‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 18 sur 249 · PROJETS DE SHIRLEY ET LAWRENCE · texte numérisé non relu

PROJETS DE SHIRLEY ET LAWRENCE

courant de l'été de 175i, était porteur des instructions les plus conciliantes : « Sa Majesté désire, écrivait-on de Versailles [i], que le sieur de Drucourt soit perpétuellement attentif à ne rien entreprendre, de sa part, dont les Anglais eussent sujet de se plaindre. Si des circonstances imprévues faisaient naître quelque altercation avec eux, il doit se conduire de manière qu'elles ne puissent jamais lui être imputées et que les reproches en doivent toujours tomber sur eux. »

Sur les lieux, aucune mesure de défense n'avait été prise de la part des Français. M. Vergor du Chambon , commandant de Beauséjour, signale le mauvais état des fortifications. « .]'ai trouvé, écrit-il (2), ce poste dans un bien triste état, et capable, par son peu de défense, de déshonorer, le plus brave officier. » Il n'ose compter sur les Acadiens , intimidés par les Anglais, « qui leur ont dit que si les Français réussissaient à la Belle-Rivière , pour se venger, ils viendraient cet automne, avec 3,000 hommes, assiéger ou plutôt prendre ce fort. » Ce n'est que vers la fin de février, qu'une lettre des autorités de Louisbourg(3) signale à Duquesne les préparatifs des Anglais : « Peut-être ignorezvous que le gouverneur Shirley est actuellement à New- York et qu'il y a fait passer de Boston le régimeut de son nom... Tout paraît au reste tranquille à l'Acadie , mais il est vrai que nous n'en avons point eu de nouvelles depuis la fin de novembre ou les premiers jours de décembre. » Quant à l'abbé Leloutre , il était complètement absorbé dans les travaux d'un endiguement ou , pour employer l'expression locale, d'un abboiteau, au moyen' duquel il espérait recouvrer sur la mer une superficie considérable de terrains destinés aux réfugiés Acadiens.

(1) Mémoire du roi pour servir d'instructions au sieur de Drucourt, gouverneur pour Sa Majesté à l'île Royale et ses dépendances, le 12 mai 1754.

(2) Vergor du Chambon à Drucourt, 1" août 1754.

(3) Drucourt et Prévost à Duquesne, 27 février 1755.

38 LE RENVERSEMENT DES ALLIANCES. — GIIAP. l.

Lawrence chercha à entretenir jusqu'à la fm la sécurité des administrateurs français. A la date du 13 juin 1755 , alors que l'attaque du fort Beauséjour, concertée entre Shirley et lui, était commencée depuis plusieurs jours (1), il écrit (2) au chevalier de Drucourt : « Votre Excellence peut compter que mes instructions, comme les vôtres, sont remplies de cet esprit de concorde qui doit régner entre les deux couronnes, et (qu'ayant toujours les attentions nécessaires pour les justes droits du roi mon maître) rien n'arrivera de ma part qui puisse troubler la tranquillité et la bonne harmonie que j'ai ordre de garder exactement envers les sujets de Sa Majesté Très Chrétienne. »

Les dépêches de la cour de Versailles, expédiées vers la fin. de 1754, étaient également conçues en termes de nature à rassurer le gouverneur du Canada sur les suites des incidents de l'Ohio,

(( Ce n'est pas sans beaucoup de peine, mande (3) le garde des sceaux chargé du département de la marine , que Sa Majesté a appris l'aventure arrivée au détachement que le sieur de Contrecœur avait fait marcher sous les ordres du sieur de Jumonville. Elle ne pense pourtant pas que cette aventure doive avoir les suites que vous y avez envisagées pour une rupture de la part des Anglais. Les vues que le roi de la Grande-Bretagne a fait paraître jusqu'à présent pour le maintien de la paix ne permettent pas même de croire qu'il ait autorisé les mouvements qui font tant de bruit du côté de la Belle-Rivière, et il y a encore moins d'apparence qu'il en ait ordonné de semblables sur les autres frontières.

« Nous allons avoir une explication sur cela avec la cour

(1) Les troupes du colonel Monckton débarquèrent à Chignccto les 2 et 3 juin; le fort de Beauséjour capitula le 16.

