INTÉRÊTS RELIGIEUX ET COMMERCIAUX
l'isthme. Ces travaux pacifiques auxquels prirent part une foule d'ouvriers venus, tant de la presqu'île que de la terre ferme , furent interrompus par l'expédition du colonel Monckton (1).
Édifiés sur les tendances hostiles des prêtres qui desservaient les missions de l'Acadie et sur l'action qu'ils exerçaient, les gouverneurs anglais, dans leur correspondance, ne cessèrent de les dénoncer et de les dépeindre comme des brandons de discorde. Une des premières mesures de Lawrence , avant l'expulsion , fut de s'emparer des curés et de les interner à Halifax.
Plusieurs causes s'unissaient pour nourrir chez les Acadiens les sentiments d'attachement à la vieille patrie : leur dévouement à la religion catholique, les rapports commerciaux qu'ils entretenaient avec les îles françaises du golfe Saint-Laurent, et l'isolement absolu dans lequel ils se trouvaient à l'égard des colonies anglaises. Séparés de Halifax et des établissements nouveaux de la côte par une zone de forêts presque impraticables, les habitants d'Annapolis et des Mines n'avaient guère de relations avec la partie orientale de la province, tandis qu'ils trouvaient pour leurs grains et leurs bestiaux un débouché facile à Louisbourg dans l'alimentation de la ville , de la garnison, et des marins que l'industrie de la pêche y amenait tous les ans. Sans liens avec les Anglais , qui n'étaient représentés parmi eux que par les soldats des postes et par quelques marchands établis sous le canon du fort d'Annapolis, n'ayant eu ni à supporter les charges, ni à jouir des droits de leur nouvelle nationalité , les Acadiens adminis-
(1) L'abbé Leloutre, qui se trouvait à Beauséjour lors de la capitulation, et dont la tête avait été mise à prix par les Anglais, put s'évader et s'embarquer pour la France; mais le navire qui le transportait fut capturé par un corisaire britannique. Leloutre reconnu, malgré un faux nom qu'il avait adopté, Ifut incarcéré à Jersey jusqu'à la paix. Il repassa en France, et consacra les |dernières années de sa vie aventureuse à ses anciens paroissiens, dont il éta- |blit une colonie importante dans l'île de Bellisle.
traient leurs affaires, vidaient leurs différends sans recours aux tribunaux anglais, se considéraient de très bonne foi comme neutres entre leurs anciens et leurs nouveaux maîtres, et cherchaient surtout à se désintéresser d'une lutte dont ils finissaient toujours par payer les frais. Parfaitement résignés à subir le gouvernement britannique à la condition que ce dernier ne s'occupât d'eux que le moins possible , ils demandaient, en échange de leur soumission , le libre exercice de leur foi et l'exemption de tout service militaire. Ils faisaient découler, sans savoir pourquoi, le maintien de ces avantages du serment de fidélité, tel qu'ils l'avaient prêté jusqu'alors; toute modification de formule, quelque insignifiante qu'elle fût, devait dans leur esprit causer des préjudices et entraîner des servitudes qu'ils se refusaient à endurer.
Au cours du printemps de 1755, les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse avaient eu quelques difficultés avec le gouverneur Lawrence à la suite d'arrêtés interdisant tout transport de vivres et de bestiaux par eau, et prescrivant le désarmement des colons français et la remise de leurs fusils aux officiers britanniques. Ces mesures vexatoires, qui s'expliquaient sans doute par le désir d'empêcher le ravitaillement des possessions françaises et par la crainte d'un mouvement en faveur de l'ancienne patrie, donnèrent lieu à une requête signée d'un grand nombre d'habitants , dans laquelle , avec un sentiment de dignité et d'indépendance que déguisent mal des expressions aussi naïves que respectueuses, ils demandaient le rappel des ordres du gouverneur.
Quelques extraits, empruntés à l'une des pétitions, donneront une idée exacte du ton , du style et de l'objet des réclamations présentées par ces pauvres gens :
« Monseigneur (1). Les habitants des Mines, de Pissiquid
(1) Pièce annexée au rapport de Lawrence aux Lords of Plantations and Trade. Record Office. Londres. L'orthographe de l'original est conservée.