ACCUEIL DU TRAITÉ A VIENNE
auquel on croit que cette alliance fera beaucoup de peine. » L'envoyé suédois à Paris, Bung-e (1) , qui était très bien informé, comme on l'a déjà vu, sur l'état de l'opinion, fait, de son côté, une analyse fort intéressante des vues politiques du cabinet français. « J'étais persuadé que la France ne permettrait pas à la cour de Vienne d'entreprendre quelque chose contre le roi de Prusse; je basai cette opinion sur le désir sincère de Sa Majesté Très Chrétienne de maintenir la paix sur le continent , et sur la conviction que Sa Majesté l'Impératrice ne pourrait attaquer le roi de Prusse qu'en cas de guerre générale... Mais aujourd'hui l'espoir de détacher la Russie des intérêts anglais a fait naître l'assurance que la cour de Vienne, avec le concours de la Russie , pourra très facilement mettre à exécution les projets contre la Prusse et réduire Sa Majesté Prussienne à ses anciennes possessions, sans qu'un conflit général s'en suive. Cette idée, qui a été exprimée ici par des personnes des mieux renseignées, m'a paru devoir vous être communiquée... Ce projet de la cour de Vienne n'est pas susceptible d'une action immédiate, à cause des engagements qui existent encore entre la France et le roi de Prusse, et parce que ladite cour, en manifestant trop tôt ses intentions, inspirerait à Sa Majesté Très Chrétienne des doutes sur la sincérité de ses déclarations pacifiques. Selon toute probabilité cependant, le courant actuel des événements conduira tôt ou tard au but visé par la cour de Vienne; en attendant, cette dernière fait tout ce qu'elle peut pour augmenter le froid qui existe entre la cour d'ici et le roi de Prusse. »
Dans l'entourage de l'impératrice , la nouvelle du traité fut aussi bien accueillie qu'à Versailles. Aussitôt les signatures apposées, les pièces furent envoyées à Vienne en double expédition; le courrier français eut la bonne for-
(1) Bunge à Hopken, 25 juin 1756. Newcastle Papers.
tune de devancer son collègue, et l'ambassadeur, M. d'Aubeterre, put annoncer le 9 mai au comte de Kaunitz l'heureuse issue d'une négociation dont il apprenait en même temps l'existence et le dénouement.
« Leurs Majestés ne m'ont pas parlé, écrit-il à Rouillé (1) ; mais, le 13, l'impératrice, en sortant de son appartement pour aller dîner, me fît en passant un petit clin d'œil... M. de Colloredo (2) parait fort satisfait, mais celui qui parait le plus content, c'est M, de Khevenhûller. Il ne parait pas qu'aucun des ministres étrangers se doute ici de la conclusion de ces traités. »
Stahremberg, dont l'habileté et le savoir-faire avaient grandement contribué aux résultats obtenus par l'Autriche, reçut les chaleureux éloges de son chef qui, évidemment, n'était pas sans inquiétude sur l'effet à Vienne des retards de l'affaire, « J'ai été bien aise pour bien des raisons, mon cher comte, lui écrit Kaunitz le 19 mai, que vous soyez parvenu enfin à signer notre traité, attendu que, si on avait hésité sur cet objet, sur lequel assurément il y avait plus à penser pour nous que pour la France, j'aurais eu naturellement bien de la peine à me flatter de plus grandes idées, et beaucoup plus encore à empêcher que d'autres ne perdent entièrement courage, et ne désespèrent de pouvoir jamais rien faire de grand et de solide avec la cour où vous êtes... Empêchez, pour Dieu, si vous le pouvez, qu'on ne s'occupe de minuties; ce serait le vrai moyen de tout gâter en ce moment-ci. »
jyjme ^Q Pompadour, dont l'influence avait beaucoup servi à aplanir les derniers obstacles, et qui s'attribua, non sans raison, une large part dans le succès, ne fut pas oubliée dans les félicitations de la cour de Vienne. L'envoyé
(1) D'Aubelerre à Rouillé, 19 mai 1756.
(2) D'après les dépêches de Keilh , Colloredo aurait été opposé au nouveau système et serait resté partisan de l'alliance anglaise. Voir aussi à ce sujet Schaefer, Geschichte des sieben Jàkr. Krieges, 1. 1, p. 158.