(2) Lawrence à Drucourt, 13 juin 1755. American governors. Record Office.

(3) Machault à Duquesne, 6 novembre 175'i.

INSTRUCTIONS AUX GOUVERNEURS FRAiyÇAIS. 39

britannique. En soutenant les droits et les possessions de Sa Majesté contre toutes les entreprises des Anglais , vous devez éviter avec la plus grande attention de leur donner aucun juste sujet de plainte. Si pour assurer cette défensive de votre part, vous jugiez qu'il fût nécessaire de faire agir les sauvages offensivement contre les Anglais, Sa Majesté trouvera bon que vous mettiez cet expédient en usage ; mais elle souhaite que vous ne vous y déterminiez qu'autant que la conduite des Anglais le rendra indispensable pour la sûreté et la tranquillité de la colonie, car Sa Majesté veut que vous évitiez, autant qu'il sera possible, l'effusion du sang.

« Supposez cependant que, contre toute sorte d'apparence et malgré la confiance que le roi doit avoir dans les dispositions équitables et pacifiques du roi de la Grande- Bretagne, les hostilités de la part des Anglais allassent au point de devoir être regardées comme une rupture, Sa Majesté vous donne, dans ce cas, la liberté de faire les arrangements qui vous paraîtront les plus convenables pour le bien de son service et pour la gloire de ses armes. »

Le ministre termine en annonçant de nouvelles instructions au printemps, et en recommandant l'économie dans les dépenses.

Pendant que le cabinet de Versailles se montrait si édifié sur les intentions du gouvernement du roi George, pendant que le ministre des affaires étrangères Rouillé et l'ambassadeur lord Albermarle tenaient à Paris, comme nous le verrons, des conversations aussi banales que trompeuses, le ministère anglais avait résolu le recours aux armes; non seulement il autorisait les projets belliqueux de ses subalternes Lawrence et Shirley, mais il décidait l'envoi en Amérique de renforts sous les ordres du général Braddock. Cet officier, muni des crédits et pouvoirs nécessaires, avait pour mission d'organiser les forces locales, d'en prendre le commandement, et d'ébaucher avec les

gouverneurs des différentes provinces un plan général d'opérations.

Vers le milieu de mars 1755, le général anglais débarqua en Virginie, se mit à l'œuvre aussitôt et réunit à Alexandria, le 14 avril, un véritable conseil de guerre, où furent arrêtées les dispositions suivantes : Braddock, avec 2,000 hommes de troupes de ligne et quelques auxiliaires, mai^ cherait sur l'Ohio et chasserait les Français de leurs nouvelles positions; Shirley attaquerait le fort Niagara, avec deux régiments recrutés dans la Nouvelle -Angleterre; le colonel Johnson chercherait à entraîner les Indiens des Cinq-Nations contre les Français, et à la tête de 5,000 sauvages et miliciens se rendrait maître de Saint-Frédéric, sur le lac Champlain; enfin, le colonel Monckton, avec une force mixte de réguliers et coloniaux, s'emparerait des forts de l'Acadie.

Dans les instructions de Braddock comme dans celles de Duquesne, on constate la même préoccupation : l'alliance et le concours des sauvages, sans aucun souci d'ailleurs des atrocités de tout genre faciles à prévoir et impossibles à réprimer chez ces indigènes. Non content de rémunérer les Indiens parle don de fusils, de munitions, de vivres, de vêtements, et au besoin d'eau-de-vie , on pratiqua dans les deux camps l'horrible système de prime par chevelure présentée. La correspondance de M. Prévost, ordonnateur de nie Boyale, relate un paiement de cette nature : « Les sauvages ont apporté, écrit-il au Ministre (1), au fort de Beauséjour dix-huit chevelures, qu'ils ont levées aux Anglais dans les différentes courses qu'ils ont faites sur leurs établissements pendant le mois dernier, et M. Leloutre a été obligé de les payer 1,800 livres d'argent de l'Acadie, dont je lui ai fait le remboursement en espèces et à titre de rachat de prisonniers. » D'autre part, nous

(1) Prévost au Ministre, 14 août 17o3. Archives des Colonies.

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