DECOURAGEMENT DE NEWCASTLE
taillon à envoyer en Amérique ou dans la Méditerranée
Que faut-il faire? Conclure la paix avec la France aujourd'hui? Nous ne pouvons, nous n'osons pas le faire! La folie de la nation, la faiblesse et la méchanceté de nos alliés nous ont menés aux difficultés présentes. »
Newcastle se demande quels États il serait possible de faire entrer dans la coalition quil voudrait organiser. La Russie vient en première ligne , mais les affaires vont très mal à Pétersbourg : la czarine prétend limiter son engagement à une action contre le roi de Prusse; cependant, comme elle ne dénonce pas le traité de subsides , il sera peut-être possible d'obtenir son concours contre la France, mais « cela nous coûtera cher ».
Une fois l'accord rétabli entre l'Angleterre et la Russie , « le roi de Prusse se joindrait volontiers à nous, » et l'Espagne, la Sardaigne prendraient aussi parti, pour se prémunir contre les dangers que leur réserve l'union de la France et de l'Autriche.
La république de Hollande, gouvernée par la fdle du roi d'Angleterre, ne laissera pas « échapper cette occasion de défendre son territoire, son indépendance et sa religion ». Avec les contingents des petits princes allemands , de la Saxe et de la Ravière , avec l'aide de la Suède qui se laissera entraîner, avec les armées de la Russie et de la Prusse, on pourra constituer des forces suffisantes pour résister aux attaques de la France et de sa nouvelle alliée. « Je l'avoue, ajoute prudemment Newcastle, ce projet est gros, difficile et coûteux, et peut-être peu pratique. »
Tandis que le ministre anglais se désole et se creuse la tête pour imaginer des combinaisons, auxquelles il est obligé de reconnaître lui-même des chances bien faibles de succès, Frédéric a une tout autre attitude. Depuis longtemps , grâce à sa clairvoyance naturelle et à ses excellentes informations , il est persuadé que la négociation
pendante entre les cours de Vienne et de Versailles va enfin aboutir.
Dans sa correspondance avec Knyphausen (1), Frédéric dicte le langage que devra tenir son envoyé, quand il apprendra la signature du traité austro-français : « Vous devrez simuler bien de l'indifFérence là-dessus , en déclarant seulement que vous étiez bien aise de ce que, parla neutralité des Pays-Bas et par l'engagement stipulé, la reine-impératrice ne se mêlerait point des différends présents entre la France et l'Angleterre , la tranquillité de la
plus grande partie de l'Europe serait conservée Quand
le marquis de Valory viendra me parler à ce sujet, je lui tiendrai les mêmes propos là-dessus. » Knyphausen exécuta strictement sa consigne , en complimentant l'abbé de Bernis (2) « sur le traité, avec beaucoup de politesse ».
Quoique informé dès le 24 mai , par une dépêche de son représentant à Paris, de la conclusion de la convention, le roi de Prusse ne reçut la communication officielle que vers le 15 juin. Il se borna à faire au ministre français accrédité à sa cour une réponse, que ce dernier traduisit dans les termes suivants : (( Qu'il était infiniment obligé au roi de cette marque de confiance et d'amitié, qu'il admirait et applaudissait de tout son cœur aux précautions que Sa Majesté prenait pour éviter que sa querelle avec l'Angleterre n'allumât une guerre générale; qu'il désirait la tranquillité publique; qu'au reste, je ne pouvais en trop dire pour exprimer à Sa Majesté toute sa sensibilité et son désir de vivre avec elle dans la plus intime union. »
La revue que nous venons de faire de la situation, au commencement de l'été de 1756, nous permet de constater le revirement complet qui s'était opéré dans l'orientation politique de la plupart des États de l'Europe, depuis le
(1) Frédéric à Knyphausen, 18 avril 1756, 11 mai 1756.
(2) Bernis, Mémoires, t. I, p. 274.