SENTENCE DE BANNISSEMENT
cultes. La population française de la presqu'île, non compris les émigrés de la région de Beauséjour, comptait encore près de 8,000 âmes; dépouillés de leurs armes et de leurs canots que les officiers anglais leur avaient enlevés, sans organisation, sans chefs militaires, privés de la direction de leurs prêtres que le gouverneur avait fait saisir et conduire à Halifax, les pauvres colons étaient incapables de résister aux 3,000 réguliers et coloniaux, qui formaient les garnisons de l'isthme et de la baie de Fundy; mais ils pouvaient se dérober par la fuite à la proscription édictée contre eux.
Pour réunir ceux qu'on voulait déporter, on eut recours aussi bien à la ruse qu'à la force; les commandants anglais des différents postes de l'Acadie (1) eurent, à cet effet, des ordres secrets et détaillés. Ce fut à Beauséjour, devenu fort Cumberland depuis sa prise par les Anglais, que commencèrent les opérations. Le 11 août, le colonel Monckton fit convoquer les habitants des villages voisins ; un grand nombre de ces malheureux ne répondirent pas à cet appel et se réfugièrent dans les bois, où les Anglais ne purent les suivre; 400 hommes environ, qui avaient obéi à l'invitation, reçurent communication de l'arrêté du gouverneur, et apprirent qu'ils étaient déclarés rebelles et leurs biens confisqués; aussitôt la pièce lue, les portes du fort furent fermées et ils furent mis en détention.
Cette première exécution frappait beaucoup des miliciens qui avaient participé à la défense de Beauséjour, et constituait une violation flagrante de la capitulation, d'après laquelle le pardon avait été stipulé pour les prisonniers; elle ne pouvait s'expliquer, sinon se justifier, que par la nécessité pour les Anglais de se prémunir contre
(1) Lawrenceà Monckton, 31 juillet, 8 août 1755. Papers relating toNova- Scoiia. British Muséum. Dans ces dépêches le gouverneur revient à plusieurs reprises sur les mesures à prendre pour agir par surprise et pour ne pas laisser échapper le bétail.
un retour ofl'ensif des Français et contre l'appui que ceuxci auraient rencontré dans la population acadienne.
En ce qui concerne les colons de la Nouvelle-Ecosse , il n'est pas possible de trouver la moindre excuse au verdict barbare dont ils furent les victimes. Sujets britanniques depuis un demi-siècle , ils n'avaient fait aucun effort pour échapper à la domination de leurs nouveaux maîtres ; pacifiques jusqu'à la faiblesse, ils n'avaient, du moins pour l'immense majorité, pris aucune part aux combats de la dernière guerre; ils n'avaient refusé le serment que l'on voulait exiger d'eux que parce que la suppression des réserves, jusqu'alors consenties par les autorités, leur semblait impliquer l'obligation du service militaire contre leurs anciens compatriotes. Forts de leurs intentions honnêtes, confiants dans la bonne foi du gouverneur et de ses représentants, les Français de la presqu'île ne tentèrent rien pour se soustraire sort qui les menaçait.
Nous possédons , sur l'embarquement forcé des habitants du bassin des Mines, le récit d'un témoin oculaire, le lieutenant-colonel Winslow, commandant les troupes coloniales, au journal duquel l'historien Parkman, et après lui l'abbé Casgrain (1), ont emprunté de nombreuses citations.
Cet officier, malgré la répugnance que lui causait l'expulsion de gens inoffensifs, était trop imbu des préjugés de son pays et de*son temps, pour ne pas approuver le principe de la mesure prise contre ceux qu'il considérait comme les ennemis de sa patrie et de sa croyance , et pour ne pas obéir fidèlement aux ordres qui lui vinrent de Halifax.
Quelques jours après l'incident de Beauséjour, Winslow fut envoyé avec 300 miliciens aux Mines, où il arriva vers le milieu d'août. Après s'être concerté avec le capitaine
(I) Parkman, Montcalm et Wolfe. Casgrain, Pèlerinage au pays d'Évangeline.
