LECTURE DE L'ARRÊTÉ
du sort qui leur était réservé : « Sa Majesté ordonne (1) que tous les habitants français de ces paroisses seront expulsés. Grâce à la bienveillance du Roi, je suis autorisé à vous permettre d'emporter avec vous votre argent, et ce de votre mobilier qu'il sera possible de loger à bord des navires qui doivent vous transporter. Je ferai tout en mon pouvoir pour vous conserver la possession de ces biens, et pour que les membres de la même famille soient embarqués sur le même navire. De cette façon le chagrin de votre départ qui, j'en suis sûr, sera bien lourd pour vous, sera allégé dans la mesure que permettra le bien du service du Roi. J'espère que, quelle que soit la partie du monde où votre destinée vous conduira, vous serez des sujets fidèles, et vivrez en gens paisibles et heureux. Je dois également vous informer que vous serez détenus sous la surveillance et sous les ordres des troupes que j'ai l'honneur de commander. »
De tous les acteurs et spectateurs de cette scène étrange, Winslow est le seul dont on nous ait conservé les impressions. « Ils sont restés atterrés , » dit-il , « quand ils ont entendu notre décision, mais je ne pense pas qu'ils aient cru qu'ils seraient réellement expulsés. » Ce ne fut que quelques jours après, lors de l'arrivée des premiers bâtiments, que les prisonniers comprirent enfin que l'arrêté du gouverneur n'était pas une vaine menace.
La mise à bord du premier détachement, composé de jeunes gens non mariés, fut effectuée sous la pression des baïonnettes des soldats anglais; il y eut de la résistance, et probablement des violences. Le commandant bostonnais dut employer la force pour ébranler les premiers rangs; « les autres suivirent, écrit-il, mais lentement; ils se mirent à prier, à chanter, et à crier, accompagnés pendant tout le parcours (de deux kilomètres environ) par
(1) Pièce citée par Parkman.
un cortège de femmes et d'enfants, se lamentant, se mettant à genoux et priant ».
Durant presque un mois, les hommes furent détenus sur les transports dans la baie des Mines; enfin, arrivèrent d'autres navires , et , le 8 octobre , eut lieu le premier embarquement des femmes et des enfants. D'après le témoignage de Winslow lui-même, le spectacle fut déchirant; en dépit des ordres sévères qu'il assure avoir donnés pour empêcher le pillage, des faits de brutalité eurent lieu; les membres d'une même famille ne purent pas toujours être logés ensemble et , la destination des navires n'étant pas la même, furent définitivement séparés (1). Quelquesuns , qui essayèrent de fuir, furent tués.
Pendant tout l'automne, les convois se succédèrent, et ce fut seulement vers le milieu de décembre que le colonel put annoncer à Lawrence l'entier accomplissement de la tâche dont il avait été chargé.
La scène que nous venons de décrire à la Grand'Prée se reproduisit à Pissiquid, Annapolis et Beaiiséjour; le capitaine Murray, dans la première de ces localités, évalue à 1,100 (2) le nombre de personnes qu'il avait expédiées sur les quatre bâtiments mis à sa disposition ; à Annapolis , 1,664 Acadiens (3), dont 263 femmes et 1,150 mineurs des deux sexes, furent jetés à bord de six navires, d'un tonnage moyen de 150 tonneaux; sur ce total, 1,081 devaient être internés dans les États de la Nouvelle-Angleterre et de New-York; le reste fut dirigé sur les Carolines.
Parmi ces infortunés, entassés comme les esclaves à bord d'un négrier, la mortalité dut être épouvantable. Le capitaine Knox, qui fut en garnison à Annapolis deux ans après l'événement, écrit que « plusieurs de ces pauvres
(1) L'abbé Casgrain donne plusieurs exemples de ces séparations.
(2) Winslow à Monclvton, 3 novembre 1755.
(3) Knox, Historical Journal, t. I, page 85.