ÉMIGRATION DES ACADIENS
le zèle qu'il déploya en faveur de la cause française; il se servit du prestige que lui donnaient ses rapports avec la cour de Versailles, et de l'influence dont il jouissait auprès des Micmacs, tribu sauvage de la Nouvelle-Ecosse, pour forcer au départ ceux de ses paroissiens qui ne voulaient pas déserter leurs fermes et leurs cultures. C'est par son action que fut incendié , sous les yeux des soldats de Lawrence, le bourg de Beaubassin, dont les habitants vinrent se réfugier dans les environs de Beauséjour, sur les rives du golfe Saint-Laurent et dans l'Ile de Saint-Jean,
Effrayé d'un mouvement qui , de l'isthme , menaçait de gagner les villages du bassin des Mines, préoccupé des hostilités engagées avec les Indiens , Cornwallis chercha à rassurer les Acadiens et laissa de nouveau en suspens la question de la formule. Elle ne fut pas reprise parHopson, qui montra à l'égard de la population française des dispositions conciliantes.
« M. Cornwallis », écrit-il à Londres (1), « peut dire à Vos Seigneuries combien ces gens nous sont utiles et nécessaires; il vous expliquera l'impossibilité de se passer d'eux, ou de les remplacer même si nous avions d'autres colons à mettre à leur place , et vous renseignera sur l'entêtement qu'ils ont toujours montré quand on leur a parlé du serment. » Le successeur de Hopson, le colonel Lawrence, fut loin de se montrer aussi tolérant ; contrairement à la politique suivie par ses prédécesseurs, qui avaient cherché à assimiler les colons de langue française, le nouveau gouverneur ne veut pas les reconnaître comme sujets britanniques ; il leur conteste le droit de s'adresser aux juges anglais établis depuis quelques années à Halifax ; « le fait de n'avoir pas juré fidélité au roi d'après nos lois, écrit-il (2), les empêche d'exercer le droit de
(1) Hopson aux Lords of Trade, 10 décembre 1752. — Record Office.
(2) Lawrence aux Lords of Trade, 5 décembre 1753.
propriété : comment nos tribunaux pourraient-ils juger les difFérends qu'ils ont entre eux, et qui ont trait presque toujours à des litiges concernant les terres qu'ils occupent? »
Vers le milieu de 1754, Lawrence revient à la charge; il ne dissimule plus ses projets d'expulsion. « Je vais prendre la liberté, mande-t-il (1), de vous soumettre les mesures qui me paraissent les plus pratiques et effectives pour mettre lin aux inconvénients que depuis longtemps nous occasionnent l'entêtement des habitants français, leur mauvaise loi, leur affection pour leurs compatriotes et leur manque de reconnaissance pour les faveurs , indulgences et protection qu'ils ont reçues, sans les mériter, du roi d'Angleterre. Vos Seigneuries savent qu'ils ont toujours affecté de se considérer comme neutres, et on a pensé ici que la douceur d'un gouvernement comme le nôtre aurait fini par les gagner peu à peu à notre cause, et on n'a jamais pris de mesures violentes à leur égard ; mais nos bons procédés n'opt produit aucun effet. » Le gouverneur se plaint de ce que des Acadiens, en nombre considérable, sont allés travailler sans permission aux ahoitleaux ou digues que les Français construisaient dans les environs de Beauséjour; il signale aussi le trafic qu'ils font avec les lies françaises du golfe Saint- Laurent et termine ainsi : « Tant qu'ils n'auront pas prêté le serment de fidélité (ce qu'ils ne feront que s'ils y sont forcés) et conserveront les prêtres français qui sont de véritables incendiaires, il n'y aura aucune chance d'amélioration. Comme ils sont les propriétaires de la plus grande partie du sol et des meilleures terres de cette province, nous ne pourrons l'établir tant que cette situation durera. Quoique je sois bien loin d'essayer l'exécution d'un projet de cette nature sans l'assentiment de Vos Seigneuries, je ne puis m'empêcher de croire qu'il vaudrait mieux,
(1) Lawrence aux Lords of Trade, 1" août 1754.