ACCUSATIONS PORTÉES CONTRE LAWRENCE
Louisbourg, en juillet 1758, mettait les Anglais en possession de File Saint-Jean (Prince Edward's Island) ; ils y trouvèrent 5 à 6,000 Acadiens qui, malgré des débuts pénibles, y avaient créé des établissements déjà prospères. Fidèles à la politique de persécution qu'avait inaugurée Lawrence, les officiers anglais décrétèrent le bannissement de ces infortunés, dont la plupart furent dirigés sur les ports de France ou d'Angleterre. D'autres, en grand nombre, se réfugièrent au Canada ou sur la terre ferme, au fond de la baie de Chaleurs, où ils se réunirent aux survivants des événements de 1755. Mêlés aux sauvages, soutenus jusqu'en 1760 par quelques secours du Canada, ils y menèrent une existence vagabonde et misérable; troublés à plusieurs reprises par les détachements anglais, qui venaient détruire leurs canots et brûler leurs cabanes, ils ne connurent les bienfaits de la paix et de la tolérance que plusieurs années après le traité de 1763. Quelques exilés se maintinrent dans les anciens villages situés au nord de la baie de Fundy; renforcés par l'arrivée de compatriotes revenus de Boston et de New- York , ils formèrent la souche de la population française qui occupe aujourd'hui les cantons de Peticoudiak et de Memerancook.
La déportation des Acadiens fut suivie d'un dernier acte de cruauté inutile. Conformément aux ordres du gouverneur, les Anglais incendièrent les églises, les maisons d'habitation, les granges et les bâtiments d'exploitation qui avaient appartenu aux expulsés. L'on peut se demander si ces dévastations, dont le prétexte avait été d'empêcher le retour des fugitifs dans leurs anciennes demeures, n'avaient pas pour but de masquer le pillage et les rapines dont l'opinion publique accusa Lawrence et ses auxiliaires. Les habitants français possédaient des richesses considérables en chevaux, en bestiaux (1) et en
(1) De Saint-Père, Une colonie féodale, estime à 200,000 têtes de bétail les troupeaux appartenant aux Acadiens. T. II, page 157.
céréales qui devinrent la proie des vainqueurs. Les archives de la Nouvelle-Ecosse ne contiennent aucun renseignement sur l'affectation des biens confisqués, dont le produit aurait dû rentrer dans le trésor royal; mais, si l'on doit juger d'après les réquisitions de chevaux (1) que firent Lawrence et ses officiers, il est difficile de croire que des considérations d'intérêt privé n'eurent pas quelque influence sur les mesures adoptées à l'égard des Acadiens de la presqu'île.
Du reste, les procédés financiers du gouverneur donnèrent lieu à des réclamations de la part des colons anglais (2). Dans un mémoire adressé à la métropole, on parle de détournements après la prise de Beauséjour et on ajoute : « Les bestiaux des habitants français ont été réalisés pour le compte des particuliers : 3,600 porcs et près de 1,000 têtes de bétail ont été tués et mis en baril au seul endroit de Pigate (Pissiquid) , puis expédiés par mer. Ce qui s'est passé aux autres forts est un secret , mais il a été impossible de rendre compte de l'emploi jusqu'à concurrence de sommes très importantes ». Le comité des Lords of Trade ne parait pas avoir donné suite à ces plaintes; les préoccupations de la guerre et la mort de Lawrence , survenue en 1760, empêchèrent sans doute l'enquête demandée. Mais le blâme posthume des procédés du gouverneur, contenu dans les instructions remises à son successeur (3), prouve le mécontentement du comité et leur foi dans l'exactitude des faits incriminés.
Sur un seul point du territoire des Acadiens, au nord de la baie de Fundy, dans la zone sur laquelle l'autorité anglaise ne s'exerçait pas encore sans conteste , l'œuvre des spoliateurs rencontra quelque résistance. Le major
(1) De Saint-Père, vol. II, page 160, reproduit une de ces réquisitions. (■2) Papers relating io Nova Scotia 1748-1757. British Muséum. (3) Instructions to Judge Belcher, 3 mars 1761. British Muséum.