MALHEURS DES ACADIENS
plaintes ne furent guère plus écoutées à New-York qu'elles ne Tavaient été à Halifax.
En mars 1757, lord Loudoun, commandant en chef des troupes anglaises, rend compte à son gouvernement (1) des doléances que lui adressèrent les Acadiens relégués dans la Pensylvanie. « Ils m'ont fait parvenir une requête en français, dans laquelle ils exposaient leurs griefs. Je la leur ai renvoyée, en disant que je ne pouvais recevoir des sujets du roi une pétition rédigée dans une autre langue que l'anglais ; sur cela , ils ont tenu une assemblée générale , dans laquelle ils décidèrent de s'en tenir à leur mémoire français; d'après ce qui m'a été rapporté, ils ont agi ainsi parce qu'ils se considèrent comme sujets français. » Loudoun, sur les informations de Cotterell, le secrétaire rédacteur des procès-verbaux de Halifax, et sur la dénonciation d'un espion que ce fonctionnaire avait retrouvé parmi les expulsés, fit saisir et embarquer pour l'Angleterre cinq d'entre eux désignés comme meneurs, avec prière de les incorporer dans la marine anglaise.
Beaucoup d' Acadiens moururent de misère et de maladie pendant leur détention dans l'Amérique anglaise; peu y restèrent. Quelques malheureux, repoussés de la Virginie , qui refusait de les nourrir, furent envoyés en Angleterre , d'où le duc de Nivernais fit rapatrier les survivants, au nombre de 753, après la paix de Versailles. Un groupe de familles débarquées à Saint-Malo furent installées dans l'Ile de Belle-Isle , sous la conduite de l'abbé Leloutre qui , rentré en France après une longue captivité à Jersey, consacra les dernières années de sa carrière aventureuse à ses anciens paroissiens. D'après un état (2) dressé en 1772, 2,370 Acadiens ou d'origine acadienne habitaient la France à cette époque , et touchaient une pension de six
(1) Lord Loudoun à Pilt, 11 mars 1757. Record Office, Londres.
(2) Archives des Affaires étrangères. Ansleterre. Mémoires et documents.
sols par jour; la plupart de ces réfugiés furent établis en Poitou, dans un domaine de M. de Pérusse ; ils n'y demeurèrent pas et émigrèrent presque tous à la Louisiane , où existait déjà, depuis 1764 et 1765, une colonie considérable de leurs compatriotes.
La grande majorité ne quitta pas le Nouveau-Monde. Un détachement important de déportés eurent le courage de chercher à regagner leur pays natal. Des 200 familles qui partirent en 1766 de New-York et de Boston, un petit nombre, après un pèlerinage douloureux le long des côtes alors inhabitées du Maine et du Nouveau-Brunswick, parvinrent jusqu'aux Mines et Annapohs, où ils trouvèrent leurs maisons et leurs terres occupées par des colons anglais. Tout était changé, jusqu'aux noms des villages (1) ; Beaubassin était devenu Amherst, Cobequid s'appelait Truro, Pissiquid avait pris le nom de Windsor et les Mines étaient transformées en Horton. Ces rapatriés, après quelques nouvelles péripéties, furent recueillis par les autorités anglaises, et fondèrent la paroisse, aujourd'hui florissante du Tousquet, dans la Nouvelle-Ecosse. Peu à peu, le gouvernement colonial renonça à la politique cruelle du gouverneur Lawrence; à partir de 1764-, commença, non sans quelques retours de persécution, une ère de tolérance, dont profitèrent les proscrits qui s'étaient maintenus dans l'intérieur du pays et les expulsés revenus de l'exil. Patients, tenaces, infatigables au travail, fervents dans la pratique de leur religion , dévoués à la vie de famille , les Acadiens reconstituèrent peu à peu quelques-uns de leurs anciens établissements, en créèrent de nouveaux, et malgré les tracasseries auxquelles ils furent longtemps exposés de la part des habitants et des fonctionnaires anglais, se développèrent rapidement.
Ce fut, cependant, en 1820 seulement qu'à la suite des
(1) Voir, pour le récit de cette rentrée, Saint-Père, t. II, p. 186, etc.