MARIE-THERESE ET KEITH
les bras de la France. » Sa Majesté répondit avec vivacité : « Point entre les bras, mais à côté de la France. »
(( L'Impératrice me dit aussi qu'elle n'avait encore rien signé avec la cour de Versailles, mais qu'elle ne répondait pas de ce qui pourrait se faire; mais quoi qu'il arrivât, elle pouvait me donner sa parole d'honneur, qu'elle ne s'engagerait à rien de contraire aux intérêts du roi George, pour lequel elle avait une estime et une amitié sincères ».
Au cours de cet entretien qui dura fort longtemps et qui roula sur les sujets les plus variés, Marie-Thérèse revint à plusieurs reprises sur ses griefs contre l'Angleterre et sur l'isolement dans lequel elle se trouvait. Elle était obligée de mettre au premier rang de ses soucis la protection de ses États héréditaires, qui devait passer avant celle d'une possession éloignée comme les Pays-Bas. Du côté de l'Autriche, elle n'avait réellement que deux ennemis, la Porte et le roi de Prusse. Elle espérait que tant que la czarine et elle maintiendraient l'excellente entente qui existait entre leurs cours, « le monde verrait que les deux impératrices étaient en état de se défendre, et n'auraient pas à s'effrayer des attaques de leurs ennemis, quelque puissants que fussent ces derniers. »
Marie-Thérèse, en affirmant à Keith, le 13 mai, qu'elle n'avait encore rien signé avec le gouvernement de Louis XV, avait évidemment pris modèle sur les procédés de son rival le roi de Prusse; son assertion, peut-être exacte au point de vue matériel de la signature à apposer sur les pièces arrivées de Paris, n'était plus véridique au point de vue moral. Nous avons vu, en effet, par la dépêche de M. d'Aubeterre, que le texte du traité de Versailles était à Vienne depuis quatre jours ; l'impératrice en avait certainement pris connaissance, et même, s'il faut en croire le récit de l'ambassadeur français, n'avait pas réprimé la satisfaction que lui causait la conclusion de l'arrangement.
Quoi qu'il en soit de ce détail plutôt curieux qu'impor-
tant des mœurs diplomatiques de l'époque, il faut reconnaître que la cour de Vienne usa pendant longtemps des plus grands ménagements à l'égard du roi George. Elle se refusa à prendre vis-à-vis de ce souverain l'attitude hostile qu'elle imposa à la France à l'égard de la Prusse , fit tous ses efforts pour empêcher l'invasion du Hanovre , et ne céda sur cet article que plusieurs mois après le commencement de la guerre.
Dans la lettre confidentielle (1) qui accompagnait le compte -rendu de ses audiences, Keith raconte tous les moyens qu'il mit en œuvre pour agir sur Marie-Thérèse : leçons d'histoire contemporaine à l'aînée des archiduchesses , démontrant la perfidie de la France et les bons offices de l'Angleterre à l'égard de l'Autriche; conversations de Wosner (2), partisan zélé de l'alliance britannique, avec le baron Koch, secrétaire du cabinet de l'impératrice; intrigues auprès du Père Petermann, confesseur jésuite de Sa Majesté; conciliabules avec Colloredo et la plupart des autres membres du conseil, fort opposés, d'après l'Anglais, à l'accord avec la France. Tous les expédients de l'envoyé échouèrent devant l'influence de Kaunitz, « qui malheureusement a pris possession comme par magie de l'esprit de l'Impératrice et je crois aussi de l'Empereur, si bien qu'ils ne voient que par ses yeux et n'entendent que par ses oreilles... En résumé, Milord, c'est Kaunitz et Kaunitz seul qui est l'auteur de tout le mal ; tant que l'illusion tiendra et qu'il conservera la confiance de Leurs Majestés, rien de bon n'arrivera ici; et malheureusement il y a toute probabilité qu'il jouira de cette confiance assez longtemps , pour que nos affaires aillent à la ruine sans espoir de retour ».
(1) Keith à Holdernesse. Particulière et secrète, 16 mai 1756. Record Office.
(2) Wosner, ancien ambassadeur d'Autriche à Londres, revenu à Vienne, était l'ami et le confident de' Keith. 11 mourut en 1767, à l'âge de quatrevingts ans.
