‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 145 sur 249 · BERNIS ET ROUILLE · texte numérisé non relu

BERNIS ET ROUILLE

ne peut y avoir d'intelligence sincère entre TAngleterre et le roi de Prusse ; que ce prince ne peut trouver ni sûreté ni avantage dans toute autre alliance que celle de la France, et que la France, au contraire, ne peut jamais rien avoir à craindre de sa part. Ce raisonnement si faux, si mal fondé , et qui cadre si peu avec la résolution ([u'on a prise et qui m'a été déclarée et confirmée encore depuis , de vouloir abandonner l'alliance du roi de Prusse et de concourir même aux frais de la guerre que nous aurons à lui faire, me donne, je l'avouerai, beaucoup à penser, et me cause souvent de très grandes inquiétudes. Je crois pouvoir entrevoir que M. de Rouillé (ou pour mieux dire l'abbé La Ville, qui le guide dans tout ceci) et M. de Bernis ne sont pas tout à fait d'accord dans leurs principes.

« Le premier de ces ministres, quoique porté très sincèrement pour l'établissement d'une bonne union entre nos deux cours, voudrait néanmoins, selon toutes les apparences, que ce ne fût pas aux dépens du roi de Prusse. U lui est même échappé dans nos conversations, ces jours passés, de me dire que le roi de Prusse était un allié nécessaire de la France M. de Bernis, au contraire, me parait se rapprocher beaucoup davantage de nous; il trouve plus à redire et voit beaucoup plus à craindre que M. de Rouillé à la conduite passée et présente du roi de Prusse. Il est, d'ailleurs, trop clairvoyant pour ne pas reconnaître que nous ne pourrons jamais consentir que la France garde des ménagements pour ce prince , et que tant qu'elle les gardera, la nouvelle alliance ne pourra jamais être envisagée, de notre part, comme un ouvrage bien solide. U s'opposera toujours fortement à la destruction totale du roi de Prusse, mais ce sera, je crois, par des principes tout à fait différents de ceux de M. de Rouillé. »

Les citations que nous venons de faire dépeignent bien les embarras de la cour de Versailles et les défiances réciproques des deux diplomaties. A Paris, le premier mouve-

ment de colère passé , on hésite à rompre avec l'ancien ami avant d'être bien sûr du nouveau ; on devine les visées ambitieuses de l'impératrice ; on craint de se laisser entraîner à sa suite dans une entreprise dont l'esprit serait en contradiction avec les errements séculaires de la France, et on ne veut s'y décider que moyennant des avantages territoriaux assurés, et un concours tout au moins moral contre l'Angleterre. L'envoyé autrichien, au contraire, interprète fidèle des intentions de sa souveraine, ne perd jamais de vue le véritable but de la cour impériale : brouiller la France et la Prusse d'abord, amoindrir la Prusse ensuite. Sans doute le grand projet de l'alliance offensive serait le meilleur; mais, à son défaut, il se contenterait d'un accord défensif, au besoin d'une convention de neutralité. Il connaît la faiblesse des conseils de Louis XV, le désir de la paix, qui a survécu à tous les affronts que l'Angleterre a infligés à la dignité royale; il a peur d'une transaction avec cette puissance, d'un revirement en faveur de la Prusse; il ne veut s'engager qu'à bon escient, et tout en faisant miroiter aux yeux de ses collègues français les immenses avantages que leur pays retirerait de l'union avec l'Autriche, il se dérobe quand il s'agit de les préciser et surtout de les coucher sur le papier.

Dans ses efforts patriotiques pour faire pencher la balance du côté de son pays, Stahremberg fut admirablement servi par la divergence de vues et de caractères des deux plénipotentiaires français. Tandis que Rouillé, moitié par timidité naturelle, moitié par jalousie de l'homme dont il enviait le rôle et soupçonnait le but, n'acceptait, qu'à son corps défendant, une orientation politique qu'il n'avait pas imaginée et à laquelle il découvrait des dangers de tout genre. Bernis faisait concorder son intérêt et ce que nous appellerons ses convictions , en soutenant avec enthousiasme le nouveaus ystème. En lui, l'Autrichien trouvait, pour la discussion, sinon un confident et un alHé,

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