ILLUSIONS DU CABINET FRANÇAIS
alliance avec la France était plus que jamais indispensable à la politique autrichienne pour la préparation des grands desseins de Marie-Thérèse et de son ministre; la réponse qu'ils firent aux propositions russes en est la preuve péremptoire; leur correspondance avec Stahremberg le démontre. En avril, comme en février 1756, ils eussent accepté des conditions beaucoup moins avantageuses, voire même une simple convention de neutralité; l'essentiel pour eux était la constatation publique d'un accord avec la France, bien plus que les termes de cet arrangement.
Que dire maintenant des raisons qui dictèrent la conduite des ministres français? La meilleure excuse qu'on peut invoquer en leur faveur est qu'ils se firent une illusion complète sur les conséquences de l'acte qu'on venait de signer. Dans leur pensée, l'alliance défensive avec l'Autriche devait assurer la paix sur le continent. Bernis fut probablement seul à entrevoir la gravité des concessions accordées à Marie-Thérèse, à croire à la possibilité d'une entente sur le traité secret, dont on avait si longuement discuté les clauses, et dont l'instrument public qu'on venait de conclure n'était, de l'aveu de tous, que le préambule. Rouillé , ses collègues, le roi lui-même, entendaient faire traîner une négociation dont l'objectif, malgré son aspect séduisant, paraissait peu réalisable. Ils négligèrent l'avenir, dont ils ne voyaient pas les dangers, pour s'attacher à l'œuvre présente, qui leur offrait la double satisfaction de venger l'amour-propre royal des procédés de Frédéric, et de faire comprendre à cet allié présomptueux qu'on pouvait se passer de lui. Ils s'imaginèrent que la garantie consentie à l'impératrice , que la promesse de secours effectifs attachée à cette garantie, suffiraient pour arrêter les velléités belliqueuses que l'on prêtait au remuant roi de Prusse. Jamais ce prince, souverain d'un petit État de cinq millions d'âmes, n'oserait, sans l'appui de la France,
s'attaquer à l'Autriche, soutenue par les forces de l'Empire et appuyée par la Russie. On était prêt à continuer les pourparlers avec la cour impériale; on accepterait, au besoin , l'établissement de l'infant dans les Pays-Bas et un agrandissement de territoire français dans les Flandres, comme prix de la neutralité qu'on entendait g-arder dans l'entreprise méditée contre la Prusse; mais, à prendre les armes contre l'ami de la veille, à devenir l'une des parties principales dans le conflit qui pourrait naître en Europe , on n'y songeait guère. On avait voulu une victoire diplomatique , qui fût à la fois la revanche du traité de Westminster et la réponse à la trahison de Frédéric : cet objet était acquis ; il faisait honneur à l'habileté des ministres , il flattait la vanité du roi; c'était beaucoup, en tout cas c'était assez pour le moment. C'est bien ce sentiment qu'exprimait Louis XV quand il félicita Bernis (1) « d'avoir fini l'ouvrage dont il avait le plus désiré la confection ».
Dans la correspondance des diplomates étrangers accrédités à la cour de France , nous trouvons les traces nombreuses de l'impression que nous avons cherché à dépeindre. Knyphausen écrivait (2) que le traité de Versailles était considéré comme devant affermir la paix sur le continent; il insistait sur le mécontentement du militaire et notamment du comte d'Argenson, ministre de la guerre; il attribuait le succès des propositions autrichiennes au désir de jyjme ^Q Pompadour de « maintenir le roi dans l'inaction et dans la dissipation continuelle, dont une guerre de terre l'eût infailliblement tiré. » « Le traité conclu avec la cour de Vienne, mande, à la date du 6 juin, le ministre saxon M. de Vitzthum (3) , cause dans le pays une joie infinie et console parfaitement de l'abandon du roi de Prusse,
(1) Bernis, Mémoires, t. I, p. 272.
(2) Knyphausen à Frédéric, 7 juin 1756. — Correspondance politique, t. XII, p. 424.
(3) Vilzthum, Die GeJieimnisse der Suchsischen Cabinets, t. I, p. 346.