EMBARQUEMENT DES PROSCRITS
gens moururent pendant la traversée ». D'après Parkman (1), le nombre des expulsés dépassa le chiffre de 6,000; M. de Saint-Père (2) évalue de 5 à 7,000 le nombre de personnes embarquées. Tous les navires ne parvinrent pas à destination ; quelques Acadiens, sous la conduite d'un marin du nom de Beaulieu (3), se révoltèrent, s'emparèrent du Pembroke et le conduisirent à l'embouchure de la rivière Saint-Jean , d'où ils purent gagner les bois : deux autres bâtiments, dont les proscrits se rendirent également maîtres, firent voile pour les Antilles françaises.
A Annapolis même, au cœur de la Nouvelle-Ecosse, beaucoup d'habitants se dérobèrent à l'ordre de bannissement; ils se réfugièrent dans les forêts de l'intérieur en emmenant une partie de leurs bestiaux, s'y maintinrent pendant longtemps , et firent contre les colons et les soldats anglais une guerre de guérilla, dont le capitaine Knox (4) raconte les cruautés, trop justifiées d'ailleurs par la conduite du gouvernement britannique.
Certains officiers anglais n'hésitèrent pas à se servir de la ruse et du mensonge pour attirer les malheureux qui s'étaient échappés. Le lieutenant Cox, remplaçant du capitaine Murray dans le commandement de la garnison du fort Edward à Pissiquid , envoya comme émissaire auprès des fugitifs français Tun d'eux, nommé Babin, avec ordre de leur communiquer la proclamation suivante : « D'autant que certains des habitants des départements de Pissiquid, des villages Landry, Forêt, Babin, etc., se sont absentés de leurs habitations dans la crainte que le gouvernement de Sa Majesté ne leur veuille mal, et soit dans l'intention de les punir de leur témérité et désobéissance aux ordres de son Excellence le gouverneur : Je déclare
(1) Parkman, Montcalm et Wolfe, t. I, p. 281.
(2) De Saint-Père, Une colonie féodale en Amérique, t. Il, p. 171.
(3) L'abbé Gasgrain, Pays d' Evangéline.
(4) Voir Knox, Historical Journal.
au nom et de par Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne, que si les dits habitants réfugiés se rendent et se soumettent aux ordres de Sa Majesté, qui n'est rien autre que de les embarquer et les consigner aux colonies de Sa Majesté Très Chrétienne, ils seront reçus et bien traités; au contraire, s'ils s'obstinent à rester dans leur retraite, ils seront traités comme des rebelles et doivent s'attendre au châtiment le plus sévère. Et comme il y a à la Grand 'Praye nombre d'habitants qui n'ont pu embarquer faute de bâtiments suffisants, je promets aux habitants qui se rendront icy sous trois jours qu'ils seront immédiatement envoyés joindre les dits habitants de la Grand'Praye, pour vivre et être embarqués avec eux , sitôt que les transports pour cet effet seront arrivés. Donné au fort Edouard ce douzième de novembre, l'an 1755. »
Il était à supposer que l'assurance d'envoyer les expatriés dans les colonies de Sa Majesté Très Chrétienne atténuerait l'amertume du départ; beaucoup d'Acadiens de la Nouvelle-Ecosse avaient déjà abandonné leurs foyers pour suivre leurs prêtres et se soustraire à la domination anglaise ; la perspective de rencontrer leurs parents et amis, de demeurer sous un gouvernement dont les représentants parlaient leur langue, connaissaient leurs coutumes et professaient leur religion , serait évidemment une compensation au moins partielle à la perte de leurs maisons et de leurs biens.
La perfidie du commandant anglais ne parait pas avoir eu grand succès; à Pissiquid aussi bien qu'à Cobequid, et dans le district de Beauséjour, beaucoup de proscrits ne se fièrent pas aux paroles traîtresses des espions anglais; la plupart purent s'échapper et gagner l'ile Saint-Jean ou le littoral du golfe Saint-Laurent, où ne s'exerçait pas la souveraineté britannique.
Malheureusement pour eux, le répit ainsi obtenu ne fut pas de longue durée; trois ans plus tard, la capitulation de