ON REVIENT AU GRAND PROJET
Le point capital du débat pour le diplomate autrichien était la participation de la France à l'attaque contre la Prusse. Il donna lieu à une discussion des plus vives; mais c'était déjà un immense progrès d'avoir pu provoquer, sur cette question, un échange d'idées môme divergentes. Bernis acceptait bien la renonciation passive, mais ne voulait pas entendre parler d'une action offensive de la France contre son ancien allié. « Le roi, répétait-il, était décidé d'en agir avec le roi de Prusse de la même façon que nous agirions avec l'Angleterre. »
Des conversations qui s'engagèrent, l'envoyé tira sur les vues du gouvernement de Louis XV la conclusion suivante (1) : « Quant à la substance, il est certain que l'on entre non seulement au moins en partie dans nos vues contre le roi de Prusse, et que l'on consent à ce que nous lui reprenions avec le secours de la Russie les États qu'il nous a enlevés , mais que même on ne fera pas difficulté de concourir efficacement à l'exécution de ces vues en nous fournissant des secours en argent dont nous pourrons avoir besoin. » Pour le moment, on n'irait pas plus loin; le cabinet français ne consentirait pas au démembrement de la Prusse que désirait l'Autriche. L'abbé de Bernis « me déclara que le roi ne se prêterait jamais à cette proposition ».
A Vienne, les affaires étaient beaucoup moins avancées qu'à Paris, La lenteur des communications, qui exigeaient un délai de plus de sept jours pour le voyage des courriers, ne permit pas de recevoir en temps utile les dépêches que nous venons de résumer. Aussi les instructions expédiées par Kaunitz le 22 février laissaient-elles encore au gouvernement de Louis XV le choix de poursuivre les pourparlers, soit sur la base de l'alliance offerte en premier lieu, soit sur celle beaucoup plus restreinte de la
(1) Stahremberg à Kaunitz, 27 février 1786.
convention de neutralité , mise en avant parla France, en novembre et décembre 1755.
Tout d'abord les négociateurs français écartèrent la dernière alternative. Bernis, quoique personnellement favorable à la proposition dont il était l'inspirateur, dut répondre au nom du roi (1) « que nous étions trop avancés , pour pouvoir nous contenter de ne faire que si peu de chose » , que la France ne commettrait pas d'hostilités contre l'Autriche, et qu'une déclaration à cet effet suffirait, « sans qu'il fût besoin d'avoir recours à un traité, qui attirerait l'attention de l'Europe et ferait soupçonner d'autres arrangements secrets ».
Malgré la préférence ainsi marquée pour l'adoption ou tout au moins l'examen du grand projet, Staliremberg ne dissimule pas l'inquiétude que lui occasionnent les entrevues de Nivernais avec le roi de Prusse. Tenu au courant de tous les incidents de la mission, il en fait part à sa cour. C'est ainsi qu'à Vienne on fut informé des conversations de Potsdam, des raisons invoquées par Frédéric pour sa justification, de l'ouverture en présence de l'ambassadeur du coffret contenant la ratification du traité de Westminster. Rouillé poussa les confidences jusqu'à raconter à l'Autrichien « son mécontentement » du parti que M. de Nivernais a pris, et son étonnement « de ce que le ministre n'avait pas mieux compris le sens de la lettre qu'il lui avait écrite pour le faire revenir ».
« Les avances du roi de Prusse, ajoute Stahremberg en guise de commentaire, n'ont pas laissé que de faire impression sur l'esprit de M. de Nivernais, et peut-être aussi sur celui de M. de Rouillé. Ce dernier m'a paru tout à fait disposé à croire que le traité de Londres ne renfermait aucun article secret, et, ce qu'il y a de plus fâcheux et de plus incompréhensible, il persiste toujours à soutenir qu'il
(1) Stahremberg à Kaunilz, 11 mars 1756.