APPRECIATION DES OFFICIERS FRANÇAIS
Fry, officier des troupes coloniales, envoyé à Chipody pour rassembler les habitants et rainer le pays, après avoir brûlé 253 maisons et bâtiments, avait laissé une arrière-garde de cinquante hommes avec ordre de mettre le feu à l'église, ou, pour employer l'expression de son rapport, la « maison à la messe ». Le détachement fut surpris par les Canadiens et les réguliers de M. de Boishébert (1) , et perdit une bonne partie de son efïectif.
La nouvelle de l'expulsion ne parvint que bien tardivement à la connaissance des gouverneurs de Louisbourg et du Canada, et il faut l'avouer, ne parait pas leur avoir causé beaucoup d'émotion. Boishébert, dans sa relation de la destruction de Chipody et de l'échec qu'il avait infligé aux dévastateurs, ne trouve que des paroles dures pour les Acadiens : « Il faut espérer que le mauvais traitement qu'ils ont eu leur fera sentir combien il leur est avantageux d'être sous notre domination. Ils seraient beaucoup plus à plaindre s'ils ne s'étaient point comportés en vrais lâches, lorsque M. de Vergor a été attaqué. »
M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, se borne à rendre compte à la cour des événements : « Les Anglais, écrit-il (2) , ont enlevé de force tous les Acadiens et la plupart des femmes des habitations de Tintamare, du lac du Pont à Buot (3). M. de Boishébert ne put arriver assez tôt pour les en empêcher. Il ne restait que ceux de Pelkekoudiak, Memerancoucke et Chipody, qu'il a sauvés. Les Anglais ont cependant enlevé plusieurs habitants de ces contrées , qui ont été intimidés à la publication qui fut faite le 15 août de l'ordre du commandant de Beauséjour. Ils ont fait fustiger deux femmes, les ont fait mourir sous leurs coups ; ils en ont aussi fait fustiger plusieurs autres
(1) Boishébert à Drucourt, 10 octobre 1755. Archives des colonies.
(2) Vaudreuil au ministre. Archives des colonies, 30 octobre 1755.
(3) Villages dans les enviions de Beauséjour.
et usent de toutes sortes de violences à leur égard. Aussi M. de Boishébert, pour se venger de ces cruautés, se propose de ne point racheter les prisonniers que les sauvages feront à Beauséjour. »
L'abbé de l'Isle-Dieu (1), vicaire-général de Québec en résidence à Paris, mentionne l'arrestation et la détention à Halifax des trois missionnaires qui desservaient les paroisses d'Annapolis et des Mines. « On me mande également que les Anglais ont chassé ce qui restait encore d'Acadiens français dans la partie de la péninsule qu'ils habitaient, et qu'ils les ont réduits à la dernière misère. Ils y auront apparemment substitué des colons et cultivateurs anglais, qui auront trouvé la nappe mise, et qui auront pu profiter du travail et des cultivations de nos pauvres Acadiens français, aussi bien que de leurs effets morts et vifs. On m'ajoute que depuis que les Anglais se sont emparés de la Rivière Saint-Jean, où nous avions plus de 2,500 habitants nouvellement établis sur de bonnes terres, ils en ont chassé les missionnaires, et qu'ils maltraitent beaucoup ces mêmes habitants. >>
Pendant la durée de la guerre de sept ans , la plupart des proscrits de la Nouvelle-Ecosse furent internés dans la Nouvelle-Angleterre, le New- York, la Pensylvanie, et jusque dans les Carolines; sauf dans le Maryland, peuplé en grande partie de colons catholiques, ils furent mal accueillis, tenus en suspicion parla population anglo-saxonne, et réduits souvent à un état auquel il ne manquait que le nom d'esclavage. Les plus énergiques essayèrent de rentrer dans le territoire français, soit par la voie de mer, soit à travers les bois et les déserts de l'intérieur; d'autres firent appel à l'impartialité des autorités anglaises. A en juger par l'extrait suivant de la correspondance officielle , leurs
(1) Labbé de l'Isle-Dieu au ministre, 29 novembre 1755. Archives des colonies.