WINSLOW A GRAND'PREE. 399
Murray, commandant du fort Edward situé sur la rivière Pissiquid (aujourd'hui Avon), le colonel revint s'établir à la Grand' Prée, bourg- le plus important de la région des Mines : il transforma en dépôt l'église, dont il fit enlever les objets du culte , logea ses hommes sous la tente entre l'église et le cimetière, et installa son quartier général dans le presbytère.
La venue du détachement anglais ne troubla pas la tranquillité des Acadiens, absorbés dans leurs occupations journalières, et les soldats de la Nouvelle-Angleterre purent contempler à loisir le riche panorama qui se déroulait devant eux. A leurs pieds, des champs de blé, des prairies, des vergers (1); un peu plus loin, la silhouette des aboitteaux, qui défendaient contre les attaques de la mer les terrains recouvrés par le labeur et l'industrie des colons; à deux kilomètres environ de l'église, les eaux bleues du bassin des Mines, que venaient estomper d'une teinte grisâtre les falaises du cap Blomedon et les collines lointaines de Cobiquid, encore revêtues de leurs forêts de pins, de mélèzes et de bouleaux. La moisson battait son plein; les chariots chargés de gerbes, les ouvriers dans les champs, les troupeaux dans les herbages, ajoutaient une note de vie et de gaieté à cette scène pastorale , que le poète Longfellow a si bien décrite dans les beaux vers d'Évangeline.
Winslow trouva tout avantage à ne pas interrompre les travaux de la récolte , et à laisser emmagasiner par les malheureux paysans les grains, qu'il considérait déjà comme la propriété de son gouvernement; les autorités britanniques lui sauraient gré de l'économie qu'il aurait ainsi réalisée; aussi n'eut- il garde d'inquiéter les mois-
(1) Le capitaine Knox [HistoricalJournal) fait une description enthousiaste des vergers de pommiers , cerisiers et pruniers des environs d'AnnapoIis , qui avaient été créés par les colons français et qui étaient restés abandonnés depuis leur expulsion. Vol. I, page 75.
sonneurs. Il employa son monde à fortifier le camp, et pour dissiper toute crainte, fit répandre le bruit que sa troupe devait foimer la garnison d'un fort qu'on voulait établir à Grand'Prée. Puis après avoir mis ses officiers dans le secret de ses instructions, il s'entendit avec son voisin, le capitaine Murray, pour fixer au 5 septembre la publication des ordres du gouverneur et les mesures préliminaires de l'expulsion. Les avis de convocation enjoignaient aux personnes mâles âgées de plus de dix ans de se rendre à Grand'Prée et au Fort Edward , sous peine de confiscation de leurs biens, pour prendre connaissance des ordres du roi.
Malgré les événements récents de Beauséjour, dont la renommée devait être parvenue depuis plusieurs jours aux Mines, malgré la détention des délégués envoyés à Halifax, malgré l'enlèvement de leurs prêtres, les Acadiens ne paraissent avoir conçu aucun soupçon des embûches qui leur étaient préparées. « Toute la population est tranquille, » écrit Murray (1) à la date du h- septembre, « et très occupée de la moisson; si le temps reste au beau, tout le grain sera rentré dans les granges. J'espère que demain tous nos projets réussiront à souhait. » Rassurés par l'attitude des Anglais et par la conduite de \Yinslow, accoutumés à ces assemblées pour lesquelles il existait de nombreux précédents, les habitants de Grand'Prée et des environs ne firent aucune difficulté pour répondre à l'appel qui leur avait été adressé. Le vendredi 5 septembre, 418 hommes et jeunes gens se réunirent à l'église, à trois heures de l'après-midi; ils y trouvèrent le détachement colonial sous les armes , Winslow et ses officiers en grand uniforme.
Le commandant anglais, après le préambule habituel sur la bonté d'âme de Sa Majesté Britannique et sur l'ingratitude de ses sujets de langue française, leur fit part
(1) Murray à Winslow, lettre citée par Parkman.