PROPOSITIONS DE LA RUSSIE A L'AUTRICHE
que ses ministres ont très peur de nous voir préférer l'alliance de ce prince. »
Quelque bien informé que fût Williams, et quels que fussent ses soupçons sur les agissements de son collègue et ancien ami Esterhazy, il parait avoir ignoré les négociations secrètes qui avaient été entamées par son entremise avec le cabinet russe. Le 10 avril, avait eu lieu (1), entre le représentant de l'Autriche, Bestushew et Woronzow, une conférence , dans laquelle on jeta sur le papier les bases d'une union offensive des deux cours contre le roi Frédéric. Chacune des parties contractantes mettrait en ligne une armée de 80,000 hommes; l'attaque devait être simultanée, et les hostilités seraient continuées jusqu'au recouvrement, par l'Autriche, de la Silésie et de Glatz, et jusqu'à la conquête, par la Russie, de la Prusse royale ; cette province serait cédée à la Pologne, en échange de la Gourlande et de la Saraogitie; l'on rechercherait le concours de la Suède et de la Saxe, en promettant à la première la Poméranie prussienne , à la seconde la ville et le district de Magdebourg.
Un projet de pareille envergure était prématuré : la cour de Vienne n'entendait pas aller si vite en besogne, et Kaunitz dut écrire à son ambassadeur (2) que la cour de Russie montrait trop d'ardeur et qu'une telle impétuosité gâterait les affaires. L'appui de la France n'était pas assuré, et, tant qu'on n'aurait pas traité avec cette puissance, il serait dangereux d'éveiller les craintes de la Prusse et de l'Angleterre par un arrangement précipité.
Quelques jours après, c'est la diplomatie française qui entre en lice. Williams annonce le retour à Pétersbourg du chevalier Douglas, émigré écossais qui passait pour être un émissaire secret du gouvernement de Louis XV, et qu'on
(1) Arneth, Histoire de Marie-Thérèse, t. V, p. 46.
(2) Kaunilz à Esterhazy, 22 mai 1756 (Arnelh, t. V, p. 47 et notes).
croyait chargé de sonder le terrain pour la reprise des relations entre les deux cours. La situation de l'envoyé anglais devient de plus en plus gênée : non seulement il a à lutter contre les démarches d'Esterhazy, qui se joint à Douglas pour battre en brèche l'alliance anglo-russe, contre les intrigues du favori en titre de la czarine, le comte Schuwalow, mais il ne peut se mettre d'accord avec le grand chancelier sur l'interprétation du traité de subsides. C'est en vain que, pour obéir aux instructions de son gouvernement, il retourne la fameuse déclaration. Cette pièce est aussitôt expédiée au prince Gallitzin, à Londres, avec ordre de la reporter au ministère anglais.
Williams confie ses embarras à son chef (1); il ne prévoit pas cependant que l'impératrice de Russie, malgré sa haine contre le roi de Prusse, lui déclare la guerre, car elle sait fort bien qu'elle n'a pas de généraux à mettre à la tête de ses armées, et ses ressources financières ne lui permettraient pas de soutenir une campagne sans subvention étrangère. « Il faut ajouter, continue-t-il, que les conseils de cette cour sont toujours dans l'indécision, et que l'on change de résolution tous les deux ou trois mois. »
Cette dépèche se croisa avec une lettre (2) de Londres, qui annonçait la signature du traité de Versailles , et qui invitait l'envoyé anglais à obtenir du cabinet de Pétersbourg la condamnation de la politique de Kaunitz et une intervention à Vienne dans ce sens. Holdernesse rappelle et résume les efforts faits par l'Angleterre pour s'assurer l'appui de l'Autriche. « Il fut bientôt manifeste, dit-il en guise de conclusion , que notre roi ne pouvait espérer le concours de la cour de Vienne dans son conflit avec la France, à moins de s'engager à des mesures violentes contre le roi de Prusse... J'en appelle à l'opinion de tout
(1) 'Williams à Holdernesse, 5 juin 1756.
(2) Holdernesse à "Williams, 28 mai 1756.