‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 166 sur 249 · FRÉDÉRIC ET LOUIS XV · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC ET LOUIS XV

pondu par son moyen ; je crois donc qu'il conviendra que vous alliez quelquefois chez elle pour lui dire des obligeances de ma part. » A Knyphausen qui suggère une lettre du roi à la marquise , Frédéric répond (1) : « Quant à ce qui regarde M""*" de Pompadour, je ne veux point vous dissimuler que j'ai une grande répugnance encore à lui écrire directement comme vous le proposez; mais, dans le cas que ce fût absolument nécessaire, il faudrait, avant que cette correspondance fût entamée, qu'elle me fit dire des propos, et moi, après de même à elle, qui sauraient m'amener par suite à lui écrire une lettre directement; sans cela, l'entreprise me parait trop grossière. » Si les avances du roi de Prusse et de son ministre furent faites en pure perte (2), il faut attribuer leur échec plus aux circonstances qu'à la mauvaise volonté de celle qui en était l'objet.

Dans les discussions qui précédèrent le traité de Versailles, nous relevons les traces incontestables d'une action personnelle dirigeante ; mais ce fut, selon nous, plutôt celle du roi que celle de la favorite. Louis XV, indolent, sans instruction, esclave de ses caprices et plus tard de ses habitudes, incapable de prendre une décision et surtout de l'exécuter, ne manquait, à ses heures, ni de sens ni d'intelligence; il ne pouvait se méprendre sur les sentiments que le roi Frédéric avait et quelquefois professait sur son compte. Les agissements, la vie journalière, l'activité militaire et administrative de son allié, mettaient en relief les défauts que Louis se connaissait, et que, malgré son profond égoïsme , sa conscience lui reprochait parfois. La comparaison des deux souverains était d'autant plus humiliante pour la vanité du roi très chrétien , que le roi de Prusse , en dépit de l'admiration que commandait son gé-

(1) Frédéric à Knyphausen, 2 mars 1756

(2) Knyphausen à Frédéric, l" et 15 mars 1756.

nie, malgré le respect qu'imposaient les succès du passé et la puissance du jour, n'était encore que l'électeur de Brandebourg d'hier, dont la royauté de fraîche date lui donnait à peine le droit de figurer à côté des vieilles monarchies de l'Europe.

Ce sentiment de jalousie à l'égard d'un parvenu dont la fortune semble trop rapide , ce désir de régenter un ami que l'on ne peut se décider à traiter en égal , perçaient trop dans les lettres et les discours de l'entourage du roi de France pour qu'un esprit aussi fin et aussi fier que celui de Frédéric ne s'en aperçût pas, et ne s'en vengeât par des épigrammes sur la cour de Versailles, et par des critiques souvent injurieuses des projets et des actes du ministère français.

De plus, la différence de religion ne fut pas sans influence sur les rapports des deux princes. Louis, aussi dévot qu'immoral, prêt à faire son salut aux dépens des autres, convaincu que le ciel et le Saint-Siège lui pardonneraient les tristes exemples de sa conduite privée, en considération de ses efforts pour ramener à l'église catholique ses sujets réformés, subissait avec quelque déplaisir l'alliance du philosophe de Sans-Souci, libre-penseur déclaré, mais protestant en politique, qui savait au besoin, malgré son scepticisme et ses railleries, jouer de la note confessionnelle, quand il y trouvait son avantage ou celui de ses États. Le penchant intime du roi très chrétien et de son premier ministre réel. M""" de Pompadour, inclinait bien plus du côté de Vienne que du côté de Berlin. La similitude d'étiquette et de politique religieuses, le prestige de la dignité impériale, le ton, le cérémonial, les procédés, les lenteurs même de la cour de l'impératrice, étaient autant de raisons d'affinité entre les maisons de Habsbourg et de Bourbon.

L'union de Louis et de Frédéric, basée sur la communauté d'intérêts et sur le principe de la rivalité de la

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