche? La réciprocité revient sur le tapis. Stahremberg s'évertue en vain à expliquer que le cas de l'Angleterre n'est pas celui de la Prusse; Bernis refuse de se rendre à ce raisonnement. D'autre part, l'envoi à Berlin de Valory, dont cependant « on fait peu de cas ici », l'éloge qu'on lui fait des sentiments français du prince de Prusse , frère du roi et héritier de la couronne, marquent bien les tendances contradictoires des ministres de Louis XV.
Le 27 février, l'envoyé est à même de transmettre à Kaunitz des résultats plus encourageants. L'abbé de Bernis, après avoir de nouveau appuyé sur la condition préliminaire et indispensable de la réciprocité, et exigé de son interlocuteur une note à ce sujet, s'est enfin décidé, en attendant les nouvelles instructions de Vienne, à aborder la discussion des principaux articles du grand projet qui avait été le point de départ de toute l'affaire, et qui, on se le rappelle, avait été jusqu'alors résolument écarté par la cour de Versailles.
A propos de la candidature au trône de Pologne du prince de Conti, que l'Autriche avait offert de soutenir, Bernis désavoua les vues qu'on attribuait à son maître; il pouvait assurer « que le roi ni son ministère n'avaient aucune part à de telles démarches ». On se contenterait, lors de la mort du roi Auguste, de s'entendre avec la cour de Vienne sur le choix de son successeur. Quant à l'agrandissement aux dépens de la Prusse des autres puissances que l'impératrice voulait embrigader dans la ligue, « on ne voyait ni la nécessité ni la possibilité d'entrer en aucun concerta cet égard, et réellement on aimerait mieux renoncer à tout que d'y consentir »,