EMBARRAS DKS HOLLANDAIS. 347
La réponse officielle de l'impératrice-reine , dont Keitii s'était plaint si vivement , était rédigée en termes dont le ton , à la fois gourmé et sarcastique , ne dissimulait guère les sentiments de dépit et d'amertume qu'avait suscités à Vienne le traité de Westminster. On informait le gouvernement anglais « que Sa Majesté l'Impératrice avait été fort sensible à l'attention que Sa Majesté Britannique a bien voulu lui témoigner, en lui faisant communiquer, le 7 avril, le traité qu'elle a signé avec Sa Majesté Prussienne le 16 janvier de l'année présente; que cependant, Sa Majesté Impériale rie pouvait pas dissimuler que la limitation de la neutralité aux seuls pays d'Allemagne l'avait un peu surprise , comme par là elle se trouvait exposée à un danger visible; qu'au reste, Sa Majesté l'Impératrice qui souhaite toujours tout le bien imaginable à Sa Majesté Britannique, désire beaucoup que l'Angleterre, ainsi que l'électorat de Hanovre, puisse retirer du traité en question tous les avantages que Sa Majesté Britannique en espère. »
En Hollande , les affaires de l'Angleterre n'avaient pas pris bonne tournure. Depuis le commencement de l'année, la république se trouvait fort embarrassée entre les demandes de secours, que le colonel Yorke appuyait sur le texte des conventions existant avec la Grande-Bretagne , et la déclaration de neutralité que les envoyés français, le vicomte d'Affry et le marquis de Bonnac, étaient chargés d'exiger. Les Hautes Puissances opposèrent à la requête anglaise les moyens dilatoires que leur fournissait la procédure compliquée des rouages provinciaux. A la cour de Versailles, elles répondirent (1) qu'on n'avait aucune intention de se mêler à un conflit qui ne les regardait pas ; on espérait que « le territoire de la république et celui des Pays-Bas qui leur sert de barrière », seraient à l'abri de toute insulte ; on se flattait enfin que les hostilités ne se-
(1) Bonnac à Bioglie, 17 février 1756. — Correspondance secrète.
raient pas étendues au continent de la Grande-Bretagne et de l'Irlande , « objet qui intéresse essentiellement la république. »
L'introduction des Pays-Bas, et plus encore la mention du royaume d'Angleterre et d'Irlande dans la déclaration, firent mauvais effet à Versailles. « Je vois bien, dit Rouillé au représentant hollandais M. de Berkenrode (1) , que le parti anglais et celui du stathouder sont toujours les plus forts; je crains bien que la république ne se conduise mal, comme dans la dernière guerre , dont elle aurait porté tout le fardeau, si heureusement la paix ne s'était conclue. » Une réponse officielle, conçue en termes courtois mais précis, vint bientôt confirmer les paroles du ministre.
D'autre part, Yorke devenait de jour en jour plus insistant. Les vaisseaux anglais étaient arrivés à Helvoetsluys, pour prendre à bord les 6,000 hommes de troupes que la Hollande s'était engagée, par les traités de 1678 et de 1716, à fournir à l'Angleterre sur réquisition de cette puissance. C'est avec raison que Bonnac pouvait dire (2) : « Cette nation-ci, pressée également par la France et l'Angleterre, ne sait quel parti prendre. Elle voudrait bien ne nous pas déplaire , et voudrait aussi ne pas manquer à TAngleterre, qui la menace d'abîmer son commerce. »
En attendant, et sans froisser ni l'un ni l'autre des gouvernements voisins, il fallait gagner du temps; la demande du roi George fut soumise aux États des sept provinces, qui auraient à se prononcer avant que les États Généraux pussent s'occuper de la question. On obtint ainsi un premier résultat; les bâtiments anglais, fatigués d'une station qui menaçait de se prolonger, firent voile pour Stade, à l'effet de transporter en Angleterre le corps hanovrien appelé à participer à la défense du royaume
(1) Dépêche de Berkenrode datée de Paris, 19 février 1756. — NewcasHe Papers.
(2) Bonnac à Broglie, 11 mars 1756. — Correspondance secrète.